Saint-Simon, Mémoires
JEAN RACINE 18îi
Madame des Houlières, leur vieille Muse, leur avait donné un poète pour le remplacer : Pradon. Ce Pradon, petit génie, naturellement envieux, avait, dans la préface d'un Tamerlan, porté à Racine un insolent défi. C'était l'homme qu'il fallait : on lui commanda une Phèdre-, il se hâta, on l'aida, en quelques semaines on fut prêt. On n'avait pas la Ghampmeslé ; tant mieux après tout! Racine, s'il était applaudi, ne devrait son succès qu'à sa comédienne. Mademoiselle du Pin prit le rôle, et la Phèdre de Pradon fut donnée, le 3 janvier 1677, par la troupe de Guénégaud, deux jours après la première représentation de la Phèdre de Racine à l'hôtel de Bourgogne . La nièce de Mazarin , habile à l'intrigue, avait retenu les loges pour les six premières représentations des deux pièces. Cette manœuvre coûta quinze mille livres à la duchesse, mais elle fit perdre à Racine d'utiles spectateurs et rendit l'issue de la lutte douteuse. La guerre continua par des sonnets. On en fit un, après souper, à l'hôtel de Bouillon; les amis de Racine le retournèrent, sur les mêmes rimes, contre le duc de Nevers, avec une ingénieuse cruauté qui servit fort bien le poète. Le duc répondit, encore sur les mêmes rimes, par des menaces de coups de bâton. Le bruit courut même que Boileau avait été bâtonnédanslarue,
par des laquais. Alors le prince de Condé se fâcha, il déclara que Racine et Boileau étaient de ses amis et « qu'il vengerait les offenses qu'on s'aviserait de leur faire ». L'hôtel de Bourgogne rentra dans le silence. La Phèdre de Racine resta sur la scène, et celle de Pradon ne put s'y tenir.
Pourtant, les ennemis du poète l'emportaient. Racine renonçait au théâtre. Il avait toujours été sensible, irritable, prompt à se contrister. La moindre critique lui avait toujours causé plus de chagrin que toutes les louanges ne lui avaient fait de plaisir. Il était ulcéré ; il ressentait cette amertume, ce grand mal de cœur, ce dégoût des choses qui vient aux meilleurs, à ceux qui travaillèrent avec le plus d'amour. Les hommes qui firent les œuvres les moins vaines sont ceux qui voient le mieux la vanité de toutes choses. Il faut payer par la tristesse, par la désolation, l'orgueil d'avoir pensé.
D'ailleurs, Racine était chrétien. Les jansénistes l'avaient nourri. Maintenant que sa jeunesse était passée, emportant les belles apparences qui flottent au seuil de la vie, les désirs et leurs images décevantes, les voluptés neuves, il se sentit seul, enveloppé par un Dieu terrible; et la peur, la peur salutaire le prit. N'avait-il pas donné à la dernière de ses créations profanes,
à sa Phèdre, tous les troubles, tous les désespoirs d'une âme chrétienne à qui la grâce a manqué?
Le poète voulut se faire chartreux. Il disait comme Rancé : ^« Je ne vois point d'autre porte à laquelle je puisse frapper pour retourner à Dieu que celle du cloître; je n'ai d'autre ressource, après tant de désordre, que de me revêtir d'un sac et d'un cilice en repassant mes jours dans l'amertume de mon cœur. » Son confesseur le détourna de cette résolution et lui conseilla de faire un mariage chrétien. Racine épousa, le 1" juin 1677, en l'église Saint-Séverin, mademoiselle Catherine de Romanet, fille de Jean-André de Romanet, maïeur de Montdidier et trésorier de France. Boileau et Nicolas Vitart furent les témoins du mari. Mademoiselle de Romanet n'avait pas lu les tragédies de Racine; c'était une personne d'une humeur «douce et d'un esprit égal.
Puisque Racine, tout en réformant sa vie, n'imitait point madame de Longueville et Rancé dans leur pénitence et ne mourait pas au monde, il était naturel, si l'on y songe, qu'il restât à la cour et qu'il s'attachât au roi plus encore qu'il n'avait fait jusque-là. Servir le roi très chrétien, c'était encore servir Dieu. Faire sa «ouï", c'était une façon d'être dévot. Les louanges
du roi n'étaient pas des louanges profanes. Bossuet les proclamait assez haut dans le lieu saint, ne craignant point d'unir les noms de David et de Louis comme ceux de deux figures sensibles du Roi des Gieux. Quand Racine, à la fin de l'année 1677, fut, avec Boileau, nommé, par la faveur de madame de Montespan, historiographe du roi, il crut sans doute avoir à montrer la conduite de la Providence dans les actions du roi et à raconter les victoires que Dieu avait remportées par le bras de Louis.
Ce n'est pas que le poète à la cour ne fût plus d'une fois embarrassé par des soins qui n'étaient pas ceux de son salut. Cet art inné de prendre aisément le ton de toutes les compagnies, le don de plaire, une agréable souplesse, une aptitude à toutes choses, faisaient de ce tendre janséniste un homme utile et l'engageaient dans mille intrigues, plus avant qu'il n'aurait voulu. c< Il était de mise partout, jusqu'au chevet du lit du roi ; la duchesse de Bourgogne était ravie de l'avoir à sa tablée » Il plaisait à madame de Montespan. Il lui fallut continuer de plaire, entreprendre un opéra qu'il n'eut point le courage d'achever; il lui fallut orner de madrigaux les œuvres diverses du duc du Maine, âgé de sept