‹ Le génie du christianisme (volume 4)Chapitre 7 sur 259 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Enfin la vie privée des Français est peu favorable au génie de l'histoire. Le repos de Tàme est nécessaire à quiconque veut écrire sagement sur les hommes ; or, nos gens de lettres, vivant la plupart sans famille, ou hors de leur famille, portant dans le monde des passions inquiètes et des jours misérablement consacrés à des succès d'amourpropre, sont, par leurs habitudes, en contradiction directe avec le sérieux de l'histoire. Cette coutume de mettre notre existence dans un cercle borne nécessairement notre vue et rétrécit nos idées. Trop occupés d'une nature de convention, la vraie nature nous échappe ; nous ne raisonnons guère sur celle-ci qu'à ibice d'esprit et .comme au hasard ; et, quand nous rencontrons juste, c'est moins un lait d'expérience qu'une chose devinée.

Concluons donc que c'est au changement des affaires humaines, à un autre ordre de choses et de temps, à la difikullé de trouver des routes nouvelles en morale, en politique et en^ philosophie, que l'on doit attribuer le peu de succès des modernes en histoire ; et, quant aux Français, s'ils n'ont en général que de bons mémoires, c'est dans leur propre caractère qu'il faut cherdier le motif de celte singularité.

On a voulu la rejeter sur des causes politiques : on a dit que si l'histoire ne s'est point élevée parmi nous aussi haut que chez les anciens, c'est que son génie indépendant a toujours été enchaîné. Il nous semble" que cette assertion va directement contre les faits. Dans aucun temps, dans aucun pays, sous quelque forme de gouvernement que ce soit, jamais la liberté de penser n'a été plus grande qu'en France au temps de sa monarchie. On pourrait citer sans doute quelques actes d'oppression, quelques censures rigoureuses ou injustes ^ mais ils ne balanceraient pas le nombre des exemples contraires. Qu'on ouvre nos mémoires, et l'on y trouvera à chaque page les vérités les plus dures, et souvent les plus outrageantes, prodiguées aux rois, aux nobles, aux prêtres. Le" Français n'a Jamais ployé servilement sous le joug; il s'est toujours dédommagé, par l'indépendance de son" opinion, de la contrainte que les formes

serait injuste de nous les opposer, et de faire des objections qui ne détruiraient pas un fait général. Si l'on en venait là, quels jugements seraient vrais en critique ? Les ttieories générales ne sont pas de la nature de l'iiomme; le vrai le ijIu.> pur a toujours en soi un mélange de faux. La vérité humaine est s"mblable au triangle, qui ne peut avoir qu'un seul angle droit, comme si la nature avait voulu graver une image de notre insuflisante rectitude dans la seule science réputée certaine parmi nous.

i. Voyez la note A, k la lin du volume.

monarchiques lui imposaient. Les Contes de Rabelais, le traité de la Servitude volontaire de la Boëtie, les Essais de Montaigne, la Sagesse de Charron, les Républiques de Bodin, les écrits en faveur de la Ligue, le'traité où Mariana va jusqu'à défendre le régicide, prouvent assez que ce n'est pas d'aujourd'hui seulement qu'on ose tout examiner. Si c'était le titre de citoyen plutôt que celui de sujet qui fît exclusivement l'historien, pourquoi Tacite, Tite-Live même, et, parmi nous, Tévêque de Meaux et Montesquieu ont-ils fait entendre leurs sévères leçons sous l'empire des maîtres les plus absolus de la terre ? Sans doute, en censurant les choses déshonnètes et en louant les bonnes, ces grands génies n'ont pas cru que la liberté d'écrire consistât à fronder les gouvernements et à ébranler les bases du devoir; sans doute, s'ils eussent fait un usage si pernicieux de leur talent, Auguste, Trajan e Louis les auraient forcés au silence ; mais cette espèce de dépendance n'est-eiie pas plutôt un bien qu'un mal? Quand Voltaire s'est soumis à une censure légitime, il nous a donné Chaînes XII et le Siècle de Louis XIV; lorsqu'il a rompu tout frein, il n'a enfanté que YEssai sur les Mœurs. Il y a des vérilés qui sont la source des plus grands désordres, parce qu'elles remuent les passions ; et cependant, à moins qu'une juste autorité ne nous ferme la bouche, ce sont celles-là même que nous nous plaisons à révéler, parce qu'elles satisfont à la fois et la malignité de nos cœurs corrompus par la chute, et notre penchant primitif à la vérité.

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