CHAPITRE II
Les harmonies physiques,
Il y a dans les choses humaines deux espèces de nature, placées l’une au commencement, l’autre à la fin de la société. S'il en était ainsi, l'homme, en s’éloignant toujours de son origine, serait devenu une sorte
—< 453 <de monstre ; mais, par une loi de la Providence, plus
il se civilise, plus 1l se rapproche de son premier -
état; il advient que la science au plus haut degré est l'ignorance, et que les arts parfaits sont la nature. g
Cette dernière nature, ou cette nature de la société, est la plus belle : le génie en est l'instinet et la vertu l'innocence; car le génie et la vertu de homme civilisé ne sont que l'instinct et l’innocence perfectionnés du sauvage. Or, personne ne peut comparer un Indien. du Canada à Socrate, bien que le premier soit, rigoureusement parlant, aussi moral que le second; ou bien il faudrait soutenir que la paix des passions non développées dans l'enfant a la même excellence que la paix des passions domptées dans l’homme; que l’être à pures sensations est égal à l'être pensant, ce qui reviendrait à dire que faiblesse est aussi belle que force. Un petit lac ne ravage pas ses bords, et personne n’en est étonné; son impuissance fait son repos; mais on aime le calme sur la mer, parce qu’elle a le pouvoir des orages, et lon admire le silence de l’abime, parce qu'il vient de la profondeur même des eaux.
Entre les siècles de nature et ceux de civilisation, il y en a d’autres que nous avons nommés siècles de barbarie. Les anciens ne les ont point connus. Ils se composent de la réunion subite d'un peuple policé et d'un peuple sauvage. Ces âges doivent être remarquables par la corruption du goût. D'un côté, l’homme sauvage, en s'emparant des arts, n’a pas assez de finesse pour les porter jusqu’à l’élégance; et l’homme social, pas assez de simplicité pour redescendre à la seule nature.
On ne peut alors espérer rien de pur que dans les sujets où une cause morale agit par elle-même, indépendamment des causes temporaires. Cest pourquoi
les premiers solitaires, livrés à ce goût délicat et sûr de la religion, qui ne trompe jamais lorsqu'on n’y mêle rien d’étranger, ont choisi dans les diverses parties du monde les sites les plus frappants pour y fonder leurs monastères. Il n’y a point d’ermite qui ne saisisse aussi bien que Claude le Lorrain ou Lenôtre le rocher où il doit placer sa grotte.
On voit çà et là, dans la chaîne du Liban, des couvents maronites bâtis sur des abîmes. On pénètre dans les uns par de longues cavernes, dont on ferme l’entrée avec des quartiers de roche; on ne peut monter dans les autres qu’au moyen d’une corbeille suspendue. Le fleuve saint sort du pied de la montagne; la forêt de cèdres noirs domine le tableau, et elle est eile-même surmontée par des croupes arrondies, que la neige drape de sa blancheur. Le miracle ne s'achève qu’au moment où l’on arrive au monastère : au dedans sont des vignes, des ruisseaux, des bocages; au dehors, une nature horrible, et la terre qui se perd et s'enfuit avec ses fleuves, ses campagnes et ses mers dans de bleuâtres profondeurs. Nourris par la religion, entre la terre et le firmament, sur ces roches escarpées, c’est là que de pieux solitaires prennent leur vol vers le ciel comme les aigles de la montagne.
Les cellules rondes et séparées des couvents é2yptiens sont renfermées dans l’enceinte d’un mur qui les défend des Arabes. Du haut de la tour bâtie au milieu de ces couvents, on découvre des landes de sable, d'où s'élèvent les têtes grisâtres des pyramides, ou des bornes qui marquent le chemin au voyageur. Quelquefois une caravane abyssinienne, des Bédouins vagabonds, passent dans le lointain à l’un des horizons de la mouvante étendue ; quelquefois le souffle du midi noie la perspective dans une atmosphère Ge poudre. La lune éclaire un sol au, où des
brises muettes ne trouvent pas même un brin d'herbe pour en former une voix. Le désert sans arbres se montre de toutes parts sans ombre ; ce n’est que dans les bâtiments du monastère qu’on retrouve quelques voiles de la nuit.
Sur listhme de Panama en Amérique, le cénobite peut contempler du faite de son couvent les deux mers qui baignent les deux rives du nouveau monde : Pune souvent agitée quand l’autre repose, et présentant aux méditations le double tableau du calme et de l'orage.
Les couvents situés dans les Andes voient s’aplanir au loin les flots de l’océan Pacifique. Un ciel transparent abaisse le cercle de ses horizons sur la terre et sur les mers et semble enfermer l'édifice de la religion sous un globe de cristal. La fleur de capucine, remplaçant le lierre religieux, brode de ses chiffres de pourpre les murs sacrés : le Lamaz traverse le torrent sur un pont flottant de lianes, et le Pérüvien infortuné vient prier le Dieu de Las Casas.
Tout le monde a vu en Europe de vieilles abbayes cachées dans les bois, où elles ne se décèlent aux voyageurs que par leurs clochers perdus dans la cime des chênes. Les monuments ordinaires reçoivent leur grandeur des paysages qui les environnent : la religion chrétienne embellit au contraire le théâtre où elle place ses autels et suspend ses saintes décorations.