GUZMAN
Voltaire va nous fournir encore le modèle d'un autre caractère chrétien, le caractère du fils. Ce n'est ni le docile Télémaque avec Ulysse , ni le fougueux Achille avec Pelée : c'est un jeune homme passionné, dont la religion combat et subjugue les penchants.
Alz'ire , malgré le peu de vraisemblance dos mœurs, est une tragédie fort attachante; on y plane au milieu de ces régions de la morale cbsétienne, qui, s'élevant au-dessus delà morale vîil-
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};aire, est d'elle-même une divine poésie. La paix qui rèjjne dans l'âme d'Alvarez n'est point la 8ei.le paix de la nature. Supposez que Nestor cherche à modérer les passions d Antiloque, 11 citera d'abord des exemples de jeunes gens qui se sont perdus pour n'avoir pas voulu écouter leurs pères; puis, joi^^nantà ces exemples quelques maximes connues sur rindocilité de la jeunesse et sur l'expérience des vieillards, il couronnera ses remontrances par son propre éloge, et par un regret sur les jours du vieux temps.
L'autorité qu'emploie Alvarez est d'une autre espèce : il met en oubli son âge et son yiouvoir paternel, pour ne parler qu'au nom de la religion. Il ne cherche pas à détourner Guzman d'un crime particulier; il lui conseille \iuq\gy\\\ (jcnèrale, \i\ciiarité, «orte d'humanité céleste, que le Fils de l Homme a Fait descendre sur la terre, et qui n'y habitolt point avant l'établissement du christianisme *. Enfin Alvarez, commandant à son fils comme pcrc, et lui obéissant comm% sujet, est un de ces iraits de haute moraleaussi supérieure à la morale des anciens, que les Evangiles surpassent les dialogues de Platon, pour renseignement des vertus.
Achille mutile son ennemi , et l'insulte après l'avoir abattu. Guzman est aussi fier que le fils de
* Les anciprs eux-mêmes doivent à leur ciille le peu d'humanilé qu'on reniarfjue ch z eux -. l'hospilaliié , le respect pour les suppliants et pour les malheuieux, leiinicut à des idées r.:l;;;ipuses. l'our que le mis(^r;ible trouvât quelque pitié sur la ttrre, il faToir que Jupiter «eu (Jécl. rât le prolecietir; lani l'homme est féroce saui; la icli^ioa!
Pelée : percé de coups par la main de Zaraore expirant à la fleur de l'âge, perdant à la fois une épouse adorée et le commandement d'un vaste empire, voici l'arrêt qu'il prononce sur son rival et son meurtrier, ti-iomphe éclatant de la religion et de 1 exemple paternel sur un fils chrétien :
{A Alvarez.)
Le.ciel qui veut ma mort et qui la suspendue,-
Mon père, en te moment m'amène à votre vue.
Mon âne fuj^itive et prête à me quitter
S'arrête devant vous .. mais pour vous imiter.
Je meurs; le voiie tombe, un r.ouveau jour m'éclaire:
.le ne me suis co.nu qu'au bout ;:e ma carrière.
J'ai fait, jusqu'au moment qui me plonge au cercueil,
Gémir l'humasillé du poids de mou orfjueil.
Le C'a! ven^je la terre : il est juste, et ma vie
Ke peut payer le .vang dont ma mahi s'est rougie.
Le bonheur m'aveugla, la mort m'a détrompé;
Je pardonne à la main jsar qi.i Dieu m'a frappé .
J'étais maiire en ces lieux, seul j'y ( ommande encore
Seul je i:u;s faire giâce, et la fais à Zamore.
Vis, superbe ennemi, sois Vhve , et te souvien
Quel fut et le devoir et la moi t d'un chrétieD.
{A Monlèze, qui se jette à ses pieds.)
Montèze, Américains qui fûtes mes victimes. Songez que m.i clémence a surpassé mes crimes; Instruise/ IWnicri ;ue. apprenez à ses rois Que les chrétiens sont nés pour leur donner des lois.
{A Zamore.)
Des dieux que nous servons connais la différence : Les liens t'ont commantié le meurtre et la vengeance, Et le mien, qua!;d loi! bras vient de m'as-^a-ssiiier, M'ordonne de le plaindre et de te pardonner.
K quelle religion appartiennent cette morale e
oetle mort ? il icjjne ici un îdcal de vérité au-dei ciAis oo (Uivisr T. 11. 3
sus de tout idcnl poétique. Quand nous lisons un idvo! (le vérité, ce n'est point une exagération ; on sait que ces vers :
Des dieux que nous seryons connais la différence , etc. ,
«ont les paroles mêmes de François de Guise. Quant au reste de la tirade, c'est la substance de lu morale évangélique :
Je ne me f>uis connu qu'au bout de ma carrière.
J'ai fait, jusqu'au monienl qui nie plonge au cercueil,
Gémir l'iiumanilé du poids de mon orgueil.
Un trait seul n'est pas chrétien dans ce morceau :
Instruisez l'Ami^iique, apprenez à ses rois
yus les chréiiens sont ncs pour leur donner des lois.
Le poëte a voulu faire reparoître ici la nature et le caractère orgueilleux de Guzman : l'intention dramatique est heureuse; mais, prise comme beauté absolue, le sentiment exprimé dans ce vers est bien petit, au milieu dos hauts sentiments dont il est environné! Telle se montre toujours la pure nature auprès de la nature chrétienne. Voltaire est
' On ifrnore assez grnéralemrnt que V<'l!aire ne s'est servi des pcio!es de François de Guise qu'en les empruntani d'm autre poCic: 1 owe en avoit fait usage avant !ui dans «on Tamcrlan, et l'auteuiù'Alzirc s'est contenté de traduire mot pour mot le tragique angloi.;
Now liarn the differtncf;, "wixt Iby fait!) and mine... Tl)inc l)ii!s thce lifl lliy dacgiT le my tlironl; Niiif eau forcivc (bo wiong, and bid thce live
bien ingrat d'avoir calomnié un culte qui lui a fourni ses plus beaux titres à l'immortalité. H auroit toujours dû se rappeler ce vers, qu'il avoit fait, sans doute, par un mouvement involontaire d'admiration :
Quoi donc! les vrais chrétiens auraient tant de vertul
Ajoutons tant de génie.