CHAPITRE XIII
Conclusion.
Jésus-Christ peut en toute vérité être appelé, dans le sens matériel, le Sauveur du monde, comme il l’est dans le sens spirituel. Son passage sur la terre est, humainement parlant, le plus grand événement qui : soit jamais arrivé chez les hommes, puisque c’est à partir de la prédication de l'Evangile que la face du monde a été renouvelée. Le moment de la venue du Fils de l’homme est bien remarquable : un peu plus tôt sa morale n’était pas absolument nécessaire; les peuples se soutenaient encore par leurs anciennes lois; un peu plus tard, ce divin Messie n’eût paru qu'après le naufrage de la société.
Nous nous piquons de philosophie dans ce siècle; mais, certes, la légèreté avec laquelle nous traitons les institutions chrétiennes n’est rien moins que philosophique. L’Évangile, sous tous les rapports, a changé les hommes; il leur a fait faire un pas immense vers la perfection. Considérez-le comme une grande institution religieuse en qui la race humaine a été régénérée : alors toutes les petites objections, toutes les chicanes de l’impiété disparaissent. Il est certain que les nations païennes étaient dans une espèce d'enfance morale, par rapport à ce que nous sommes aujourd’hui : de beaux traits de justice échappés à quelques peuples anciens ne détruisent pas cette vérité et n'alterent pas le fond des choses. Le christianisme nous a indubitablement apporté de nouvelles lumières : c’est le culte qui convient à un peuple müri par le temps; c’est, si nous osons parler ainsi,
la religion naturelle à l’âge présent du monde, comme le règne des figures convenait au berceau d'Israël. Au ciel elle n’a placé qu'un Dieu; sur la terre elle a aboli l'esclavage. D'une autre part, si vous regardez ses mystères, ainsi que nous l'avons fait, comme larchétype des lois de la nature, il n'y aura en cela rien d’affligeant pour un grand esprit : les vérités du christianisme, loin de demander la soumission de la raison, en réclament au contraire l’exercice le plus sublime. | Cette remarque est si juste, la religion chrétienne, qu’on à voulu faire passer pour la religion des barbares, est si bien le culte des philosophes, qu’on peut dire que Platon l’avait presque devinée. Non-seulement la morale, mais encore la doctrine du disciple de Socrate a des rapports frappants avec celle de l'Évangile. Dacier la résume ainsi : « Platon prouve que le Verbe a arrangé et rendu visible cet univers ; que la connaissance de ce Verbe fait mener icibas une vie heureuse et procure la félicité après la mort; que l’âme est immortelle; que les morts ressusciteront, qu'il y aura un dernier jugement des bons et des méchants, où l’on ne paraîtra qu'avec ses vertus ou ses vices, qui seront la cause du bonheur ou du malheur éternel. Enfin, ajoute le savant traducteur, Platon avait une idée si grande et si vraie de la souveraine justice, et il connaissait si parfaitement la corruption des hommes, qu’il a fait voir que, si un homme souverainement juste venait sur la terre, il trouverait tant d'opposition dans le monde qu’il serait mis en prison, bafoué, fouetté, et enfin crucifié par ceux qui, étant pleins d’injustice, passeraient cependant pour justes. »' Les détracteurs du christianisme sont dans une osition dont il leur est difficile de ne pas reconnaître a fausseté : s'ils prétendent que la religion du Christ
est un culte formé par des Goths et des Vandales, on leur prouve aisément que les écoles de la Grèce ont eu des notions assez distinctes des dogmes chrétiens; s’ils soutiennent, au contraire, que la doctrine évangélique n’est que la doctrine philosophique des anciens, pourquoi donc ces philosophes la rejettentils ? Ceux même qui ne voient dans le christianisme que d’antiques allégories du ciel, des planètes, des signes, etc., ne détruisent pas la grandeur de cette religion : il en résulterait toujours qu’elle serait profonde et magnifique dans ses mystères, antique et sacrée dans ses traditions, lesquelles, par cette nouvelle route, iraient encore se perdre au berceau du monde. Chose étrange, sans doute, que toutes les interprétations de l’incrédulité ne puissent parvenir à donner quelque chose de petit ou de médiocre au christianisme !
Quant à la morale évangélique, tout le monde convient de sa beauté ; plus elle sera connue et pratiquée, plus les hommes seront éclairés sur leur bonheur et leurs véritables intérêts. La science politique est extrêmement bornée : le dernier degré de perfection où elle puisse atteindre est le système représentatif, né, comme nous l’avons montré, du christianisme; mais une religion dont les préceptes sont un code de morale et de vertu est une institution qui peut suppléer à tout et devenir, entre les mams des saints et des sages, un moyen universel de félicité. Peut-être un jour les diverses formes de gouvernement, hors le despotisme, paraîtront-elles indifférentes, et l’on s’en tiendra aux simples lois morales et religieuses, qui sont le fond permanent dessociétéset le véritable gouvernement des hommes.
Ceux qui raisonnent sur l'antiquité, et qui voudraient nous ramener à ses institutions, oublient toujours que l’ordre social n’est plus ni ne peut être le
même. Au défaut d’une grande puissance morale, une grande force coercitive est du moins nécessaire parmi les hommes. Dans les républiques de l'antiquité, la foule, comme on le sait, était esclave; l’homme qui laboure la terre appartenait à un autre homme : il y avait des peuples, 1l n’y avait point de nations.
Le polythéisme, religion imparfaite de toutes les manières, pouvait donc convenir à cet état imparfait de la société, parce que chaque maître était une espèce de magistrat absolu, dont le despotisme terrible contenait l’esclave dans le devoir, et suppléait par des fers à ce qui manquait à la force morale religieuse : le paganisme, n'ayant pas assez d'excellence pour rendre le pauvre vertueux, était obligé de le laisser traiter comme un malfaiteur.
Mais, dans l’ordre présent des choses, pourrez-vous réprimer une masse énorme de paysans libres et éloignés de l’œil du magistrat? pourrez-vous, dans les faubourgs d’une grande capitale, prévenir les crimes d’une populace indépendante, sans une religion qui prêche iles devoirs et la vertu à toutes les conditions de la vie ? Détruisez le culte évangélique, et il vous faudra dans chaque village une police, des prisons et des bourreaux. Si jamais, par un retour inoui, les autels des dieux passionnés du paganisme se relevaient chez les peuples modernes; si, dans un ordre de société où la servitude est abolie, on allait adorer Mercure le voleur et Vénus la prostituée, c'en serait fait du genre humain. ;
Et c’est ici la grande erreur de ceux qui louent le polythéisme d’avoir séparé les forces morales des forces religieuses, et qui blâment en même temps le christianisme d’avoir suivi un système opposé. Ils ne s’aperçoivent pas que le paganisme s’adressait à un immense troupeau d'esclaves, que par conséquent il devait craindre d'éclairer la race humaine, qu'il de-
vait tout donner aux sens, et ne rien faire pour l’éducation de l'âme : le christianisme, au contraire, qui voulait détruire la servitude, dut révéler aux hommes la dignité de leur nature, et leur enseigner les dogmes de la raison et de la vertu. On peut dire que le culte évangélique est le culte d’un peuple libre, par cela seul qu'il unit la morale à la religion.
Il est temps enfin de s’effrayer sur l’état où nous avons vécu depuis quelques années. Qu’on songe à la race qui s’élève dans nos villes et dans nos cam-
agnes, à tous ces enfants qui, nés pendant la révoution, n’ont jamais entendu parler ni de Dieu, ni de l’immortalité de leur âme, ni des peines ou des récompenses qui les attendent dans une autre vie; qu’on songe à ce que peut devenir une pareille génération, Si l’on ne se hâte d'appliquer le remède sur la plaie : déjà se manifestent les symptômes Îles plus alarmants, et l’âge de l'innocence a été souillé de plusieurs crimes. Que la philosophie, qui ne peut, après tout, pénétrer chez le pauvre, se contente d'habiter les salons du riche, et qu’elle laisse au moins les chaumières à la religion; ou plutôt que, mieux dirigée et plus digne de son nom, elle fasse tomber elle-même les barrières qu’elle avait voulu élever entre l’homme et son créateur.
Appuyons nos dernières conclusions sur des autorités qui ne seront pas suspectes à la philosophie.
« Un peu de philosophie, dit Bacon, éloigne de la rèligion, et beaucoup de philosophie y ramène; personne ne nie qu'il y ait un Dieu, si Ce n’est celui à qui il importe qu’il n’y en ait point. »
Selon Montesquieu, « dire que la religion n’est pas un motif réprimant, parce qu'elle ne réprime pas toujours, c’est dire que les lois civiles ne sont pas un motif réprimant non plus... La question n’est pas de savoir s’il vaudrait mieux qu’un certain
homme ou qu’un certain peuple n’eût point de religion que d’abuser de celle qu’il a, mais de savoir quel est le moindre mal, que l’on abuse quelquefois de la religion, ou qu’il n’y en ait point du tout parmi les hommes. »
. « L'histoire de Sabaccon, dit l’homme célèbre que nous continuons de citer, est admirable. Le dieu de Thèbes lui apparut en songe et lui ordonna de faire mourir tous les prêtres de l'Égypte; il jugea que les dieux n'avaient plus pour agréable qu'il régnât,
uisqu'ils lui ordonnaiïent des choses si contraires à eur volonté ordinaire; et il se retira en Éthiopie. »
« Enfin, s’écrie J. J. Rousseau, fuyez ceux qui, sous prétexte d'expliquer la nature, sèment dans le cœur des hommes de désolantes doctrines, et dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu'eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner pour les vrais principes des choses les inintelligibles systèmes qu'ils ont bâtis dans leur imagination. Du reste, renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent, ils ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère, aux puissants et aux riches le seul frein de leurs passions, ils arrachent au fond des cœurs le remords du crime, l'espoir de la vertu, et se vantent encore d’être les bienfaiteurs du genre humain. Jamais, disent-ils, la vérité n’est nuisible aux hommes : je le crois comme eux, et c’est, à mon avis, une grande preuve que ce qu’ils enseignent n’est pas la vérité.
« Un des sophismes les plus familiers au ae philosophiste est d’opposer un peuple supposé de bons philosophes à un peuple de mauvais chrétiens : comme
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si un peuple de vrais philosophes était plus facile à faire qu’un peuple de vrais chrétiens. Je ne sais si, parmi les individus, l’un est plus facile à trouver que l’autre; mais je sais bien que, dès qu’il est question du peuple, il en faut supposer qui abuseront de la philosophie sans religion, comme les nôtres abusent de la religion sans philosophie; et cela me paraît changer beaucoup l’état de la question.
« D'ailleurs, il est aisé d'étaler de belles maximes dans les livres ; mais la question est de savoir si elles tiennent bien à la doctrine, si elles en découlent nécessairement ; et c’est ce qui n’a point paru jusqu'ici. Reste à savoir encore si la philosophie, à son aise et sur le trône, commanderait bien à la gloriole, à l'intérêt, à l’ambition, aux petites passions de l’homme, et si elle pratiquerait cette humanité si douce qu’elle nous vante la plume à la main.
« Par les principes, la philosophie ne peut faire aueun bien que la religion ne le fasse encore mieux; et la religion en fait beaucoup que la philosophie ne saurait faire.
« Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au christianisme leur plus solide autorité et leurs révolutions moins fréquentes; il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires : cela se prouve par le fait, en les comparant aux gouvernements anciens. La religion, mieux connue, écartant le fanatisme, a donné plus de douceur aux mœurs chrétiennes. Ce changement n’est point l'ouvrage des lettres; car.. partout où elles ont brillé, l'humanité n’en a pas été plus respectée : les cruautés des Athéniens, des Egyptiens, des empereurs de Rome, des Chinois, en font foi. Que d'œuvres de miséricorde sont l’ouvrage de l'Évangile! »
Pour nous, nous sommes convaincu que le chris-
vient de le purifier; ce qui nous le persuade, c’est qu’il soutient parfaitement l’examen de la raison, et que, plus on le sonde, plus on y trouve de profondeur. Ses mystères expliquent l’homme et la nature; ses œuvres appuient ses préceptes ; sa charité, sous mille formes, a remplacé la cruauté des anciens; il p’a rien perdu des pompes antiques, et son culte satisfait davantage le cœur et la pensée; nous lui devons tout, lettres, sciences, agriculture, beaux-arts; il joint la morale à la religion et l’homme à Dieu : Jésus-Christ, sauveur de l’homme moral, l’est encore de l’homme physique; il est arrivé comme un grand événement heureux pour contre-balancer le déluge des barbares et la corruption générale des mœurs. Quand on nierait même au christianisme ses preuves surnaturelles, il resterait encore dans la sublimité de sa morale, dans l’immensité de ses bienfaits, dans la beauté de ses pompes, de quoi prouver suffisamment qu'il esi le culte le plus divin et le plus pur que jamais les hommes aient pratiqué.
« À ceux qui ont de la répugnance pour la religion, dit Pascal , il faut commencer par leur montrer qu’elle n’est point contraire à la raison; ensuite, qu’elle est vénérable, et en donner respect; après, la rendre aimable et faire souhaiter qu’elle fût vraie ; et puis, montrer par des preuvesincontestables qu’elle est vraie; faire voir son antiquité et sa sainteté par sa grandeur et son élévation. »
Telle est la route que ce grand homme a tracée, et que nous avons essayé de suivre. Nous n'avons pas employé les arguments ordinaires des apologistes du christianisme ; mais un autre enchaînement de preuves nous amène toutefois à la même conclusion; elle sera le résultat de cet ouvrage :
Le christianisme est parfait : les hommes sont imparfaits.
, Or une conséquence parfaite ne peut sortir d’un + principe imparfait.
+ Le christianisme n’est donc pas venu des hommes. S'il n’est pas venu des hommes, il ne peut être venu que de Dieu.
S'il est venu de Dieu, les hommes n’ont pu le connaître que par révélation.
Donc le christianisme est une religion révélée.