CHAPITRE XIV
PARALLELE DE l'eNFER ET DU TARTARE.
ENTRÉE DE LA VERNE. PORTE DE l'ENFER DU DANTE. DIDON. fRAN'ÇOJSE DE piMIM. TOURMENTS DES COUPABLES.
L'entrée de VAvevne , dans le sixième livre de y^nét'd^, offre des vers d'uu travail achevé.
^bapt obscuri so a sub noçte per umbram , Perquc domos Ditis vacuas et ioania régna.
Pallenlesque liabitant Morbi, tristisque Senectus, E^ MçUis, çl ir.alesiiacla Famés, et turpis F.j;estas, Tcrribilcs visu formav, Lçthiiiiique Laborqiie, Tum consanguineus Lethi Sopor, et niala mentis Caudia... ( Lib. vi , v- 2(j8 et seq. )
l! suffit de savoir lire le latin pour être frappé (le l'harmonie lugubre de ces vers. Vous entendez d'abord mugir la caverne où marchent la Sibylle et Enée ; Ibant obscuri sola sub nocle per wnbram ; puis tout à coup vous entrez dans des espaces déficrls , dans les royaumes du vide ; Perque domos
DU CHRISTIANISME. ISo
Ditis vacuas et inania régna. Viennent ensuite des syllabes sourdes et pesantes , qui rendent admirablement les pénibles soupirs des enfers. Tristisque Senectiis , et Metiis. — Lethumqiie Laborque ; consonnances qui prouvent que les anciens n'ignoroient pas l'espèce de beauté attachée à la rime. Les Latins, ainsi que les Grecs, employoient la répétition des sons dans les peintures pastorales , et dans les harmonies tristes.
Le Dante, comme Enée, erre d'abord dans une forêt qui cache l'entrée de son enfer; rien n'est plus effrayant que cette solitude. Bientôt il arrive à la porte, où se lit la fameuse inscription :
Per me si va nel!a città dolente, Per me si va neH' eterno dolore :
Per ipe si va Ira, la perçiuta gente.
Lasciate ogni speranza voi ch' entrate.
Voilà précisément la même sorte de beautés que dans le poëte latin. Toute oreille sera frappée de la cadence monotone de ces rimes redoublées , où semble retentir et- expirer cet éternel cri de douleur qui remonte du fond de l'abîme. Dans les trois per me si va, on croit entendre le glas de l'agonie du chrétien. Le lasciate ogni speranza eçt comparable au plus grand trait de l'enfer de
Virgile
Mîlton , à l'exemple du poëte de ]Mantoue , placé la Mort à l'entrée de son enfer [Lçthuni) et •le Péclsé, qui n'est que le mala mentis gaudia ,
tiifi GKNIE
les joies coupables du cœur. Il décrit ainsi la première :
The other shape, etc.
« L'autre forme , si Ton peut appeler de ce nom co qui n'avoit point de formes, se tenoit debout à la porte. Hlle étoit sombre comme la nuit, hajjarde comme dix furies; sa main brandissoit un dard affreux, et, sur cette partie qui sembloit sa tète , elle portoit l'apparence d'une couronne. »
Jamais fantôme n'a été représenté d'une manière plus vague et plus terrible. L'origine de la Mort, racontée par le Péclié, la manière dont les écbos de l'enfer répètent le nom redoutable lorsqu'il est prononcé pour la première fois , tout cela est une sorte de noir sublime, inconnu de l'antiquité'.
En avançant dans les enfers, nous suivrons Enée au champ des larmes, latentes campi. 11 y rencontre la malheureuse Dldon; il l'aperçoit dans les
' M. Harris, dans son Hermès, a remarqué que le ffcnre masculin , attribué à la mort par !\lilton, forme ici une {jrande beauté. lS'ïI avoil dit shook her dart, au lieu dex/ioo/,- lii,s i/arf , une partie (lu sublime disparoissoil. I.,a mort est aussi du genre masculin en }{rec, ôâvaTC.;; Racine même la Fait de ce genre dans notre langue:
La mort est le seul dieu que j'osois implorer.
Que penser maintenant de la critique de Voltaire , qtii n'a pas »u. ou qui a feint d'ignorer, que la mort, deat/i en anglois, pou voit être à volonté du genre masculin , féminin ou neutre? car on lui peut appliquer également les trois pronoms, kfr, liis et its. Vol- (;ùre n'est pas plus heureux sur le mot sin , péclté, dont le gcnr»' féminin le scandalise. Pourquoi ne se fâchoii-il pas aussi eontr*' ces vaisseaux ships, nien ofwar, qui sont { ainsi qu'en latiti et en
ombres d'une foret, comme on voit , ou comme on croit voir la lune nouvelle se lever à travers les nuages :
Qualem primo qui surgere mense Aut videt, aut vidisse putat, per nubiia lunam.
Ce morceau est d'un goût exquis ; mais le Dante est peut-être aussi touchant dans la peinture des campagnes des pleurs. Virgile a placé les amants au milieu des bois de myrtes et dans des allées solitaires; le Dante a jeté les siens dans un air vague et parmi des tempêtes qui les entraînent éternellement : lun a donné pour punition à l'amour ses propres rêveries, l'autre en a cherché le supplice dans l'image des désordres que cette passion fait naître, f >e Dante arrête un couple malheureux au milieu d'un tourbillon : Françoise de Rimini, interrogée par le poëte , lui raconte ses malheurs et son amour :
Noi leggevamo , etc.
« Nous lisions un jour, dans un doux loisir, comment l'amour vainquii Lancelot.J'étois seule avec mon amant, et nous étions sans défiance : plus d'une fois nos visages pâlirent, et nos yeux troublés se rencontrèrenî: aais
vieux François) si bizarrement du genre féminin? En général, tout ce qui a étendue , capacilé (c'est la remarque de M. Harris ) , tout ce qui est de nature à contenir,se met en anglois au fcmini!). et cela par une logique simple, et même touchante, car elle découle de la maternité ; tout ce qui '\aï^\\^ae faiblesse ou séduction suit la même loi. De là Milton a ou et dû, en personnifiant le péché, le faire du genre féminin.
un seul instant nous perdit tous deux. Lorsque ehfin l'heureux Lancelot cueille le baiser désiré , alors celui qui ne me sera plus ravi colla sur ma bouche ses lèvr^'S tremblantes, et nous 1..' isâmes échapper le livre par qui nous fut révélé le mystère de ràtrioiir '.»
Quelle simplicité admirable dans le récit de Françoise ! quelle délicatesse dans le trait qui le termine! Vir(Tile n'est pas plus chaste dans le quatrième livre de XÉnéide , lorsque Junon donne le signal , dciiit signuni. C'cbt encore au christianisme que ce morccan doit une partie de son pathétique; Françoise est punie pour n'avoir pas su résister à son arr,o:ir, et pour avoir trompé la foi conjugale : la justice inflexible de la religion contraste avec la pitié que l'on ressent pour une foible femme.
ÎNon loin du champ des larmes , Enée voit le champ des guerriers ; il y rencontre Déiphobe cruellement mutilé. Son histoire est intéressante, mais le seul nom d'Ugolin rappelle un morceau fori supérieur. On conçoit ([ue Voltaire n'ait vu dans les feux d'un enfer chrétien que des objet:, burlesques; cependant ne vaut- il pas mieux pour le poëie y trouver le comte Ugolin, et matière à des vers aussi beaux . à des épisodes aussi tragiques ?
Lorsque nous passons de C(^s détails à une vue
> Nous empruntons la traductidii de r^i\ar()!. Si îouii'Fois nous osions proposer nos doutes, peut-être que ce tour ëléfifant, nout laisidmes cchnoper le livre par qui nous fut rtidle le mjitùre (U C amour , ne renil [)as toul-à-fait la naïveté de ce vers :
Quel gioruo piii non vi Icjjgcinnio avaute.
générale de V Enfer et clu Tartarè i iiôtis voyoriS dans celui-ci les ïitahs foudroyés, liiôfl tilfenacé de la chute d'un hoclïèr, les Danaïdé^ âtëë leur tôllneau, Tantale trompé par leîi otidès, etc.
Soit que l'on commence à s'accoutumer à l'Idée de ces tourments, soit qu'ils n'aient rien en euxmêmes qui produise le terrible, parce qu'ils se mesurent sur des fatigues connues dans la vie , il est certain qu'ils font peU d'Impression sur l'esprit. Mais voulez-vous être remué; voulez-vous savoir jusqu'où l'imagination de la douleur peut s'étendre: voulez-vouâ cùnnoître la poésie des tortures et lè§ hymnes de la chair et du sang, descendez dans l'Enfor du Dante. Ici, des otnbrès sont ballottées par des tourbillons d'une tempête; là, des séjîiilcres embrasés renferment les fauteurs de riiérésie. Les tyrans sont plongés dails Uii fleuve de sang tiède; les suicides, qui ont dédaigné la noble Mture de l'homme , Ont rétrogradé vei-s la plante : ils sont transformés en afrbres rachitiques qui croissent dans un sable brûlant, et dont les harpies arrachent sans cesse des rameaux. Ces âmes ne reprendront point leurs corps au jour de la résuifection; elles les traîneront dans l'affreuse forêt pour les suspendre aux branches des arbres auxqii''i!cs elles sont attachées.
Si l'oiî dit qu'un auteur grec ou romain eût pti faire un Tartare aussi formidable que l'Enfer du Dante, cela d'abord ne conclùroit rîeti contre les moyens poétiques de la religion chrétienne; mais il suffit d'ailleurs d'avoir queli^^ue connoÎKSLirice à\i
génie de rantiquité pour convenir que le ton sombre de l'Enfer du Dante ne se trouve point dans la théologie païenne, et qu'il appartient aux dogme» menaçants de notre foi.