QUATRIÈME PARTIE
on se passait ces sceptres, qui ne pesaient point dans la main de celui qui les portait. Souvent une fraude, qui redoublait l'allégresse des sujets, et n'excitait que les plaintes de la souveraine, faisait tomber la fortune à la fille du lieu et au fils du voisin, dernièrement arrivé de l'armée. Les jeunes gens rougissaient, embarrassés qu'ils étaient de leur couronne ; les mères souriaient, et l'aïeul vidait sa coupe à la nouvelle reine.
Or, le curé présent à la fête recevait, pour la distribuer avec d'autres secours, cette première part, appelée la part des pauvres. Des jeux de l'ancien temps, un bal dont quelque vieux serviteur était le premier musicien, prolongeaient les plaisirs ; et la maison entière, nourrices, enfants, fermiers, domestiques et maîtres, dansaient ensemble la ronde antique.
Ces scènes se répétaient dans toute la chrétienté, depuis le palais jusqu'à la chaumière : il n'y avait point de laboureur qui ne trouvât moyen d'accomplir ce jour-là le souhait du Béarnais. Et quelle succession de jours heureux! Noël, le premier jour de l'An, la fête des Mages, les plaisirs qui précèdent la pénitence 1 En ce temps-là les fermiers renouvelaient leur bail, les ouvriers recevaient leur paiement: c'était le moment des mariages, des présents, des charités, des visites: le client voyait le juge, le juge le client: les corps de métiers, les confréries, les prévôt'és, les cours de justice, les universités, les mairies, s'assemblaient selon des usages gaulois et de vieilles cérémonies ; l'infirme et le pauvre étaient soulagés. L'obligation où l'on était de recevoir son voisin à cette époque faisait qu'on vivait bien avec lui le reste de l'année, et par ce moyen la paix et l'union régnaient dans la société.
On ne peut douter que ces institutions ne servissent puissamment au maintien des mœurs, en entretenantla cordialité et l'amour entre les parents. Nous sommes déjà bien loin de ces temps oîi une femme, à la mort de son mari, venait trouver son fils aîné, lui remettait les clefs et lui rendait les comptes de la maison comme au chef de la famille. Nous n'avons plus cette haute idée de la dignité de l'homme, que nous inspirait le christianisme. Les mères et les enfants aiment mieux tout devoir aux articles d'un contrat, que de se fier aux sentiments de la nature, et la loi est mise partout à la place des mœurs.
Ces fêtes chrétiennes avaient d'autant plus de charmes, qu'elles existaient de toute antiquité, et l'on trouvait avec plaisir, en remontant dans le passé, que nos aïeux s'étaient réjouis à la même époque que nous. Ces fêtes étant d'ailleurs très multipliées, il en résultait encore que, malgré les
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chagrins de la vie, la religion avait trouvé moyen de donner de race en race, à des millions d'infortunés, quelques moments de bonheur.
Dans la nuit de la naissance du Messie, les troupes d'enfants qui adoraient la crèche, les églises illuminées et parées de fleurs, le peuple qui se pressait autour du berceau de son pieu, les chrétiens qui, dans une chapelle retirée, faisaient leur paix avec le ciel, les alléluia ioy eux, le bruit de l'orgue ■et des cloches, offraient une pompe pleine d'innocence et de majesté.
Immédiatement après le dernier jour de folie, trop souvent marqué par nos excès, venait la cérémonie des Gendres, comme la mort le lendemain des plaisirs. « 0 homme! disait le prêtre, souviens-toi que tu es poussière^ et que tu retourneras en poussière ». L'officier qui se tenait auprès des rois de Perse pour leur rappeler qu'ils étaient mortels, ou Je soldat romain qui abaissait l'orgueil du triomphateur, ne donnait pas de plus puissantes leçons.
Un volume ne suffirait pas pour peindre en délail les seules cérémonies de la Semaine Sainte ; on sait de quelle magnificence elles étaient dans la capitale du monde chrélien : aussi nous n'entreprendrons point de les décrire. Nous laissons aux peintres et aux poètes le soin de représenter dignement ce clergé en deuil, ces autels, ces temples voilés, cette musique sublime, ces voix célestes chantant les douleurs de Jérémie, cette Passion mêlée d'incompréhensibles mystères, ce saint Sépulcre environné d'un peuple abattu, ce pontife lavant les pieds des pauvres, ces ténèbres, ces silences entrecoupés de bruits formidables, ce cri de victoire échappé tout à coup du tombeau, enfin ce Dieu qui ouvre la route du ciel aux âmes délivrées, et laisse aux chrétiens sur la terre, avec une religion divine, d'intarissables espérances.