CHAPITRE I
Les chevaliers de Malte.
Il n’y a pas un beau souvenir, pas une belle institution dans les siècles modernes que le christianisme ne réclame. Les seuls temps poétiques de notre histoire, les temps chevaleresques, lui appartiennent encore : la vraie religion a le singulier mérite d’avoir créé parmi nous l’âge de la féerie et des enchantements.
M. Je Sainte-Palaye semble vouloir séparer la chevalerie militaire de la chevalerie religieuse, et tout invite au contraire à les confondre. Il ne croit pas qu’on puisse faire remonter l'institution de la première au delà du onzième siècle; or, c’est précisément l’époque des croisades qui donna naissance aux hospitaliers, aux templiers et à l’ordre Teutonique. La loi formelle par laquelle la chevalerie militaire s’engageait à défendre la foi, la ressemblance de ses cérémonies avec celles des sacrements de l’Église, ses jeûnes, ses ablutions, ses confessions, ses prières, ses engagements monastiques, montrent suffisamment que tous les chevaliers avaient la même origine religieuse. Enfin, le vœu de célibat, qui paraît établir une différence essentielle entre des héros chastes et
des guerriers qui ne parlent que d'amour, n’est pas une chose qui doive arrêter; car ce vœu n’était pas général dans les ordres militaires chrétiens : les chevaliers de Saint-Jacques de l'Épée, en Espagne, pouvaient se marier, et dans l’ordre de Malte on n’est obligé de renoncer au lien conjugal qu’en passant aux dignités de l'ordre ou en entrant en jouissance de.ses bénéfices.
D’après l'abbé Giustiniani, ou sur le témoignage plus certain, mais moins agréable, du frère Hélyot,. on trouve trente ordres religieux militaires : neuf sous la règle de saint Basile, quatorze sous celle de saint Augustin et sept attachés à l’institut de saint Benoît. Nous ne parlerons que des principaux, à savoir : les hospitaliers ou chevaliers de Malte, en Orient; les Teutoniques, à l'occident et au nord; et les chevaliers de Calatrava (en y comprenant ceux d’Alcantara et de Saint-Jacques de l’Epée), au midi de l'Europe.
S1 les historiens sont exacts, on peut compter encore plus de vingt-huit autres ordres militaires, qui, n'étant point soumis à des règles particulières, ne sont considérés que comme d'illustres confréries religieuses : tels sont ces chevaliers du Lion, du Croissant, du Dragon, de l’Aigie blanche, du Lys, du Fer d'Or ; et ces chevalières de la Hache, dont les noms rappellent les Roland, les Roger, les Renaud, les Clorinde, les Bradamante et les prodiges de la Table ronde.
Quelques marchands d’Amalfi, dans le royaume de Naples, obtiennent de Romensor, calife d'Égypte, la permission de bâtir une église latine à Jérusalem; ils y ajoutent un hôpital pour y recevoir les étrangers et les pèlerins : Gérard de Provence les gouverne. Les croisades commencent. Godefroy de Bouillon arrive ; il donne quelques terres aux nouveaux hos-
pitaliers. Boyant-Roger succède à Gérard, Raymond- Dupuy à Roger, Dupuy prend le titre de grand maître, divise les hospitaliers en chevaliers, pour assurer les chemins aux pèlerins et pour combattre les infidèlés; en chapelains, consacrés au service des autels, et en frères servants, qui devaient aussi prendre les armes.
L'Italie, l'Espagne, la France, l'Angleterre, l’Allemagne et la Grèce, qui, tour à tour ou toutes ensemble, viennent aborder aux rivages de la Syrie, sont soutenues par les braves hospitaliers. Mais la fortune change sans changer la valeur : Saladin reprend Jérusalem. Acre ou Ptolémaïde est bientôt le seul port qui reste aux croisés en Palestine. On y voit réunis le roi de Jérusalem et de Chypre, le roi de Naples et de Sicile, le roi d'Arménie, le prince d’Antioche, le comte de Jaffa, le patriarche de Jérusalem, les chevaliers du Saint-Sépulcre, le légat du pape, le comte de Tripoli, le prince de Galilée, les templiers, les hospitaliers, les chevaliers teutoniques, ceux de Saint-Lazare, les Vénitiens, les Génois, les Pisans, les Florentins, le prince de Tarente et le duc d'Athènes. Tous ces princes, tous ces peuples, tous ces ordres, ont leur quartier séparé, où ils vivent indépendants les uns des autres : « En sorte, dit l'abbé Fleury, qu’il y avait cinquante-huit tribunaux qui jugeaient à mort. »
Le trouble ne tarda pas à se mettre parmi tant d'hommes de mœurs et d'intérêts divers. On en viënt aux mains dans la ville. Charles d'Anjou et Hugues IT, roi de Chypre, prétendant tous deux au royaume de Jérusalem, augmentent encore là confusion. Le soudan Mélec-Messor profite de ces querelles intestines et s’avance avec une puissante armée, dans le dessein d’arracher aux croisés leur dernier refuge. Il est empoisonné par un de ses émirs
en sortant d'Egypte; mais avant d’expirer il fit jurer à son fils de ne point donner de sépulture aux cendres paternelles qu'il n'ait fait tomber Ptolémaïde. Mélec-Séraph exécute la dernière volonté de son père : Acre est assiégée et emportée d'assaut le 48 de mai A291.
. Après la réduction de Ptolémaïde, les hospitaliers seretirerent dans l’île de Chypre, où ils demeurèrent dix-huit ans. Rhodes, révoltée contre Andronic, empereur d'Orient, appelle les Sarrasins dans ses murs. Villaret, grand maître des hospitaliers, obtient d’Andronic l'investiture de l’ile, en cas qu’il puisse la soustraire au joug des mahométans. Ses chevaliers se couvrent de peaux de brebis, et, se trainant sur les mains au milièu d’un troupeau, ils se glissent dans la ville pendant un épais brouillard, se saisissent d’une des portes, égorgent la garde, et introduisent dans les murs le reste de l’armée chrétienne.
Quaire fois les Turcs essayent de reprendre l'ile de Rhodes sur les chevaliers, et quatre fois ils sont repoussés. Au troisième effort, le siége de la ville dura cinq ans, et au quatrième Mahomet battit les murs avec seize canons d’un calibre tel qu’on n’en avait point encore vu en Europe.
Ces mêmes chevaliers, à peine échappés à la puissance ottomane, en devinrent les protecteurs. Un prince Zizime, fils de ce Mahomet IT qui naguère foudroyait les remparts de Rhodes, implore le secours des chevaliers contre Bajazet, son frère, qui l'avait dépouillé de son héritage. Bajazet, qui craignait une guerre civile, se hâte de faire la paix avec l’ordre et consent à lui payer une certaine somme, tous les ans, pour la pension de Zizime. On vit alors, par un de ces jeux si communs de la fortune, un puissant empereur des Turcs tributaire de quelques hospitaliers chrétiens.
Enfin, sous le grand maïître Villiers de lIle-Adam, Soliman s'empare de Rhodes après avoir perdu cent mille hommes devant ses murs. Les chevaliers se reürent à Malte, que leur abandonne Charles-Quint. Is y sont attaqués de nouveau par les Turcs; maisleur courage les délivre, et ils restent paisibles possesseurs de l’île, sous le nom de laquelle ils sont encore connus aujourd'hui.