‹ Le génie du christianisme (volume 5)Chapitre 73 sur 81 · GEN!E · texte numérisé non relu

GEN!E

plus absolu du {iflol>e est obligé de s entendre dire devant des milliers de témoins, que «es grandeurs ne sont que vaniî'. que sa puissance n'est que songe, et qu*il n'esi lui-même que poussière.

Trois choses se succèdent continuellement dans les discours de Bossuet : le trait de génie ou d'éloquence; la citalioQ, si bien foiadue avec le texte, qu'elle ne fait plus qu'un avec lui; enfin, la réflexion ou le coup d'oeil d'aip;le sur les causes de l'événement rapporté. Souvent aussi -cette lumière de l'Eglise porte la clarté dans la discussion de ia plus haute métaphysique ou de la théologie la plus sublime; rien ne lui est ténèbres. L'évêque de Meaux a créé «ne langue que lui seul a parlée, où souvent le terme le plu« simple et l'idée la plus relevée, l'expression la plus -commune et l'image la plus terrible servent, coma«î dans l'Ecriture, à se donner des dimensions énortnes et frap,pantes>

Ainsi, îorsqn'iJ s'écrie, en montrant le ,cer.cueii de Madame : La v&ilà , malgré ce grand cœur , cette princesse si admirée et si chérie ï la voilà telle que la mort nous l'a faite ! Pourquoi frissonne-t-on à ce mot si simple, telle que la mort nous l'a faite? •C'est par ro}>position qui«e ti^ouFe entre œ grand cœur, cette pn'noesse si admirée , et cet ^accident inévitable de la mort, qui lui est arrivé comme à la plus misérable des femmes ; c'est parce que ce \evhe faire, appliqué à la mort qui défait tout, produit une contradiction dans les mots et un choc dans les pensées, qui .ébranlent l'âme: co^ximc si. pour peindre cet événement malheiu'cr.x,lcs Ici lies

avoîent changé d'aceeprion , et qiie le langage fût bouleversé comme le cœur.

Nous avons remarqué qu'à l'exception de Pascal, de Bossuet, de Massillon, de La Fontaine, les écrivains du siècle de Louis XIV, faute d'avoir assez vécu dans la retraite, ont ignoré cette espèce de sentiment mélancolique dont on fait aujourd'hui un si étrange abus.

Mais comment donc l'évêque de Meaux, saiîs cesse au milieu des pompes de Versailles, a-t-il connu cette profondeur de rêverie? C'est qu'il a trouvé dans la religion une solitude ; c'est que son îorps étoit dans le monde et son esprit au désert ; c'est qu'il avoit rais son cœur à l'abri dans les tabernacles secrets du Seigneur", c'est, comme il l'a dit lui-même d :> Marie-Thérèse d'Autriche, «qu'on le vojoit courir aux autels pour y goiiter avec David un humble repos , et s'enfoncer dans son oratoire, où, malgré le tumulte de la cour, il trouvoit le Carmel d'Élie, le désert de Jean, et la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus. »

Les Oraisons funèbres de Bossuet ne sont pas d'un égal mérite, mais toutes sont sublimes par quelque côté. Celle de la reine d'Angleterre est un chef-d'œuvre de style et un modèle d'écrit philosophique et politique.

Celle de la duchesse d'Oi'léans est la plus étonnante, parce qu'elle est entièrement créée de génie. 11 n^ avoit là ni ces tableaux de troubles des nations, ni ces développements des affaires publiques qui soutiennent la voix de l'orateur. L'intérêt que

peut inspirer une princesse expirant à la fleur df son à{je semble se devoir épuiser vile. Tout consiste en quelques oppositions vulgaires de la beauté, de la jeunesse, de la grandeur et de la mort; et c'est pourtant sur ce fonds stérile que Bossuet a bâti un * des plus beaux monuments de l'éloquence; c'est de là qu'il est parti pour montrer la misère de l'homme par son côté périssable, et sa grandeur par son côté immortel. Il commence par le ravaler au-dessous des vers qui le rongent au sépulcre, pour le peindre ensuite glorieux avec la vertu dans des royaumes incorruptibles.

On sait avec quel génie, dans l'oraison funèbre de la princesse Palatine, il est descendu, sans blesser la majesté de l'art oratoire, jusqu'à l'interprétation d'un songe, en même temps qu'il a déployé dans ce discours sa haute capacité pour les abstractions philosophiques.

Si, pour Marie-Thérèse et pour le chancelier de France , ce ne sont plus les mouvements des premiers éloges, les idées du panégyriste sont- elles prises dans un cercle moins large, dans une nature moins profonde? — «Et maintenant, dit-il, ces deux àraes pieuses (Michel Le Tellier et Lamoignon), touchées sur la terre du désir de faire régner les lois, contemplent ensemble à découvert les lois éternelles d'où les nôtres sont dérivées; et si quelque légère trace de nos foibles distinctions paroît encore dans une si simple et si claire vision, elles adorent Dieu en qualité de justice et de règle. »

Au milieu de cette tliéologie, combien d'autre»

genres de beautés, ou sublimes, ou gracieuses, ou tristes, ou charmantes! Voyez le tableau de la Fronde : « La monarchie ébranlée jusqu'aux Tondements, la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors... Étoit-ce là de ces tempêtes par où le ciei a besoin de se décharger quelquefois ?... ou bien étoit-ce comme un travail de la France, prête à enfanter le règne miraculeux de Louis*?» Viennent des réflexions sur l'illusion des amitiés de ia terre, qui «s'en vont avec les années et les intérêts, » et sur l'obscurité du cœur de l'homme, «qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu'aux autres-. >^

Mais la trompette sonne, et Gustave paroît:«!! paroît à la Pologne surprise et trahie, comme un lion qui tient -a proie dans ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue cette redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse d'un aipJe? Où sont ces armes guerrières, ces marteaux d'armes tant vantés, et ces arcs qu'on ne vit jamais lendus en vain? iNi les chevaux ne sont vîtes, ni les hommes ne sont adroits que pour fuir devant le vainqueur^.»

Je passe, et mon oreille retentit de ia voix d'un prophète. Fsi-ce ;saie, est-ce Jérémle qui apostrophe l'île de la Conférence, et les pompes nuptiales de Louis?

• Oriiis. fiin. d' Anne, de Gonz. *

■^Jùid. ~ ^ Ihid. ^ ;. •

tiKNin DU tHIiIST, T. Il 2J

322 GÉiNIE

«Fêtes sacrées, mariage fortuné, voile nuptial, bénédiction, sacrifice, puis -je mêler aujoui-d'luii vos cérémonies, vos pompes avec ces pompes funèbres , et le comble des grandeurs avec leur» ruines ' ? »

Le poëte (on nous pardonnera de donner à Bossuet un titre qui fait la gloire de David) , le poëte continue de se faire entendre; il ne touche plus la corde inspirée; mais, baissant sa lyre d'un ton jusqu'à ce mode dont Salomon se servit pour chanter les troupeaux du montGalaad, il soupire ces paroles paisibles : «Dans la solitude de Sainte-Fare, autant éloignée des voix du siècle , cpie sa bienheureuse situation la sépare de tout con^imerco du monde; dans cette sainte montagne que Dieu avoit choisie depuis mille ans; où les épouses de Jésus- Christ faisoient revivre la beauté des anciens jours; où les joies de la terre étoient inconnues; où les vestiges des hommes du monde, des curieux et des vagabonds ne paroissoicnt pas ; sous la conduite de la sainte Abbesse, qui savoit donner le lait aux enfants aussi bien que le pain aux forts, les commencements de la princesse Anne étoient heureux*. »

Cette page, que l'on diroil ext^aite du livre de Rulh, n'a point épuisé le pinceau de Bossuet; il lui reste encore assez de cette antique et douce couleur pour peindre une mort heureuse. « Michel Le Tellier, dit-il, commença l'hymne des divines miséricordes : UlSElMCOmnxS DO.MLM IN ^TJiilACM

■ Omis, f un. tle Marie-'ihév. d' tiiUr.

■ Onus. fun. (CAunc 'le Gunz.

CANTABO : Je chanterai éternellement les miséricordes du beigneiir. Il expire en disant ces mots, et il continue avec les anges le sacré cantique, »

Nous avions cru pendant quelque temps que l'oraison funèbre du prince de Condé , à l'exception du mouvement qui la termine, étoit généralement trop louée; nous pensions qu'il étoit plus aisé, comme il l'est en effet, d'arriver aux formes d'éloquence du com.mencement de cet éloge, qu'à celles de 1 oraison de madame Henriette : mais quand nous avons lu ce discours avec attention ; quand nous avons vu l'orateur emboucher la trompette épique p*îndant une moitié de son récit, et donner, ccmaie en se jouant, un cliant d'îîomère; quand, se retirant à Chantilly avec Achille en repos, il rentre dans le ton évangélique, et retrouve les grandes pensées, les vues chrétiennes qui remplissent les premières oraisons funèbres; lorsque après avoir mis Condé au cercueil, il appelle les peuples, les princes, les prélats, les guerriers au catafalque du héros; lorsque, enfin, s'avançant lui-même avec ses cheveux blancs, il fait entendre les accents du cygne, montre Bossuet un pied dans la tombe, et le siècle de Louis, dont il a i'air de faire les funérailles, prêt à s'abîmer dans rélernité, à ce dernier effort de l'éloquence humaine, les larmes de l'admiration ont coul*:^ de nos yeux, et le livre est tombé de no« mams.

Note A, page 4*

Comme la philosophie du jour loue précisément le polythéisme d'avoir fait celle séparation , et blâme le christianisme d'avoir uni les forces morales aux forces relii;;ieuses , je ne croyois pas que cette proposition pût ètic altaquée. Cependant un homme de beaucoup d'esprit et de goiit , et à qui l'on doit toute déférence , a paru douter de l'assertion. Il m'a objecté la personnification des êtres moraux, comme la sagesse dans Minerve , etc.

11 me semble, sauf erreur , que les personnificalions ne prouvent pas que la morale fût unie à la religion dans le polyihcisme. Sans doute , en adorant tous les vices divinisés , on adcroit aussi les vertus ; mais le prêtre enseîgnoit-il la morale dans les tem|iles et chez les pauvres? Son ministère consis'ioit-il à consoler les malheureux par l'espoir d'une autie vie , à inviter le pauvre à la vertu , le riche h la charité ? Que s'il V avoit quelque morale attachée au culte de la déesse de /a Justice, de la Sagesse , cc[ie moTa\e n'étoil-elle pas presque absolument détruite , et surtout pour le peuple , par le culte des plus infâmes divinités? Tout ce qu'on pourroit dire, c'est qu'il y a voit quelques sentences gravées sur le frontispice et sur les murs des temples , et qu'en général le prêtre et le législateur recommandoient an peuple la crainte des dieux. Mais (;ela ne suffit pas pour prouver (]ue la profession de la morale fût essentiellement liée au polythéisme, quand tout démontra au er,nlr>ire qu'elle en étoit séparée.

Les moralités qu'on trouve dans Homcre sont presque tonicurs indépendantes de '.'action céleste : c'est une simple réfiexlon que le poëte fait sur ''événement qu'il raconte , ou la catasirophe qu'il décrit. S'il personnifie les remords , la colère divine , etc., s'il peint le coupable au Tartare et le juste aux Cliamps-Elysces , ce sont sans doute de belles fictions, mais qui ne constituent [las un code moral attaché au polythéisme comme l'Évangile l'est à la religion chrétienne. Otez l'Evangile à Jésus-Christ , et le christianisme n'existe plus ; enlevez aux anciens l'allégorie de Minerve , de Thémis , de Néméais . et le polythéisme existe encore. Il est certain, d'ailleurs, qu'un culte qui n'admet qu'un seul Dieu doit s'unir étroitement à la morale , parce qu'il est uni à la vérilé ; tandis qu'un culte qui reconnoît la pluralité des dieux s'écarle nécessairement de la morale , eu se rapprochant de l'erreur.

Quant à ceux qui font un crime au christianisme d'avoir ajouté la force morale à la force religieuse , ils trouveront ma réponse dans le dernier chapitre de cet ouvrage, où je montre quau défaut de l'csclai'age antique , les peuples modernes doit^ent avoir un frein puissant dans leur religion.

Note B, page 85.

^ oici quelques fragments que nous avons retenus de mémoire , et qui semblent être échappés à un poëte grec , tant ils sont pleins du goût de l'antiquité.

Acconrs, jeune Chrorais, je t'aîmc, et ]« snis belle. Blanche comme Diane , et lénere comme elle j Comme elle grande et llèi'e; et le.s Lerf^ers, le soir. Lorsque, les yeux baissés, je passe sans les voir, Dontent si je ne suis qu'une simple mortelle. Et, nie suivant des yeux, disent: Comme elle est belle I Néère, ne va point te confier aux flots. De peur d'être déesse , et que les matelots N'invoquent, an milicn de la tourmente amère , La blanche Galatée et la lilanchf Néé.e.

Une autre idylle inlîtulée le Malade, Irop longue pour être citée , est pUine des beanlés les pljs touch'"3tes. Le fragmenl qui suit est d'un genre difTéreul : par la mélancolie dont il est empreint , on diroil qu'André Chcnier, en le composant, avoit un pressentiment de sa destinée :

Souvent, las d'être esclave et de boire la li«

De ce calice aroer que l'on uouiiue la vie;

Las dti mépris des sols qui suit la pauvreté.

Je regarde la tombe, asile soubaiié;

Je souris à la mort volontaire et prochaine;

Je la prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne.

Le fer libérateur qui perceroit mon sein

Déjà frappe mes yeux, et frémit sous ma naaia.

£t pnis mon cœur s'écoute et s'ouvre à la foiblésse: Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse, Mes écrits imparfaits j car à ses propres yeux L'homme sait se cacher d'un voile spécieux. A quelque noir destin qu'elle soit asservie. D'une étreinte invincible il eml)rasse la vie, Et va chercher bien loiu , plutôt que de mourir, Quelque prétexte ami pour vivre et pour souffrir. Il a souffert, il souffre : aveugle d'esjiérance , Il se traîne an tombean de souffrance en souffrance ; Et la mort, de nos maux ce remède si doux, Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.

Les écrits de ce jeune homme , ses connoissances variées , son courarje, sa noble proposition à M. de Malesherbcs , ses malheurs et sa mort , tout sert à répandre le plus vif intérêt sur sa mémoire. Il est remarquable que la France a perdti,sui la fin du dernier siècle, trois beaux talents à leur aurore : McWfilàtre 5 Gilbert et André Chénicr; les deux piemfers sont morts de misère , le troisième a péri sur l'échafaud.

Note C, page 104.

Nous ne voulons qu'éclaircir ce mot descriptif, afin qu'eu ne l'iiiierprète pas dans un sens différent de celui que nous lui donnons. Quelques personnes ont élé choquées de noire assertion , faute d'avoir bien compris ce que nous voulions dire. Certainement les poêles de l'antiquité ont des morceaux descriptifs; il seroit absurde de le nier, surtout si l'on donne la plus grande extension à l'expression , et qu'on entende par-là des descriptions de vêtements , de repas , d'armées , de cérémonies , etc., etc.; mais ce genre de description est totalement différent du nôtre ; eo général , les anciens ont peint les mœurs , nous peignons les choses: Virgile décrit la maison rustique, Théocrile les bergers , et Thomson les èois et les déserts. Quand les Grecs et les Latins ont dit quelques mots d'un pajsage , ce n'a jamais été que pour y placer des personnages et faire rapidement un fond de tableau; mais ils n'ont jamais représenté nuement , cojnme nous , les fleuves les montagnes et les forets : c'est tout ce que nous prétendons dire ici. Peut-être objectera-' -on que les anciens avoient raison de regarder la poésie descriptive comme l'objet accessoire et non comnic l'objet ^r.-Vzr/pfi/ du tableau ; je le pense aussi et l'on a fait de nos jours un étrange abus du genre descriptif; mais il n'en est pas moins vrai que c'est un moyen déplus entre nos mains , et qu'il a étendu la sphère des images poétiques , sans nous priver de la peinture des mœurs et des passions , telle qu'elle existoit pour les anciens.

NoteD, page 112

POÉSIES SANSKRiTES. Sacontala.

Écoutez, ô vous arbres de cette forêt sacrée! écoutez et pleurez le dé|)art de Sacoutala pour le palais de l'époux ! Sacontala, celle qui ne buvoit point l'onde pure avant d'avoir arrosé vos tijyes ; celle qui, par tendresse pour vous, ue détacha jamais une seule feuille de votre aimable verdure, quoique ses beaux cheveux en demandassent une guirlande; celle qui mettoil le plus grand de tous ses plaisirs dans cette saison qui entremêle de fleurs vos flexibles rameaux !

Chœur des Nymphes des bois.

Puissent toutes les prospérités accompajçner ses pas! j)uissent les brises léj^ères disperser, pour ses «lélices , la poussière odorante des Heurs! j)uissenl les lacs d'une eau riaire et verdoyante sous les Feuilles du lotos, ia rafraîchir dans sa marche! puissent de doux ombraji;t'S la défendre des rayons brûlants du soleil ! ( Robertsons Indie.

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