‹ Le génie du christianisme (volume 5)Chapitre 11 sur 81 · DÉFINITION DU BEAU IDÉAL · texte numérisé non relu

DÉFINITION DU BEAU IDÉAL

z.es siècles héroïques sont favorables à la poésie, ^arce qu'ils ont cette vieillesse et cette incertitude de tradition que demandent les muses, naturellement un peu menteuses. A'ous voyons chaque jour se passer sous nos yeux des choses extraordinaires «ans y prendre aucun intérêt; mais nous aimons à entendre raconter des faits obscurs qui sont déjà loin de nous. C'est qu'au fond les plus grands événements de la terre sont petits en eux - mêmes : notre âme, qui sent ce vice des affaires humaines, et qui tend sans cesse à l'Immensité, tâche de ne les voir que dans le vague pour les agrandir.

Or, l'esprit des siècles héroïques se forme du mélange d'un état civil encore grossier, et d'un état religieux porté à son plus haut pomt d'mfluence. La barbarie et le polythéisme ont produit les héros d'Homèi'e ; la barbarie et le christianisme ont enfanté les chevaliers du Tasse.

Oui, des héros ou des chevaliers , méritent la préférence, soit en morale, soit en poésie? C'est ce qu'il convient d'examiner.

En faisant abstraction du génie particulier des deux poètes et ne comparant qu'homme à homn:e, il nous semble que les personnages Ae la Jerostilem sont supérieurs à ceux de Vll/ade.

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bO GÉNIE

Quelle différence, en effet, entre les clievaiiers si francs, si désintéressés, si humains, et des guerriers perfides, avares, cruels, insultant aux cadavres de leurs ennemis, poétiques enfin par leurs vices, comme les premiers le sont par leurs vertus !

Si par héroïsme on entend un effort contre les passions en faveur de la vertu, c'est sans doute Godefroi, et non pas Agamemnon, qui est le véritable héros. Or, nous demandons pourquoi le Tasse, en peignant les chevaliers, a tracé le modèle du parfait guerrier, tandis qu'Homère, en représentant les hommes des temps héroïques, n'a fait que des espèces de monstres ? C'est que le christianisme a fourni, dès sa naissance, le beau idéal moral ou le beau idéal des caractères, et que le polythéisme n'a pu donner cet avantage au chantre d'Uion. Nous arrêterons un peu le lecteur sur ce sujet; il importe trop au fond de notre ouvrage pour hésiter à le mettre dans tout son jour.

11 y a deux sortes de beau idéal, le beau idéal moral j et le beau ïà.éa\ physique : l'un et l'autre sont nés de la société.

L'homme très près de la nature, tel que le sauvage, ne le connoît pas; il se contente, dans ses chansons, de rendre fidèlement ce qu'il voit. Comme il vit au milieu des déserts, ses tableaux sont nobles et simples; on n'y trouve point de mauvais goût, mais aussi ils sont monotones, et les actions qu'ils expriment ne vont pas jusqu'à l'héroïsme.

Le siècle d'Homère s'éloignoit déjà de ces premiers temps. Qu'un Canadien oerce un chevieui4

DU CHRISTIANISME. 5t

de ses flèches; qu'iJ le dépouille au miliea des forêts; qu'il étende la victime sur les charbons d'un cbéne embrasé : tout est poétique dans ces mœurs\ Mais dans la tente d'Âchilie il y a déjà des bassins ^ des broches, des vases; quelques détails de phisf, et Homère tomboit dans la bassesse des descriptions, ou bien il entroit dans la route du beau idéal en coDimeiiçaDt à cacher quelque chose.

Ainsi , à mesure que la société multiplia les besoins de la vie, les poètes apprirent qu'il ne falloit plus, com"tne par le passé, peindre tout aux yeux, mais voiler certaines parties du tableau.

Ce premier pas fait, il virent encore qu'il falloit choisir; ensuite que la chose choisie étoit susceptible d'une forme plus belle, ou d'un plus bet effet dans telle ou telle position.

Toujours cachant et choisissant , retranchant ow ajoutant, ils se trouvèrent peu à peu dans des formes qui n'étoient plus naturelles, mais qui étoient plus parfaites que la nature : les artistes appelèrent ces formes le beau idéal.

On peut donc définir le beau idéal l'art de choisir et de cacher.

Cette définition s'applique également au beau idéal moral et au beau idéal physique. Celui-ci se forme en cachant avec adresse la partie infirme des objets; l'autre, en dérobant à la vue certains côtés foibles de l'âme : Xame a ses besoins honteux et ses bassesses comme le corps.

Et nous ne pouvons nous empêcher de remarquer qu'il n'y a que l'homme qui soit susceptible

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d'être reprcseutë plus parfait que nature et comme approcliarit de la Divinité. On ne s'avise pas de peindre le beau idéal à'xin clieval, d'un ai{fle, d'un lion. Ceci nous fait entrevoir une preuve merveilleuse de la grandeur de nos fins et de l'immortalité de notre âme.

La société où la morale parvint le plutôt à son développement dut atteindre le plus vite au beau idéal moral y ou, ce qui revient au même, au beau idéal des caractères : or, c'est ce qui distingue éminemment les sociétés formées dans la relijyion chrétienne. Il est étrange, et cependant rigoureusement vrai que, tandis que nos pères étoient des barbares pour tout le reste, la morale, au moyen de l'Evangile, s'étoit élevée chez eux à son dernier point de perfection : de sorte que l'on vit des hommes, si nous osons parler ainsi, à la fois sauvages par le corps, et civilisés par l'âme.

C'est ce qui fait la beauté des temps chevaleresques, et ce qui leur donne la supériorité tant sur les siècles héroïques que sur les siècles tout-àfait modernes.

Car, si vous entreprenez de peindre les premiers âges de la Grèce, autant la simplicité des mœurs vous offrira des choses agréables, autant la barbarie des caractères vous choquera; le polythéisme ne fournit rien pour changer la nature sauvage et l'insuffisance des vertus primitives.

Si au contraire vous chantez l'âge moderne, vous serez obligé de bannir la vérité de votre ouvrage, et de vous jeter a la fois dans le beau idéal moral

et dans le beau idéal physique. Trop loin de la nature et de la religion sous toug le» rapport*, on ne peut représenter fidèlement l'intérieur de nos ménages, et nnoins encore le fond de nos cœurs.

La chevalerie seule offre le beau mélange de la vérité et de Va fiction.

D'une part, vous pçuvez offrir le tableau des mœurs dans toute sa naïveté : un vieux château, un large foyer, des tournois, des joutes, des chasses, le son du cor, le bruit des armes, n'ont rien qui heurte le goût, rien qu'on doive ou choisir ou cacher.

Et, d'un autre côlé, le poëte chrétien, plus heureux qu'Homère, n'est point forcé de ternir sa peinture en y plaçant l'homme barbare ou l'homme naturel; le christianisme lui donne le parfait héros.

Ainsi, tandis que le Tasse est dans la nature relativement aux objets physiques, il est au-dessus de cette nature par rapport aux objets moraux.

Or, le vrai et V idéal sont les deux sources de l'intérêt poétique : le touchant et le merveilleux.

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