‹ Le génie du christianisme (volume 5)Chapitre 23 sur 81 · QUE LA MYTHOLOGIE RAPETISSOIT LA NATURE · texte numérisé non relu

QUE LA MYTHOLOGIE RAPETISSOIT LA NATURE

QUE LES ANCIENS n'aVOIENT POINT DE POESIE PROPREMENT DITE DESCRIPTIVE.

^P^^ous avons fait voir dans les livres précé- ^^^^i) dents que le christianisme, en se mêlant aux affections de l'âme, a multiplié les ressorts dramatiques. Encore une fois, le polythéisme ne s'occupoit point des vices et des vertus; il étoit

totalement séparé de la morale. Or, voilà un côr* iaimeiîse que la religion chrétienne embrasse de plus que Tidolâtrie. Voyons si dans ce qu'on appelle le jnerveilleuT elle ne le dispute point en beauté à la mythologie même.

Nous ne nous dissimulons pas que nous avons à combattre ici un des plus anciens préjugés de l'école. Les autorités sont contre nous, et l'on peut nous citer vingt vers de X Art poèÙQiie qui nous c ondamnent :

Et quel objet enfm à préspnter aux veux , etc.

C'est donc biea vainement que nos auteurs déçus, etc.

Quoi qu'il en soit, il n'est pas impossible cie soutenir que la mythologie si vantée, loin d'embellir !a nature, en détruit les véritables charmes, et nous croyons que plusieurs littérateurs distini^ués r;ont à présent de cet avis.

Lo plus grand et le premier vice de la mythoîogic étoit d'abord de rapetisser la nature et d'en bannir la vérité. Une preuve inconloslable de ce fciit, c'est que la poésie que nous appelons des ri j)lU'e a été inconnue de l'antiquité * ; les poètes même qui ont chanté la nature , comme Hésiode, Théocrite et Virgile, n'en ont point fait de description dans le sens que nous attachons à ce mot. Ils nous ont sans doute laissé d'admirables peintures des travaux , des moeurs et du bonheur de la vie

' Voyer. la note C, à !a fin du volume

DV CHRISTIANISME. lOA

rustique ; ma s quant à ces tableaux des cam| tagnes, des saisons, des accidents du ciel, qui ont enrichi la muse moderne, on en trouve à peine quelques traits dans leurs écrits.

il est vrai que ce peu ae traits est excellent comme le reste de leurs ouvrages. Quand Homère a déci^it la grotte du Cyclope, il ne l'a pas tapissée de /i'Ias et de roses ; il y a planté , comme Tliéocrite , des /aiin'ers et de lon^s pins. Dans les jardins d'Alcinoiis, il fait couler des fontaines et fleurir des arbres utiles; il parle ailleurs de la colline battue des vents et couverte de Jîguiers , et il représente la fumée des palais de Circé s'élevant au-dessus d'une foret de chênes.

Virgile a mis la même vérité dans ses peintures, îi donne au pin l'épi thète d'harmonieux . parce qu'en effet le pin a une sorte de doux gémissement quand il est foiblement agité ; les nuages , dans les Géorgiques , sont comparés à des flocons de laine roulés par les vents, et les hirondelles, dans T^"néidc , gazouillent sous le chaume du roi Evandrr . ou rasent les portiques des palais. Horace . Ti bulle . Properce, Ovide, ont aussi crayonné quelques vues de la nature; mais ce n'est jamais qu'un ombrage favorisé de Morphée , un vallon où Cythérée doit descendre , une fontaine où Bacchus repose dans !p sein des naïades.

L'âge philosophique de l'antiquité ne changea T'ien à cette manière. L'Olympe , auquel on ne croyoit plus, se réfugia chez les poêles, qui protégèrent à leur leur k\s dieux qui les a^ oient pro-

légués. Stace et Silius Italicus n'ont pas f^to pïus loin qu'Homère et Virgile en poésie descriptive ; Lucain seul avoit fait quelque progrès dans cette carrière, et l'on trouve dans la Pharsale la peinture d'une forêt et d'un déseVt qui rappelle les couleurs modernes '.

Enfin les naturalistes urent aussi sobres que les poètes , et suivirent à peu près la même progression. Ainsi Pline et Columelle , qui vinrent les derniers, se sont plus attachés à décrire la nature qu'Aristote. Parmi les historiens et les philosophe*, Xénophon , Tacite , Plutarque , Platon et Pline le jeune - se font remarquer par quelques beaux tableaux.

On ne peut guère supposer que des hommes aussi sensibles que les anciens eussent manqué d'yeux pour voir la nature, et de talent pour la peindre , si quelque cause puissante ne les avoit aveuglés. Or celte cause étoit la mythologie , qui peuplant l'univers d'élégants fantômes, ôtoit à la création sa gravité, sa grandeur et sa solitude. 11 a fallu que le christianisme vînt chasser ce peuple de faunes, de satyres et de nymphes, pour rendre aux grottes leur silence, et aux bois leur rêverie. Les déserts ont pris sous notre culte un caractère

' Cette description est pleine d'enflure et de mauvais ffoût ; m.iis il ne s'agit ici que du ffenre, et non de l'exécution du morceau.

* Voyez , dans Xénophon, la Retraite des Dix-Mille et le Traité lU la chasse; dansT-vciTi-, la description du camp al)nn(lonné où Varus fut massacré avec ses légions [Jniial. , liv i ); dans Plutarquiî, la Fie de Brutus et de Pompée ; dans Platon , l'ouverture du Dialo- }^ne des lois ; dans Pline , la description de son jardin.

plus triste , plus grave , plus sublime ; le dôme des Forêts s'est exhaussé; les fleuves ont brisé leurs petites urnes , pour ne plus verser que les eaux dc Vabîme du sommet des montagnes : le vrai Dieu en rentrant dans ses œuvres , a donné son immensité à la nature.

Le spectacle de l'univers ne pouvoit faire sentir aux Grecs et aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce soleil couchant , dont le rayon allongé tantôt illumine une forêt , tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers ; au lieu de ces accidents de lumière qui nous retracent chaque matin le miracle de la création , les anciens ne voyoient partout qu'une uniforme machine d'opéra.

Si le poëte s'égaroit dans les vallées du Taygète , au bord du Sperchius , sur le Ménale aimé d'Orphée , ou dans les campagnes d'Elore , malgré la douceur de ces dénominations , il ne rencontroit que des faunes , il n'entendoit que des dryades : Priape étoit là sur un tronc d'olivier , et Vertumne avec les zéphyrs menoit des danses éternelles. Des sylvains et des naïades peuvent frapper agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse reproduits ; nous ne voulons point

Chasser les tritons de l'empire des eaux,

Oter à Pan sa flûte, aux Parques leurà ciseaux...

Mais enfin , qu'est-ce que tout cela laisse au fon de Tâme ? qu'en résulte-t-il pour le cœur ? que! fruit peut en tirer la pensée ? Oh ! que le poëte

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chrétien rst pins favorisé dans la solitude où Dieu se promène avec lui ! Libres de ce troupeau de (lieux ridicules qui les bornoient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinité immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la leligion , semblent résider éternellement dans leurs profondeurs sacrées.

Pénétrez dans ces forets américaines aussi vieilles que le monde : quel profond silence dans ces retraites quand les vents reposent! quelles voix inconnues quand les vents viennent à s'élever ! Etesvous immobile, tout est muet; faites-vous un pas, tout soupire. La nuit s'approche . les ombres s'épaississent : on entend des troupeaux de bêtes sauvages passer dans les ténèbres; la terre murmure sous vos pas; quelques coups de foudre font mugir les déserts; la forêt s'agite , les arbres tombent, un fleuve inconnu coule devant vous. La lune sort •enHn de l'Orient; à mesure que vous passez au pied des arbres, elle semble errer devant vous dans leur cime et suivre tristement vos yeux. Le voyageur s'assied sur le tronc d'un chêne pour attendit' ie jour; il regarde tour à tour l'astre des nuits, les ténèbres, le fleuve; il se sent inquiet, agité, et, dans l'attente de quelque chose d'inconnu , un plaisir inouï , une crainte extraordinaire, font palpiter son sein , comme s'il alloit être admis à quelque secret de la Divinité : il est seul au fond des forêts; mais l'esprit de l'homme remplit aisément les espaces de a nature, et toutes les solitudes de la terre sont moins vastes qu'une seule pensée de son cœur

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Oui, quand l'homme renieroit la Divinité, l'être pensant, sans cortège et sans spectateur, seroit encore plus auguste au milieu des mondes solitaires que s'il y paroissoit environné des, petites déités de 'a fable; le désert vide auroit encore quelques convenances avec l'étendue de ses idées, la tristesse de ses passions et le dégoût même d'une vie sans illusion et sans espérance.

Il y a dans l'homme un instinct qui le met en rapport avec les scènes de la nature. Eh ! qui n'a passé des heures entières assis sur le rivage d'un fleuve, à voir s'écouler les ondes ! Qui ne s'est plu, au bord de la mer, à regarder blanchir l'écueil éloigné! Il faut plaindre les anciens, qui n'avoient trouvé dans l'Océan que le palais de Neptune el la grotte de Protée; il étoit dur de ne voir que les aventures des tritons et des néréides dans cette immensité des mers, qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur de notre àme, dans cette immensité qui fait naître en nous un vague désir de quitter la vie pour embrasser la nature et nous confondre avec son auteur.

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