EXEMPLES
Quelques exemples achèveront maintenant le développement de ce parallèle. Nous prendrons l'ordre inverse de nos premières bases ; c'est-à-dire que nous commenceront par les lieux d'oraison dont on peut citer des traits courts et détachés ( tels que le sublime et les comparaisons) , pour finir par la simplicité et V antiquité des mœurs.
11 y a un endroit remarquable par le sublime dans Y Iliade : c'est celui où Achille, après la mort de Patrocle, paroît désarmé sur le retranchement des Grecs , et épouvante les bataillons troyens par ses cris *. Le nuage d'or qui ceint le front du fiis de Pelée , la flamme qui s'élève sur sa tête , la comparaison de cette flamme à un feu placé la nuit au
• Iliad., liv. xviii , v. 204.
haut d'une tour assiégée, les trois cris d'AcliIile, qui trois fois jettent la confusion clans l'arrpée troyenne : tout cela forme ce sublime hon^érique, qui, comme nous 1 ons dit, se compose de 1^ éunion de plusieurs beaux accidents et cje la ma- {jnificence des mots.
Voici un sublime bien différent, c'est le mouvement de l'ode dans son plus haut délire.
« Prophétie contre la vallée de Vision.
«D'où vient que tu montes ainsi en foule sur les toits,
a Ville pleine de tumulte, ville pleine de peuple, ville triomphante? ï.es enfants sont tués, et ils ne sont point morts par lepée; ils ne sont point tombés par la guerre...
« Le Seijrneur vous couronnera d'une couronne de nianx. Il vous jettera comme une balle dans un champ large et spacieux. Vous mourrez là: et c'est à quoi se réduira le char de votre gloire '. »
Dans quel çaonde inconnu le prophète vous jette tout à coup ! Où vous transpprte-t-il ? Quel est celui qui parle , et à qui la parole est-elle adressée ? Le mouvement suit le mouvement, et chaque verset s'étonne du verset qi^i l'a précédé. La ville n'es^ plus un assemblage d'édifices, c'est une femii^e, oi| plutôt un personnage mystérieux, car son sexe ^esX pas désigné. 11 monte sur les toits pour fçc'mir; le prophète, partageant son désordre, lui dit au singulier, pourquoi montes-tu, et il ajoute, en foule ^
• ls.,ch;ip. XII, V. 1-2, IS.
collectif. « Il vous jettera comme une halle dans un champ spacieux , et, c'est à quoi se réduira le char de votre gloire : ï) voilà des alliances de niqts et wne poésie bien extraordinaires,
Homère a mille façons sublimes de peindre une mort violente ; mais l'Ecriture les a toutes surpassées par ce seul mot: «Ze premier-né de la mort dévorera sa beauté. »
Le premier-né de la mort , pour dire la mort la phis affreuse, est une de ces figures qu'on ne trouve que dans la Bible. On ne sait pas où l'esprit humain a été chercher cela ; les routes pour arriver à ce sublime sont inconnues *.
C'est ainsi que l'Ecriture appelle encore la mort, le roi des épouvantements ; c'est ainsi qu'elle dit, en parlant du méchant: «7/ a conçu la douleur et enfanté l'iniquité ^. »
Quand le même Job veut relever la grandeur de Dieu, il s'écrie : L'enfer est nu devant ses yeux^ : — c'est lui qui lie les eaux dans les nuées ^ : — // ôte le baudrier aux rois , et ceint leurs reins dune corde ^
Le divin Théoclymène, au feslin de Pénélope, est frappé des présages sinistres qui les menacent.
1 o%0.cl , etc. fi,
«Ah, malheureux! que vous est-il arrivé de funeste
' Job, chap. xviii, v. 13. Nous avons suivi le sens de l'iiébreu •!••.';• la Polyirlotte de Ximenès, les versions de Sanctes Pagnin , ilAriuîj Montanus, etc. La Yulgaie porte : la mort aiiue , priinogeluta murs.
» / /., ch, XV, V. 35. 3 Ici., ch. xxvi , v. 6. 4 /r/., cb. ,xvi , v 12, ^ /./., chap. XII, y. 18. '' Odyss., lib. xx , v. 351-57
quelles ténèbres sont répandues sur vos têtes, sur votre visn^re et aulour de vos {jcnoux débiles! Un hurlement se fait entendre , vos joues sont couvertes de pleurs. Les murs, les lambris sont teints de sanfr; cette salle , ce vestibule sont pleins de larves qui descendent dans l'Erèbe, à travers l'ombre. Le soleil s'évanouit dans le •ciel, et la nuit des enfers se lève, r,
Tout formidable que soit ce sublime, il le cède encore à la vision du livre de Job.
« Dans l'horreur d'une vision de nuit, lorsque le som meil endort le plus profondément les hommes ,
«Je suis saisi de crainte et de tremblement, et la frayeur pénétra jusqu'à mes os.
« Un esprit passa dei^ant ma /ace, et le poil de ma chair se hérissa dliorreur.
«Je vis celui dont je ne connoissois point le visage. Un speclre parut devant mes yeux, et j'entendis une voix comme un petit souffle '. »
11 y a là beaucoup moins de sang, de ténèbres, de larves que dans Homère ; mais ce visage inconnu et ce petit souffle sont en effet beaucoup plus terribles.
Quant à ce sublime qui résulte du choc d'une Ijrande pensée et d'une petite image, nous allons en voir un b(;l exCimple en parlant des comparaisons.
' Joit, ch ap. IV, y. 13, 14, 15, 16. Les mois en italique intli queni les endroits où nous différous de Sacy. Il traduit : Un esprit vint se prési tnter devant moi, et les c/ia-eux m'en dresscrcnt à la tète. Oti .; it loi nbiftn l'ijcbrcii est plus énergique.
DU CHRlSTlAiMSMË. 193
Si le cliantre d'il Ion peint un jeune homme abattu par la lance de Ménélas , il le compare à un jeune olivier couvert de fleurs, planté dans un verger loin des feux du soleil , parmi la rosée et les zéphyrs ; tout à coup un vent impétueux le renverse sur le sol natal , et il tombe au bord des eaux nourricières qui portoient la sève à ses racines. Voilà la longue comparaison homérique avec ces détails charmants :
KaXôv, TviXsôàov, xb Si te imoiat ^ovsouat navTcîcov àve'fiwv, xal tï Pf'Jïi âv6aï Xsujtô) '.
On croit entendre les soupirs du vent dans la tige du jeune olivier. Qiiam flatus motant omnium ventonim.
La Bible , pour tout cela , n'a qu'un trait : « L'impie , dit-elle , se flétrira comme la vigne tendre , comme l'olivier qui laisse tomber sa fleur-. »
« La terre . s'écrie Isaïe , chancellera comme un homme ivre : elle sera transportée comme une tente dressée pour une nuit"^. »
Voilà le sublime en contraste. Sur la phrase elle sera transportée , l'esprit demeure suspendu et attend quelque grande comparaison, lorsque le prophète ajoute , comme une tente dressée pour une nuit. On voit la terre qui nous paroit si vaste, déployée dans les airs comme un petit pavillon , ensuite emportée av^'o aisance par le Dieu fort qui l'a
' Iliad., liv. XVII, v. 55-50. /
' JoR , chap. XV, V .33.
^ Is., chap. XXIV, V. 20.
oÉifiE Dr fii:;:i. \. .*. ''^
194 GEINIE
tendue , et pour qui la durée des siècles est à peine
comme une nuit rapide.
La seconde espèce de comparaison , que nous avons attribuée à la Bible , c'est-à-dire la longue comparaison^ se rencontre ainsi dans Job :
«Vous verriez l'impie humecté avant le lever du soleil, et réjouir sa ti(je dans son jardin. Ses racines se multiplient dans un tas de pierres et s'y affermissent; si on l'arrache de sa place, le lieu même où il étoit le renoncera, et lui dira : « Je ne t'ai point connu ^ »
Combien cette comparaison , ou plutôt cette figure prolongée est admirable ! C'est ainsi que les méchants sont reniés par ces cœurs stériles, par ces tas de pierres , sur lesquels, dans leur coupable prospérité, ils jettent follement leurs racines. Ces cailloux, qui prennent la parole, offrent de plus une sorte de personnification presque inconnue au poëte de l'Ionie -.
Ézéchiel , prophétisant la ruine de Tyr, s'écrie: «Les vaisseaux trembleront, maintenant que vous êtes saisie de frayeur, et les îles seront épouvantées dans la mer, en voyant que personne ne sort de vos portes ^. »
Y a-t-il rien de plus effrayant que cette image ? On croit voir cette ville, jadis si commerçante et si peuplée, debout encore avec ses tours et ses édifices, tandis qu'aucun être vivant ne se promène
■ Job, chap. viii, v. 16, 17, 18.
^ Homère a fait pleurer le rivage de l'HelIespont.
' tzÉCHiEL, chap. XXVI, V. 18.
dans ses rues solitaires , ou ne passe sous ses portes désertes.
Venons aux exemples de narrations, où nous trouverons réunis /e sentiment , la description , l'image, la simplicité et l'antiquité des mœurs.
Les passages les plus fameux, les traits les plus connus et les plus admirés dans Homère , se retrouvent presque mot pour mot dans la Bible , et toujours avec une supériorité incontestable,
Ulysse esL assis au festin du roi Alcinoiis, Démodocus char.-e îa guerre de Troie et les malheurs des Grecs.
AÙTap OSursrsvJZ , etc. '.
« Ulysse , prenant dans sa forîe main un pan de son superbe manteau de pourpre, le tiroit sur sa fête pour cacher son noble visage, et pour dérober aux Phéaeiens les pleurs qui lui tomboient des yeux. Quand le chantre divin suspeiîdoit ses vers, Ulysse eSsuyoit ses larmes, et, prenant une coupe, il faisoif des libations aux dieux. Quand Déinodoous recommençoit ses chants, et que les anciens Texcitoient à continuer (car ils étôîent charmés de ses paroles ) , Ulysse s'envoloppoit la tête de nouveau , et recommen':}oit à pleurer. »
Ce sont des beautés de cette nature qui, de siècle en siècle, ont assuré à Homère la première place entre les plus grands génies. Il n'y a point de honte à sa mémoire de n'avoir été vaincu dans de pareils tableaux que par des hommes écrivant sous la
> 0(i)ss., lir. VIII , v. SZ, elc.
GFNIE «lictée du Ciel. Mais vaincu, il IVst sans doute, et d'une manière qui ne laisse aucun subterfuge à la •vitique.
Ceux qui ont vendu Joseph , les propres frères de cet homme puissant, retournent vers lui sans le reconnoître, et lui amènent le jeune Benjamin qu'il avoit demandé.
a Joseph les salua aussi en leur faisant bon visage, et il leur demanda : Votre père, ce vieillard dont vous parliez , vit-il encore, se porte-t-il bien?
« Ils lui répondirent : Notre père , votre serviteur , est encore en vie, et il se porte bien ; et, en se baissant profondément , ils l'adorèrent.
0 Joseph , levant les yeux, vit Benjamin, son frère , fils de Raehel sa mère, et il leur dit : Est-ce là le plus jeune de vos frères dont vous m'aviez parlé ? Mon fils, ajouta-t-il, je prie Dieu qu'il vous soit toujours favorable.
«Et il se hâta de sortir, parce que ses entrailles avoient été émues en voyant son frère, et qu'il ne ponvoit plus retenir ses larmes ; passant donc dans une autre chambre, il pleura.
« Et après s'être lavé le visage, il revint, et, se faisant violence, dit à ses serviteurs : Servez à manger *. «
Voilà les larmes de Joseph en opposition à celles d'Ulysse; voilà des beautés semblables, et cependant quelle différence de pathétique ! Joseph, pleurant à la vue de ses frères ingrats , et du jeune i innocent Benjamin, cette maiiière de demand.'.
' Cc'.rsc, liv, \vi , V. 17.S l'f Kîiiv.
des nouvelles d'un père , cette adorable simplicité, ce mélange d'amertume et de douceur, sont des choses ineffables; les larmes en viennent aux yeux et l'on se sent prêt à pleurer comme Joseph.
Ulysse , caché chez Eumée , se fait reconnoître àTélémaque; il sort de la maison du pasteur, dépouille ses haillons, et, reprenant sa beauté par un coup de la baguette de Minerve , il rentre pompeusement vêtu.
05taêri(Tî Si [jliv otkoç ûioç, etc. '.
« Son fils bien-airaé Tadmire , et se hâte de détourner sa vue, dans la crainte que ce ne soit un dieu. Faisant un effort pour parler , il lui adresse rapidement ces mots : Étranger, tu me parois bien différent de ce que tu étois avant d'avoir ces habits, et tu n'es plus semblable à toi-même. Certes, tu es quelqu'un des dieux habitants du secret Olympe ; mais sois-nous favorable , nous t'offrirons des victimes sacrées et des ouvrages d'or merveilleusement travaillés.
«Le divin Llysse, pardonnant à son fils, répondit : Je ne suis point un dieu. Pourquoi me compares -tu aux dieux? fe suis ton père, pour qui tu supportes mille maux et les violences des hommes. Il dit , et il emljiasse son fils , et les larmes qui coulent le long de ses joues viennent mouiller la terre; jusqu'alors il avoit eu la force de les retenir. »
Nous reviendrons sur cette reconnoissance, il faut voir auparavant celle de Joseph et de ses frères.
' Or!\--:., <jhap. XMK , v. 27 et suiv.
103 GÉiME
Josepli , après avoir fait mettre une coupe dans le. sac de Benjamin , ordonne d'arrêter les enfants de Jacob ; ceux-ci sont consternés; Joseph feint de vouloir retenir le coupable : Juda s'offre en otage pour Benjamin ; il raconte à Joseph que Jacob kii avoit dit, avant de partir pour l'Egypte :
« Vous savez que j'ai eu deux fils de Rachel ma femme.
«L'un d'eux étant allé aux champs, vous m'avez dit qu'une bête l'avoit dévoré, il ne paroît pointjusquà cette heure.
a Si vous emmenez encore celui-ci , et qu'il lui arrive quelque accident dans le chemin, vous accablerez ma vieillesse d'une affliction qui la conduira au tombeau.
«Joseph ne pouvant plus se retenir, et parce qu'il étoit environné de plusieurs personnes , il commaii-da queTonfît sortir tout le monde, afin que nul étranger ne fut présent lorsqu'il se feroit reconnoître de ses frères.
«Alors les larmes lui tombant des yeux, il éleva fortement s^ voix, qui fut entendue des Égyptiens et de toute la maison de Pharaon.
«11 dit à ses frères : Je St^lS JoSEPH : mon père vit-il encore? Mais ses frères ne purent lui répondre, tant ils étoient saisis de frayeur.
«Il leur parla avec douceur, et leur dit : Approchezvous de moi ; et s'étant approchés de lui , il ajouta . Je suis Joseph yotrp ffère, que vous avez vendu pour l'Egypte.
iiNe craignez point. Ce n'est point par votre conseil que j'ai été envoyé ici , piais par la volonté de Dieu. Hâtez-vous d'aller trouver mon père.
« Et s'étant jeté au cou de Benjamin son frère, il
pleura, et Benjamin pleura aussi en le tenant embrassé.
l' Joseph embrassa aussi tous ses frères , et il pleura sur chacun d'eux ^. »
j^a voilà cette histoire de Joseph , et ce n'est poinL dans l'ouvrage d'un sophiste qu'on la trouve ( car rien de ce qui est fait avec le cœur et des larmes n'appartient à des sophistes); on la trouve , cette histoire , dans le livre qui sert de base à une religion dédaignée des esprits forts, et qui seroit bien en droit de leur rendre mépris pour mépris. Voyons comment la reconnoissance de Joseph et de ses frères l'emporte sur celle d'Ulysse et de Télémaque.
Homère , ce nous semble, est d'abord tombé dans une erreur, en employant le merveilleux. Dans les scènes dramatiques, lorsque les passions sont émues, et que tous les miracles doivent sortir de l'âme, l'intervention d'une divinité refroidit l'ac lion, çlonne aux sentiments l'air de la fable, et décèle le mensonge du poëte, on l'on ne pensoit trouver que la vérité. Ulysse, se faisant reconnoître sous ses haillons à quelque marque naturelle, eût été plus touchant. C'est ce qu'Homère lui-même avolt senti, puisque le roi d'Ithaque se découvre à sa nourrice Euryc}pe par une ancienne cicatrice , et ^ Laërte par la circonstance des treize poiriers que le vipillard avoit donnés à Ulysse enfant. On aime à voir que les entrailles du destructeur des villes sont formée§ comme celles du commun des
' Genèse, chap. xliv, v. 27 et suiv. ; chap. xly, v. 1 et suir.
200 r;KMr«:
hommes, et que les affections simples en composent le fond.
La reconnoissance est mieux amenée dans la Genèse : une coupe est mise, par la plus innocente vengeance, dans le sac d'un jeune frère innocent; des frères coupables se désolent, en pensant à l'affliction de leur père: l'image de la douleur de Jacob brise tout à coup le cœur de Joseph, et le force à se découvrir plus tôt qu'il ne l'avoit résolu. Quant au mot fameux, je suis Joseph, on sait qu'il faisoit pleurer d'admiration Voltaire lui-même. Le riaTvip Teoç èvù,Je suis ton père, est bien inférieur à Yego sum Joseph. Ulysse retrouve dans Télémaque un fils soumis et fidèle. Joseph parle à des frères qui Vont vendu; il ne leur dit pasye suis votre // ère; il leur dit seulement, je suis Joseph, et tout est pour eux dans ce nom de Joseph. Comme Télémaque, ils sont troublés; mais ce n'est pas la majesté du ministre de Pharaon qui les étonne, c'est quelque chose au fond de leur conscience.
Ulysse fait à Télémaque un long raisonnement [)Our lui prouver qu'il est son père : Joseph n'a pas besoin de tant de paroles avec les fils de Jacob. Il /es appelle auprès de lui : car, s'il a élevé la voix assez haut pour être entendu de toute la maison de Pharaon , lorsqu'il a dit je suis Joseph , ses frères doivent être maintenant les seuls à entendre l'explication qu'il va ajouter à voix basse : ego sum Joseph , FRATER VESTER, QUEM VENDIDISTIS IN JEGYVJmi \ c'est la délicatesse, la générosité et la simplicité poussées au plus haut degré.
DU GHRîSÏIAiMSME. 20i
rs'oublions pas de remarquer avec quelle bonté Joseph console ses frères, les excuses qu'il leur fournit en leur disant que, loin de l'avoir rendu misérable , ils sont au contraire la cause de sa grandeur. C'estàquoi l'Ecriture ne manque jamais, de placer la Providence dans la perspective de ses tableaux. Ce grand conseil de Dieu, qui conduit les affaires humaines, alors qu'elles semblent le plus abandonnées aux lois du hasard, surprend merveilleusement l'esprit. On aime cette main cachée dans la nue, qui travaille incessamment les hommes; on aime à se croire quelque chose dans les projets de la Sagesse, et à sentir que le moment de notre vie est un dessein de l'éternité.
Tout est grand avec Dieu, tout est petit sans Dieu : cela s'étend jusque sur les sentiments. Supposez que tout se passe dans l'histoire de Joseph comme il est marqué dans la Genèse; admettez que le fils de Jacob soit aussi bon, aussi sensible qu'il l'est mais qu'il soit philosophe ; et qu'ainsi, au lieu de dire, je suis ici par la volonté du Seigneur, il dise, fortune m'a été favorable , les objets dimiauent, le cercle se rétrécit, et le pathétique s'en va avec les larmes.
Enfin Joseph embrasse ses frères, comme Ulysse embrasse Télémaque, mais il commence par Benjamin. Un auteur moderne n'eût pas manqué de le faire se jeter de préférence au cou du frère le plus coupable, afin que son héros fût un vrai personnage de tragédie. La Bible a mieux connu le cœur humain : elle a su comment apprécier cette exagé-
202 GIi.ME
ration de sentiu^eni:, par qui un homme a toujours l'air de s'efforcer d'atteindre k ce qu'il croit une grande chose, ou de dire ce qu'il pense un grand mot. Au reste, la comparaison qu'Homère a faite des sanglots de Télémaque et d'Ulysse aux cris d'un aigle et de ses aiglons (comparaison que nous avons supprimée) nous semble encore de trop dans ce lieu; «et, s' étant jeté an cou de Benjamin pour l'embrasser , il pleura ; et Benjamin pleura aussi, en le tenant embrassé : » c'est là la seule magnificence de style convenable en de telles occasions.
Nous trouverions dans l'Ecriture plusieurs autres morceaux de narration de la même excellence que celui de Joseph; mais le lecteur peut aisément en faire la comparaison avec des passages d'Homère. Il comparera, par exemple, le livre de Ruth et le Jivre de la réception d'Ulysse chez Eumée. Tobie offre des ressemblances touchantes avec quelques scènes de V Iliade et de VOdjssée : Priam est conduit par Mercure, sous la forme d'un jeune homme, comme le fils de Tobie l'est par un ange, sous le même déguisement, Il ne faut pas oublier le chien qui court annoncer à de vieux parents le retour d'un fils chéri; et pet autre chien qui, resté fidèl p^rmi des serviteurs ingrats, accomplit ses destinées, dès qu'il a reconnu §on maître spus les lambeaux de l'infortune. Nausicaa et la fille de Pharaon vont l^ver leurs robes aux fleuves : l'une y trouve Ulysse, et Vfmtre Moïse.
U y a surtout çUns la Pible pie certaines façons
de s'expriîïîcr, plus touchantes, selon nous, que toute la poésie d'Homère. Si ceiui-ei veut peindre la vieillesse , il dit :
Tcîai Si Ns';Twp , etc
«Nestor, cet orateur des Pylièns, cette bouche éloquente dont les paroles étoient plus douces que le miel , se leva au milieu de l'assemblée. Déjà il avoit charnié par ses discours deux générations d'hommes, entre lesquelles il avoit vécu dans la grande Pylos , et il régnoit maintenant sur la troisième ^ »
Cette phrase est de la plus belle antiquité, comme de la plus douce mélodie. Le second vers imite la douceur du miel et l'éloquence onctueuse d'un vieillard:
T&û '/.cà àirô "^Xwfftnr,? jj.s'JviTOi; 'yÀuxîuv pesv aùiîin.
Pharaon ayant interrogé Jacob sur son âge, le patriarche répond :
«Il y a cent trente ans que je suis voyageur. Mes jours ont été courts et mauvais, et ils n'ont point égalé ceux de mes pères 2. »
Voilà deux sortes d'antiquités bien différentes . l'une est en images, l'autre en sentiments; l'une réveille des idées riantes, l'autre des pensées tristes . l'une, représentant le chef d'un peuple, ne montre le vieillard que relativement à une position de la
»///«r/.,lib. i,v.247 62.
» Genèse, chap. xlvii, v. 9.
vie; lauti-c le con.siclère individuellement et tout entier : en général Homère fait plus réfléchir sur les hommes, et la Bible sur l'homme.
Homèi'e a souvent parlé des joies de deux époux mais l'a-t-il Tait de cette sorte?
«Isaac fit entrer Rébecca dans la fente de Sara sa mère, et il la prit pour épouse; et il eut tant de joie en elle, que la douleur qu'il avoit ressentie de la mort de sa mère fut tempérée ^ »
Nous terminerons ce parallèle et notre poétique chrétienne par un essai qui fera comprendre dans un instant la différence qui existe entre le stylo delà Bible et celui d'Homère; nous prendrons un morceau de la première pour la peindre des couleurs du second. Ruth paile ainsi à JXoémi :
«Ne vous opposez pointa moi, en me forçant à vous quitter, et à m'en aller : en quelque lieu que vous alliez , j'irai avec vous. Je mourrai où vous mourrez; votre peuple sera mon peuple, et votre Dieu sera mon Dieu 2. »
Tâchons de traduire ce verset en langue home rique.
« La belle Ruth répondit à la sage Noémi, honorée des peuples comme une déesse : Cessez de vous opposer à ce qu'une divinité m'inspire; je vous dirai la vérité telle que je la sais et sans déguisement. Je suis résolue de vous suivre. Je demeurerai avec vous , soit
■ Genèse, chap. xxni, v. 67 • Ruth., chap. I , V. 6.
DU CHRISTIANISME. 2a5
que vous restiez chez les Moabites , habiles à lancer le javelot, soit que vous retourniez au pays de Juda, si fertile en oliviers. Je demanderai avec vous Fhospitalité aux peuples qui respecîent les suppliants. Nos cendres seront mêlées dans la même urne , et je ferai au Dieu qui vous accompagne toujours des sacrifices agréables.
« Elle dit : et comme , lorsque la violent zéphyr amène une pluie tiède du côté de l'occident, les laboureurs préparent le froment et Forge , et font des corbeilles de jonc très proprement entrelacées , car ils prévoient que cette ondée va amollir la glèbe, et la rendre propre à recevoir les dons précieux de Cérès , ainsi les paroles de Ruth , comme une pluie féconde attendrirent le cœur de JNoémi. »
Autant que nos foibles talents nous ont permis d'imiter Homère, voilà peut-être l'ombre du style de cet immortel génie. Mais le verset de Ruth, ainsi délayé, n'a-t-il pas perdu ce charme original qu'il a dans l'Ecriture ? Quelle poésie peut jamais valoir ce seul tour : « Populus tuus populns meus , Deus tuus Deus meus. » 11 sera aisé maintenant de prendre un passage d'Homère , d'en effacer les couleurs , et de n'en laisser que le fond à la manière de la Bible.
Par-là nous espérons (du moins aussi loin que s'étendent nos lumières) avoir fait connoître aux lecteurs quelques-unes, des innombrables beautés des livres saints : heureux si nous avons réussi à leur faire admirer cette grande et sublime pierre qui porte l'Eglise de Je sus-Christ !
«Si l'Ecriture dit saint Grégolre-le-Grand , renferme des mystères capables d'exercer les plus éclairés, elle contient auss* Aes vérités simples propres à nourrir les humbles i . les moins savants : elle porte à l'extérieur de quoi allaiter les enfants, et dans ses plus secrets replis , de quoi saisir d'admiration les esprits les plus sublimes. Semblable à un fleuve dont les eaux sont si basses en certains endroits, {u'un a^jneau pourrolt y passer , et en d'autres si profondes , qu'un éléphant y nageroit. »