CHAPITRE IL
La peinture. Son histoire chez les modernes.
La Grèce raconte qu’une jeune fille, apercevant l'ombre de son amant sur un mur, dessina les contours de cette ombre. Ainsi, selon l'antiquité, une passion volage produisit l’art des plus parfaites illu- SiOns.
L'école chr£tienne a cherché un autre maître; elle le reconnait dans cet artiste qui, pétrissant un peu de limon entre ses mains puissantes, prononça ces paroles : « Faisons l’homme à notre image. » Donc, pour nous, le premier trait du dessin a existé dans l’idée éternelle de Dieu, et la première statue que vit le monde fut cette fameuse argile animée du soufile du Créateur.
Il y a une force d'erreur qui contraint au silence,
comme la force de vérité : l’une et l’autre, poussées au dernier degré, emportent conviction, la première négativement, la seconde aflirmativement. Aïnsi, lorsqu'on entend soutenir que le christianisme est l'ennemi des arts, on demeure muet d’étonnement : car, à l'instant même, on ne peut s'empêcher de se rappeler Michel-Ange, Raphaël, Carrache, Dominique, Lesueur, Poussin, Coustou, et tant d’autres artistes dont les noms seuls rempliraient des volumes.
Vers le milieu du quatrième siècle, l'empire romain, envahi par les barbares et déchiré par l’hérésie, tomba en ruines de toutes parts. Les arts ne trouvèrent plus de retraites qu’auprès des chrétiens . et des empereurs orthodoxes. Théodose, par une loi spéciale, déchargea les peintres et leurs familles de tout tribut et du logement d'hommes de guerre. Les Pères de l’Église ne tarissent point sur les éloges qu’ils donnent à la peinture. Saint Grégoire s'exprime d’une manière remarquable : « ai vu souvent cette peinture, qui toujours me faisait verser des larmes, tant elle retraçait vivement à mes yeux la scène historique; » c'était un tableau représentant le sacrifice d'Abraham. Saint Basile va plus loin, car il assure que les peintres font autant par leurs tableaux que les orateurs par leur éloquence. Un moine nommé Méthodius peignit dans le huitième siècle ce Jugement dernier qui convertit Bogoris, roi des Bulgares.
Les prêtres avaient, rassemblé au collége de l’Orthodoxie, à Constantinople, la plus belle bibliothèque du monde et les chefs-d’œuvre des arts; ce collège fut dévasté par les empereurs iconoclastes. Les professeurs furent brûlés vifs, et ce ne fut qu’au péril de leurs jours que des chrétiens parvinrent à sauver la peau de dragon, de cent vingt pieds de longueur, où les œuvres d'Homère étaient écrites en
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lettres d’or. On livra aux flammes les tableaux des églises. De stupides et furieux hérésiarques hachèrent à coups de sabre les mosaïques de l’église de Notre- Dame de Constantinople et du palais des Biaquernes.
Les persécutions furent poussées si loin, qu’elles enveloppèrent les peintres eux-mêmes : on leur défendit, sous peine de mort, de continuer leurs études. Le moine Lazare eut le courage d’être le martyr de son art. Ce fut en vain que Théophile lui fit brûler les mains pour l'empêcher de tenir le pinceau. Caché dans le souterrain de l’église de Saint-Jean- Baptiste, le religieux peignit avec ses doigts mutilés le grand saint dont il était le suppliant, digne sans doute de devenir le patron des peintres et d’être reconnu de cette famille sublime que le souffle de Pesprit ravit au-dessus des hommes.
Sous l'empire des Goths et des Lombards, le christianisme continua de tendre une main secourable. aux talents. Ces efforts se remarquent surtout dans les églises bâties par Théodoric, Luitprand et Didier. Le même esprit de religion inspira Charlemagne; et l'église des Apôtres, élevée par ce grand prince à Florence, passe encore, même aujourd'hui, pour un assez beau monument.
Enfin, vers le treizième siècle, la religion chrétienne, après avoir lutté contre mille obstacles, ramena en triomphe le chœur des Muses sur la terre. Tout se fit pour les églises, et par la protection des pontifes et des princes religieux. Bouchet, Grec d'origine, fut le premier architecte, Nicolas le premier sculpteur, et Cimabué le premier peintre, qui tüirèrent le goût antique des ruines de Rome et de la Grèce. Depuis ce temps, les arts, entre diverses mains et par divers génies, parvinrent jusqu'à ce siècle de Léon X où éclatèrent, comme des soleils, Raphaël et Michel-Ange.
On sent qu’il n’est pas de notre sujet de faire l’histoire complète de l’art. Tout ce que nous devons montrer, c’est en quoi le christianisme est pius favorable à la peinture qu’une autre religion. Or, il est aisé de prouver trois choses : 4° que la religion chrétienne, étant d’une nature spirituelle et mystique, fournit à la peinture un beau idéal plus parfait et plus divin que celui qui naît d’un culte matériel : 2° que, corrigeant la laideur des passions, ou les combattant avec force, elle donne des tons plus sublimes à la figure humaine, et fait mieux sentir l’âme dans les muscles et les liens de Ia matière ; 3° enfin, qu’elle a fourni aux arts des sujets plus ‘beaux, plus riches, plus dramatiques, plus touchants que les sujets mythologiques.
Les deux premières propositions ont été amplement développées dans notre examen de la poésie : nous ne nous oCcuperons donc que de la troisième.