LA BRUYÈRE
Les écrivains du même siècle, quelque différents qu'ils soient par le génie, ont cependant quelque chose de commun entre eux. On reconnoît ceux du bel âge de la France à la fermeté de leur style, au peu de recherche de leurs expressions , à la simplicité de leurs tours, et pourtant à une certaine construction de phrase grecque et latine qui, sans nuire au génie de la langue françoise, annonce les modèles dont ces hommes s'étoient nourris.
De plus, les iitt«rateurs se divisent, pour ainsi dlvG^ en partis qui Gu:veiil tel on tel maître, telle
ou telle école. Ainsi les écrivains âe Port-/ioya/ se disùn^jiient des écrivains de !a Société; ainsi Fénelon, Massillon et Flécb'er so louchent par quelques points, et Pascal, Rossuet et La Bruyère par quelques autres. Ces derniers sont remarquables par une sorte de brusquerie do pensée et de style qui leur est particulière. Mais il Faut convenir que La Bruyère , qui imite volontiers Pascal' , alïoiblit quelcjuefois les pr-euves et la manière de ce jyrand génie. Quand l'auteur des ^V/zr/r/è/e^, voulant démontrer la petitesse de l'homme, dit : «Vous êtes placé, ô Lucile, quelque part siii* cet atome, etc., » il reste bien loin de ce morceau de l'auteur des Pensées : a Ou eifit-ce qu'un homme dans l'infini? qui le peut comprendre?»
La Bruyère dit encore : « Il n'y a pour l'homme que trois événements : naître, vivre et moui'ir; il ne se sent pas naître, il souffre à mourir et il oublie de vivre. «Pascal fait mieux sentir notre néant. «Le dernier acte est toujours sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette «fnfin de la terre sur la tète, et en voilà pour jamais. » Comme ce dernier mot est effrayant! On voit d'abord la comédie, et puis la /erre, et puis Véterni/é. La négligence avec laquelle la phrase est jetée montre tout le peu de valeur de la vie. Ouelle ;i:nèrc indiffér<;nce dans cette courte et froide hisioire de l'homme- !
' Surtout dans le chapitre des E<:r-'ts forts.
* Cfllc pensée est supprimée dans la petite édition de Pascal «Vfîc les notes; les éditeurs n'ont pas ripparemment tnnivé c\uf
Quoi qu'il en soit, La Bruyère est un des beaux écrivains du siècle de Louis XIV. Aucun homme n'a su donner plus de variété à son style, plus de formes diverses à sa langue, plus de mouvement à sa pensée. Il descend de la haute éloquence à la familiarité, et passe de la plaisanterie au raisonnement sans jamais blesser le goût ni le lecteur. L'ironie est son arme favorite : aussi philosophe que Théophraste, son coup d'œil embrasse un plus grand nombre d'objets, et ses remarques sont plus originales et plus profondes. Théophraste conjecture, La Rochefoucault devine et La Bruyère montre ce qui se passe au fond des cœurs.
C'est un grand triomphe pour la religion que de compter parmi ses philosophes un Pascal et un I^a Bruyère. 11 faudroit peut-être, d'après ces exemples, être un peu moins prompt à avancer qu'il n'y a que appétits esprits qui puissent être chrétiens. « Si ma religion étoit fausse, dit l'auteur des Caractères, je l'avoue, voilà le piège le mieux dressé qu'il soit possible d'imaginer : il étoit inévitable <^îe ne pas donner tout au travers et de n'y être pas pris. Quelle majesté! quel éclat de mystères ! quelle
cela fui frun ùpau st^-le. Nous avons entendu critiquer la prose du siècle de Louis XIV, comnoe manquant d'iiarmonie, d''"lé{Tance et lie justesse dans l'expression Nous avons entendu dire: «Si Bos- »uet et Pascal revenoient. ils n'écriroient plus comme cela. » C'est nous, prélend-on, qui sommes I -s écrivains en prose yjflr excellence, et qui sommes bien plus habiles dans l'art d'arranger de» mots. Ne seroit-ce point que nous exprimons des pensées communes en stvie recherché, tandis que !^> écrivains du siècle d» l/ouis X■^' disoi<>nt lou; Jiiiop!;';.)''"» de fjrandes chose»?
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suite cî. quei enchaînement de toute la doctrine! quelle raison éminente! Quelle candeur ! quelle innocence de niŒurs ! Quelle foice invincible et accablante de témoignages rendus guccessivemenC et pendant trois siècles entiers par des million» de personnes leg plus sages, les plus modérée» qui fussent alors sur la terre , et que le sentiment d'une même vérité soutient dans l'exil, dans les fei-g, contre la vue de la mort et du dernier supplice!»
Si La Bruyère revenoit au monde, il seroit bien étonné de voir celte religion, dont les grands hommes de son siècle confessoient la beauté et l'excellence, traitée à' infâme ^ de ridicule, d'absurde. Il croiroit sans doute que les esprik forts sont des hommes très supérieurs aux écrivains qui les ont précédés, et que, devant eux, Pascal, Bossuct, Fénelon» Racine, sont des auteurs sans génie. Il ouvriroif leurs ouvrages avec un respect mèlc de frayeur. Nous croyons le voir s'attendant à trouver à chaque ligne quelque grande découverte de l'esprit humain , quelque haute pensée, peut-être même quelque fait historique auparavant inconnu qiti prouve invinciblement la fausseté du christianisme. Que diroit-ii, que penseroit-il dans son second étonnement, qui ne tarderoit pas à suivre le premier?
La Bruyère nous manque; la révolution a renouvelé le fond des caractères. L'avarice, l'ignorance, l'amour-propre, se montrent sous un jour nouveau. Ces vices, dans le siècle de Louis XIV, se composoient avec ia religion et la politesse, main-
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tenant ils se mêlent h l'impiété et à la rudesise de?. formes : ils dévoient donc avoir dans le dix-scptiêœe siècle des teintes plus iines, dea nuances plus délicates; ils pouvoient être ridicules alors : ils sont odieu?i aujourd'hui.