‹ Le génie latin et le monde moderne [microform]Chapitre 10 sur 14 · IO · texte numérisé non relu

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défiant^ craig-nant toujours de prendre un chefd'œuvre pour une mystification ou une mystification pour un chef-d'œuvre. Cette incertitude des g-oûts et des désirs du public influe à son tour sur les artistes. Quand le sculpteur, le musicien, le poète tiîchent de deviner les goûts et les inclinations du public pour y trouver l'indication qui soutenait jadis les artistes et les guidait dans leurs créations, ils trouvent un public prêt à tout admirer, mais n'ayant aucun désir particulièrement vif. L'artiste est donc libre, mais d'une liberté cpii l'embarrasse et le paralyse. Dans ces conditions, les habiles apprennent vite l'art d'exploiter les incertitudes et les inexpériences du public pour se procurer la fortune et les honneurs ; les fous et les charlatans, celle de l'épater par des nouveautés extravag-antes. Il y a naturellement encore des artistes sérieux et consciencieux, mais chacun prétend inventer ses propres formules et les imposer, comme les seules vraies, les seules fécondes et dig-nes d'admiration. Comment jugfer et choisir entre tant de tentatives, de nouveautés, de théories, de principes différents? Complètement désorienté au milieu de toutes ces opinions, de toutes ces tentatives, le public se tourne de plus en plus vers l'antiquité ; il sent confusément que les époques passées ont j)u être inférieures à la nôtre, pour tout le reste, mais qu'en art elles lui furent supérieures; qu'une œuvre d'art,

pourvu qu'elle date au moins d'un siècle, pourra être plus ou moins belle, mais qu'elle sera sérieuse, conçue et exécutée en bonne foi ; qu'elle n'a pas été destinée à mystifier, sous prétexte de modernisme, un public trop ingénu.

Les Européens ont donc tort de sourire de la passion des Américains pour les antiquités. Cette passion a la même origine au delà comme en deçà de l'Atlantique. En matière d'arts, notre civilisation est destinée à rester inférieure aux civilisations antiques, qu'elle a éclipsées par sa science, par sa puissance, par ses richesses. C'est pour cela que la valeur de l'antique augmente tellement dans le domaine de l'art en ce siècle de modernité à outrance. Nous pouvons d'ailleurs l'avouer sans honte. N'est-il pas vrai que les civilisations et les époques, aussi bien que les individus, ne peuvent tout avoir et tout faire? La part (}ui nous est donnée des biens de la terre est si grande, que nous pouvons nous consoler de ce qui nous manque. Celui qui raisonnerait ainsi pourrait passer pour un sage. Il y a en etfet beaucoup de sages, aujourd'hui, dans le monde.

Mais celle sagesse veul résoudre Irop rapidement un problème fort compliqué. La faiblesse arlislique de noire époque est un fait plus important qu'il ne paraît dès l'abord; car elle rend impossible l'équilibre entre la vieille culture européenne et l'esprit du prog-rès moderne — cet équilibre qui aurait [)roduit la plus brillante civilisation de riiistoirc — aussi longtemps du moins que les conditions du monde resteront ce qu'elles sont. L'Amérique pourra continuer à s'européaniser et l'Europe à s'américaniser comme elles le font; mais cet échange d'influences ne se bornera pas à accroître les richesses de l'Europe et la culture de l'Amérique : il créera dans les deux mondes un malaise croissant que rien ne pourra dissiper et qui préparera des crises futures.

En efTet, plus les hautes classes américaines subiront l'influence de la vieille culture européenne, plus augmentera leur goût, leur admiration, leur désir de cette beauté que les civilisations passées surent créer avec tant de profusion et de perfection. Plus aussi elles auront la sensation de noire infériorité artistique et la persuasion que, parmi les trésors de la vie, il en est un dont nous ne pouvons plus jouir que grâce à ce que le passé nous a laissé. Chaque tableau, chaque statue qui passe l'Océan et pénètre en Américjue; chaque musée qui s'ouvre au public dans le nouveau monde; chaque livre

d'histoire de l'art qu'on imprime, tout ce qui, en un mot, met l'esprit de l'Amérique en contact avec les chefs-d'œuvre de l'art européen d'autrefois et les lui fait connaître et admirer, lui fait sentir en même temps l'infériorité de noire époque et lui révèle le Paradis perdu de la Beauté, autour des j)ortes closes duquel nous sommes condamnés à rôder en vain. Par le processus inverse, à mesure que l'esprit du progrès moderne pénètre en Europe, il détache toujours plus le vieux monde de son passé et il irrite ainsi, désoriente et dégoûte les classes qui ont la culture suffisante pour connaître et aimer la beauté des arts anciens. Chaque dix ans, il nous semble que ce passé s'éloigne d'un siècle et que nous nous aventurons dans un monde nouveau, où les richesses, le savoir et notre pouvoir sur la nature augmenteront sans cesse, mais qui sera laid, inharmonieux et vulgaire. Il y a beaucoup d'Américains qui ne parviennent pas à comprendre la cause des sourdes antipathies que l'Europe garde contre rAméri(}ue, laquelle pourtant ne lui a jamais fait aucun mal, du moins directement. Mais la cause réelle de cette antipathie se trouve dans la décadence artistique qui accompagne toujours le développement de la civilisation moderne. Cette civilisation n'est pas l'œuvre exclusive de l'Amérique, mais de l'Amérique et de l'Europe réunies ; elles ont donc toutes deux la responsabilité de cette décadence j

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mais les Européens aiment souvent à faire de rAmérique le symbole de la civilisation des chemins de fer, de la vapeur, de Pélectricité, des grandes afTaires et des grandes industries, et ils déversent volonliers sur elle la mauvaise humeur accumulée par tout ce que cette civilisation, pleine de bien et de mal, leur cause de froissements et de peine.

Il y a, en somme, une contradiction insoluble entre le progrès, tel que le comprend notre époque, le prot^rès <( américain » ainsi que beaucoup le nomment, et Fart; comme il y a une contradiction entre le progrès moderne et beaucoup des idéals de perfection morale que les générations passées vénéraient. Les masses et même la plus grande partie des élites n'ont pas encore perçu ces contradictions^ tant est grande la confusion dans laquelle nous vivons et si violent est réi)ranlement que cette civilisation a communiqué à tout le globe; mais elle se fera sentir de plus en plus, de génération en génération, à mesure (pie le premier appétit de richesses se calmera dans bien des familles et que se développera chez elles le désir de « convertir la quantité en qualité » ; à mesure que rAmérique s'éprendra des beautés historiques de l'ancien monde et que l'Europe a|)prendra du nouveau à multiplier ses richesses. Au malaise provoqué par cette contradiction, il n'est pas de remède pour notre civilisation : l'accroissement

de la richesse et de la culture augmentera encore notre tourment, et les peuples et les classes le sentiront d'autant plus qu'ils seront plus riches et plus cultivés. Un jour viendra peut-être où l'Amérique en souffrira plus vivement que bien des peuples d'Europe, et les hautes classes bien plus que les classes populaires. Celles-ci sont même les seules qui probablement ne s'en apercevront pas et qui pourront, dans la civilisation moderne, se trouver aussi satisfaites qu'on peut l'être ici-bas.

L'Histoire réserve souvent d'étranges surprises.

La civilisation des machines sembla d'abord devoir être l'enfer des classes ouvrières et le paradis des classes supérieures. Pendant bien des années, généralisant les inconvénients du début, le socialisme prétendit démontrer que la grande industrie allait enrichir démesurément une petite oligarchie et réduire à la misère les masses; qu'une nouvelle féodalité de capitalistes, plus féroces que les barons du moyen âge, allait accaparer tous les biens de la terre. Et voici qu'un siècle plus tard, nous constatons que cette civilisation ne satisfait vraiment tout à fait que les ouvriers, parce que seuls ils s'en accommodent sous le double rapport de la quantité et de la qualité. Elle leur procure un bienêtre dont une très petite partie du peuple pouvait seule jouir auparavant; et en même temps elle leur permet un luxe qui contente largement

leur sentiment esthétique encore simple etrudimentaire. Nous pouvons sourire, nous, envoyant dans une maison d'ouvrier des g-laces et des pendules, lourdes imitations des chefs-d'œuvre du style Louis XV et Louis XVI, abominablement façonnées par quelque fabrique allemande, ou de ces tapis grossiers que l'Europe a déplorablement copiés des beaux modèles turcs et persans, en substituant aux doigts habiles et délicats les dents de fer des machines et aux couleurs végétales brillantes et indélébiles les anilines mauvais teint. Mais l'ouvrier, lui, ig-nore les incomparables modèles dont il achète les laides contrefaçons, et comme tout jugement esthétique naît d'une comparaison, les contrefaçons représentent pour lui la perfection même. Les classes supérieures, au contraire, ont dû à cette civilisation une richesse considérable et fastueuse, telle qu'aucune époque n'avait conçu la pareille, mais elles ont perdu la possibilité d'en jouir. Les richesses, aujourd'hui, deviennent d'autant plus inutiles qu'elles augmentent davantage : un milliardaire ne peut meubler sa maison, porter des habits ou se procurer des objets cent fois meilleurs que ceux que peut avoir un simple millionnaire. Les artistes capables de créer de telles merveilles n'existent plus. Les grandes fortunes en sont donc réduites à se disputer à des prix fabuleux les restes de la beauté passée; mais ces restes

ne sont pas en assez grand nombre pour rassasier les besoins d'art et de beauté qui croissent avec la richesse et la culture et rendent plus sensibles encore la décadence artistique de notre époque, la vulgarité de ses productions, à de rares exceptions près.

« Après tout, dira-t-on, ce tourment n'est pas bien grave, et les hommes trouveront facilement le moyen de s'en consoler. Notre époque offre aux classes supérieures bien des compensations à la laideur du monde moderne. Une seule de ces compensations suffirait à contenter les plus exigeants : cette sorte d'ubiquité dont elles jouissent par le corps et par l'esprit grâce aux prodigieuses inventions du génie moderne. Les classes riches ne peuvent-elles, grâce à leur argent, se déplacer d'un continent à l'autre, voyager, trafiquer, avoir des relations et recevoir des nouvelles de toutes les parties du monde, connaître les beautés naturelles et artistiques les plus lointaines et les plus cachées, vivre, en somme, sur tout le globe terrestre? Un homme riche aujourd'hui peut se croire un

demi-dieu par comparaison avec les hommes d'il y a deux siècles, grâce à la puissance qu'il lui est permis d'exercer, par son argent, sur les forces de la nature; grâce à la facilité avec laquelle il peut se soustraire à la tyrannie de l'espace et du temps. L'ivresse de cette puissance ne vaut-elle pas le plaisir que pouvaient procurer à nos aïeux les œuvres de Phidias, de Michel-Ange, de Raphaël, de Houdon ? »

Certes, Tivresse de notre puissance nous étourdit ; et elle nous aide à supporter avec plus de patience l'absence de cet autre bien. Mais c'est une compensation de nature provisoire, comme du reste le sont toutes les compensations. On ne peut détruire définitivement un besoin de la nature humaine. Il v a actuellement dans le monde quelque tendance à considérer l'art comme un luxe, auquel on ne songe qu'aux heures d'oisiveté. On lui oppose ce qu'on appelle les réalités pratiques et sérieuses de la vie : l'industrie, le commerce, les inventions, les affaires, les richesses. Mais ceux qui pensent ainsi oublient que la sculpture de Phidias et la peinture de Raphaël firent leur apparition bien avant la machine à vapeur ou la pile électrique. Voudrions-nous conclure de ce fait que « l'histoire s'est trompée jusqu'à la découverte de l'Amérique » ? Que si les hommes avaient eu le sens commun, ils auraient commencé par inventer les machines et développer les sciences

et n'auraient créé et développé les arts qu'ensuite ? Mais alors même que nous voudrions soutenir cette thèse paradoxale, un fait d'observation courante suffirait à démontrer que la beauté n'est pas un luxe, un caprice de désœuvrés ; qu'elle est au contraire un besoin primordial,

universel, indestructible. Ne voyons-nous pas, tous les jours, en pleine civilisation moderne, l'ouvrier et le paysan chercher, à peine ont-ils un peu d'argent, à embellir leurs maisons et leurs costumes d'ornements qui, tout grossiers qu'ils soient, leur semblent beaux et pour lesquels ils dépensent une partie de l'argent qu'ils ont? N'avons-nous pas remarqué qu'un des mérites de la civilisation moderne est de satisfaire les besoins esthétiques des masses? Comment ce môme besoin — mais plus intense et plus raffijjé — ne serait-il pas éprouvé par ceux à qui rintelligence et l'énergie — ou la faveur du destin — ont permis d'amasser une fortune considérable, leur donnant le moyen d'acquérir les jouissances et les biens de la vie?

Non : l'impuissance artistique de la civilisation moderne est un fait autrement grave que ne l'ont révélé jusqu'ici les premiers effets qui commencent à s'en manifester. Les hautes classes d'Europe et d'Améri(|ue ne pourront vivre indéfiniment, reconnaissant que le monde où elles se trouvent est laid, grossier, en décadence sur les civilisations précédentes, augmen-

tant par Tétude l'acuité de ce sentiment d'infériorité, et se contentant pour y échapper d'étendre leur domination sur la terre et d'accumuler des richesses nouvelles. Ce serait là un état de déséquilibre moral, et le déséquilibre moral, pas [)kis que le déséquilibre physique, ne saurait se prolonger indéfiniment. Ou bien notre civilisation rabaissera ses aspirations au niveau de la médiocrité dont elle est capable, et détruira en elle le souvenir et le regret de ces civilisations antiques qui surent créer tant de beauté, ou elle devra se mettre en mesure de satisfaire non seulement aux besoins esthétiques des masses, mais encore à ceux des milieux supérieurs. La première supposition paraît improbable, ou du moins aucun homme cultivé ne voudra en admettre la possibilité. Elle sig*nifierait un retour à la barbarie, la fin de trop de traditions, de troj) de travaux qui ont été et sont encore un élément indis[)ensable de raffinement moral et intellectuel. Reste donc l'autre hypothèse : que notre civilisation se décide un jour à faire un edbrt pour créer des arts qui soient siens et qui })uissent soutenir la comparaison avec les arts du passé.

Mais la tâche est ardue. Nous l'avons vu plus haut : un art a besoin pour être créé et se perfectionner d'un esprit de tradition et de discipline. Tenter, de nos jours, de redonner vie et vigueur à Tesprit de tradition et de discipline,

même dans la stricte mesure indispensable au progrès de Fart, est une entreprise dont la difficulté se passe de longues démonstrations. Ce sera impossible sans une profonde réforme intellectuelle et morale qui changera bien des choses, outre l'originalité et la puissance des arts aujourd'hui tombés et languissants. La lutte entre le progrès moderne et l'art pourrait donc l)ien être un phénomène d'une importance encore insou[)Çonnée ; un phénomène auquel pourraient être dues peu à peu des transformations encore incalculables.

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