‹ Le génie latin et le monde moderne [microform]Chapitre 3 sur 14 · PROGRÈS DU MONDE MODERNE · texte numérisé non relu

PROGRÈS DU MONDE MODERNE

Tous (i) ceux qui connaissent la littérature latine se rappellent combien souvent reviennent, dans les grands écrivains, les lamentations sur la « corruption des mœurs », sur la luxuria^ sur Vambitio^ sur Vavaritia, qui envahirent Rome après la seconde g'uerre punique. Salluste, Gicéron, Ïite-Live, Horace, Virgile sont remplis d'affliction, parce que Rome est destinée à se dissoudre dans une incurable corruption. On dirait qu'à Rome la richesse, la puissance, la culture^ la gloire entraînèrent à leur suite, — sombre, mais inséparable compagnon, — un pessimisme que n'avaient pas connu les époques plus pauvres, plus grossières, plus tourmentées. C'est précisément au moment où les guerres civiles ayant pris fin, l'empire commençait à

(i) Ce discours faisait partie de la série de lectures données de novembre 1908 à janvier i'.K)y au Lowell instUute de Boston, à la Columbta University de New-Yorl< et à la Rockefeller Unlversity de Chicagpo. Le texte anglais fut publié dans le volume G. Ferrero, Characters and Events of Roman history, Londres et New- York, Ï909, et la traduction française, faite par M^c Douesnel, dans la Revue hebdomadaire du 23 janvier 1900.

jouir de cette célèbre paœ romana qui devait durer tant de siècles ; c'est précisément au moment où les cœurs auraient dû s'ouvrir à l'espérance et à la joie qu'Horace décrit, en trois vers admirables et terribles, quatre générations qui se suivent en empirant; Rome, qui se corrompt de génération en génération, devient plus mauvaise et plus i)er verse :

Aetas parentarn pejor avis tulit Nos nequiores mox data nos Prolejn intiosorent.

« Nos pères lurent pires que nos aïeux, nous avons dégénéré de nos pères, nos fils nous feront regretter ! »

Telle est la sombre philosophie que tirait un esprit supérieur comme Horace du triomphe de Rome dans le monde. Et, à côté de lui, Tite- Live, le grand historien qui devait apprendre aux générations futures l'histoire de la Ville Éternelle, pose à la base de sa grande œuvre la même philosophie désespérée : « l\ome avait été à l'origine, quand elle était pauvre et petite, un exemple unique de toutes les vertus; puis elle se corrompit, elle se gâta, elle pourrit dans tous les vices ; et, peu à peu, nous sommes arrivés à l'état actuel où nous ne pouvons plus ni supporter les maux dont nous souffrons, ni les remèdes qu'il faudrait pour les guérir. Nec vitia nostra, nec remédia pati possumus. »

Cette même amère réflexion, exprimée de mille manières, se retrouve chez presque tous les écrivains latins. Si cela est bien connu, peu de personnes, au contraire, savent à quel point le découragement des auteurs latins a dérouté et embarrassé les historiens modernes de Rome. Les uns^ considérant que c'est juste au moment où Rome est plus puissante, plus cultivée, plus riche, (jue les écrivains font entendre leurs plaintes sur l'irrémédiable dissolution de la société romaine, ont jugé que leurs invectives contre la corruption et les louanges de l'antique simplicité n'étaient que conventions, réthorique et littérature, et par suite n'en ont tenu aucun compte. Ils ont, toutefois, oublié que l'histoire de Rome est pleine non seulement d'invectives en prose et en vers, mais encore de lois et de règlenients administratifs contre la liuciirla^Vambitio, Vavaritia ; cq qui montre bien que ces lamentations n'étaient pas seulement un jeu d'écrivains ou, comme nous dirions aujourd'hui, niaiière à copie. D'autres historiens, à l'opposé des premiers, pensant à ces lois et à ces règlements administratifs, ont accepté sans restriction la doctrine des anciens sur la «corruption romaine)), sans réfléchir que les anciens décrivent comme perdue par une irrémédiable dissolution une nation qui non seulement avait conquis, mais devait encore gouverner pendant des siècles un immense empire. Il y a, en somme, dans cette théorie de

la « corruption » une contradiction qui cache urt. grand problème universel. Poussé par cette contradiction et par le désir de la résoudre en étudiant plus attentivement les faits cités par les anciens comme des exemples de « corruption », j'ai regardé autour de moi pour voir si je ne retrouverais pas dans le monde contemporain quelque chose ressemblant à cette corruption et me la faisant comprendre.

Ce projet pouvait paraître hardi, car les hommes modernes se posent volontiers en modèles de toutes les vertus. Qui oserait penser que l'on peut retrouver en nous-mêmes quelques traces de la corruption romaine ? Les abominables org-ies par lesquelles se signala la Rome des Césars ont-elles cours aujourd'hui, par hasard, dans le monde moderne? Y a-t-il en Europe ou en Amérique des Néron ou des Héliogabale? Néanmoins, quiconque remonte aux sources anciennes et les étudie avec un peu d'esprit critique se persuade facilement que nous nous sommes fait une idée beaucoup trop romantique et exagérée de cette fameuse corruption romaine et de ce fameux luxe romain. Il ne faut pas se payer d'illusions : Rome, en comparaison du monde moderne, fut pauvre, même dans le temps de sa plus grande splendeur. Dans le deuxième siècle encore de l'ère chrétienne, alors qu'elle était à la tête, comme métropole, d'un immense empire, Rome était plus petite, moins

|opulente, moins splendide que ne l'est aujourd'hui une grande capitale de l'Europe ou de l'Amérique. Quelque somptueux édifice public, quelque belle habitation particulière, voilà toute la magnificence de la métropole de l'empire. En allant sur le Palatin, dans la soi-disant maison de Livie, onpeutse représenter ce qu'était l'habitation d'une riche famille romaine au temps d'Auguste et se rendre compte qu'aujourd'hui une famille bourgeoise aisée d'une nation secondaire ne se contenterait pas d'un domicile comme celui-là. L'artiste s'émeut et le philosophe médite devant la ruine grandiose que forment les palais de César sur le même Palatin ; mais si quelqu'un s'avise de les mesurer au mètre pour juger, d'après les vestiges, de ce que pouvaient être les proportions de l'édifice entier, il ne voit pas surgir devant son esprit des bâtiments pouvant rivaliser avec les grandes constructions modernes. Nous nous sommes imaginé les banquets impériaux de Rome comme des fastes d'une pompe inouïe : si Néron et Héliogabale pouvaient ressusciter et voir les salles à manger d'un grand hôtel de Paris ou de Londres, resplendissantes de lumières, de cristaux, d'argenterie, ils les admireraient comme bien plus somptueuses que les salles où ils donnaient leurs festins. Pensez donc combien les anciens étaient pauvres en lumières artificielles ! Ils avaient peu de vins, ils ne connaissaient pas le thé, ni le

café, ni le cacao, ni le tabac, ni les innombrables! liqueurs dont nous faisons usage ; en comparaison de nous, ils étaient toujours des Spartiates, même quand ils faisaient du luxe, et cela par force, car les moyens leur manquaient d'être plus magnifiquement prodig-ues. Les anciens écrivains déplorent souvent l'universelle tendance à la débauche, mais, après tout, parmi les faits qu'ils nous citent comme preuve de ces vices funestes, beaucoup nous sembleraient assez innocents. Ils ont jueé comme une preuve de scandaleuse gourmandise et comme un luxe insensé qu'à un cerlain moment on ait fait venir du Pont certaines saucisses et certains poissons salés qui, paraît-il, étaient fort bons; qu'on ait appris de la Grèce et introduit en Italie l'art d'engraisser les volailles. Pendant longtemps boire des vins grecs parut être aux Romains la fantaisie d'un luxe presque fou ! Dans l'an i8 avant Jésus-Clirist, une loi somptuaire fut encore édictée par Auguste pour défendre de dépenser dans les jours fériés plus de 200 sesterces (5o francs environ) pour un banquet; pour les jours des Calendes, des Ides et Noues, on pouvait aller jusqu'à 3oo (75 francs) et jusqu'à 1,000 sesterces (260 francs) pour les banquets de fêtes nationales. Il est donc évident que les maîtres du monde banquetaient solennellement en dépensant une somme qui nous paraîtrait modique aujourd'hui, même en voulant tenir

rigoureusement compte de la valeur différente de l'argent. Les femmes romaines, elles aussi, si rudement accusées par les hommes de les ruiner avec leurs folles dépenses, feraient bien piètre figure pour le luxe à côté des femmes modernes. La soie, par exemple, fut, même dans les temps les plus prospères, considérée comme une étoffe de milliardaires, dirons-nous, que seules quelques fenmies parmi les plus riches pouvaient porter et qui, d'ailleurs, était honnie par les moralistes comme faisant trop voir les formes du corps. Lollia Paolina a pris place dans l'histoire, parce qu'elle possédait tant de bijoux, et de si beaux, qu'elle en avait bien pour la valeur d'un million. Que d'émulés elle aurait par le monde aujourd'hui ! Il en est tant qu'aucune ne peut espérer conquérir l'immortalité à si bas prix.

Pour quelle raison les écrivains anciens ont-ils alors tellement plus gémi que les modernes sur le luxe, sur le penchant aux plaisirs, sur la prodigalité — tous les éléments impliqués dans cette fameuse corruption — bien que vivant

dans un inonde où Ton pouvait beaucoup moins| s'amuser, dépenser, gaspiller que dans le nôtre, puisqu'il était plus pauvre et plus simple? C'est là une des questions capitales de l'histoire romaine. Pour la résoudre, il faut avant tout définir avec précision cette fameuse « corruption », et pour la définir, le procédé le plus sûr, c'est de comparer les faits cités par les écrivains anciens à un phénomène que tous peuvent observer s'ils veulent seulement reg-arder autour d'eux, à savoir : l'accroissement des besoins, l'élarg-issement des idées, le changement des coutumes, les progrès du luxe et l'augmentation des dépenses qui se ])roduisent dans chaque génération. Examinez aujourd'hui ce qui se passe dans toutes les familles ; vous pourrez facilement observer ce phénomène : un homme est né dans une certaine condition sociale et a réussi pendant sa jeunesse et son âge mûr à accroître sa fortune ; à mesure qu'il s'est enrichi, ses besoins et son luxe ont grandi, mais pendant un certain temps seulement et jusqu'à un certain point, après lequel il s'est arrêté. 11 y a peu d'hommes qui puissent indéfiniment accroître leurs j^ropres besoins, changer continuellement, leur vie durant, leurs habitudes, surtout quand la vigueur et l'élasticité viriles sont passées. Mais l'accroissement des besoins et du luxe, le changement des habitudes continuent au contraire dans la génération suivante.

chez les enfants qui ont vécu dès leur naissance dans cette aisance à laquelle leurs pères n'étaient parvenus qu'après de longues fatigues et dans un âge déjà avancé. En partant du point où était arrivée la génération précédente, la jeune génération veut, elle aussi, conquérir de nouvelles jouissances, supérieures à celles qu'elle a pu se procurer sans peine, grâce aux efforts de ses ascendants ; elle est donc obligée à faire un effort nouveau pour arriver plus loin. C'est là le petit drame courant que nous voyons se reproduire dans toutes les familles, dans lequel chacun de nous a été et sera acteur, aujourd'hui comme un innovateur et un révolutionnaire qui méprise et abandonne les vieilles coutumes pour de nouvelles, demain comme un vieux conservateur qui gronde et proteste contre les folles innovations de la jeunesse : petit drame, drame vulgaire, auquel personne ne fait attention, tant il est fréquent et tant il paraît peu important.

Mais le petit drame est au contraire une des grandes forces motrices de l'histoire humaine, dont l'action, dans de plus grandes ou de plus petites proportions, sous des formes diverses, s'est exercée en tous temps et en tous lieux. C'est par l'action de cette force qu'aucune génération ne peut vivre tranquillement des richesses accumulées et des idées élaborées par les générations précédentes, mais qu'elle est contrainte

à créer de nouvelles idées^ et de plus grandes richesses, par tous les moyens qu'elle peut employer, par la guerre et la conquête, par Tagriculture et rindustrie, par la religion et la science. C'est par l'action de cette force que les familles, les classes, les nations qui ne réussissent pas à augmenter leurs richesses, sont destinées à s'appauvrir, parce que, les besoins augmentant, il faut pour les satisfaire consumer les capitaux accumulés, s'enfoncer dans les dettes, se ruiner peu à peu. C'est par l'action de cette force que les classes se renouvellent en chaque nation : les familles riches depuis plusieurs générations voient diminuer leurs richesses petit à petit et disparaissent, tandis que de la masse s'élèvent de nouvelles familles, se forment de nouvelles élites qui continuent sous des formes différentes l'œuvre et les traditions des élites précédentes. Par celte force la terre est sans cesse agitée d'un bouillonnement de travaux, d'aventures, de tentatives qui, suivant les âges, prennent telle ou telle forme : et tantôt les peuples guerroient l'un contre l'autre; tantôt ils se déchirent dans les révolutions ; tantôt ils cherchent des terres nouvelles et les explorent, les conquièrent, les exploitent; tantôt ils perfectionnent les arts et les industries, étendent leur commerce, cultivent la terre avec plus de soin ; tantôt, à des époques plus agissantes comme la nôtre, ils font

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toutes ces choses à la fois... Activité immense et continue dont la force motrice est le besoin des nouvelles générations qui^ partant du point où sont arrivées les anciennes, veulent avancer plus loin encore^ jouir, savoir, posséder davantage. L'étude des écrivains anciens prouve que ce qu'ils ont appelé corruption n'était que ce même changement de coutumes et de besoins, progressant de génération en génération et ne différant point en son essence de ce que nous voyons autour de nous. \Javaritia dont les écrivains anciens se plaignent tellement n'était que cette activité et cette impatience de gagner de l'argent dont nous voyons aujourd'hui toutes les classes de la société être dévorées, depuis les plus élevées jusqu'aux plus humilies, h'ambiiio, qui semblait pour les anciens agiter si fiévreusement même les classes les plus humbles, était la passion de s'élever à tout prix à un plus haut rang que celui dans lequel on était né ; cette passion que tant d'écrivains, moralistes et politiques, considèrent, à tort ou à raison, comme une des maladies les plus dangereuses du monde moderne. La liiœuria était pour chacun le désir d'augmenter son aisance, son luxe, ses plaisirs; désir ardent qui tourmente de nos jours d'un bout à l'autre du monde, dans les villes et les campagnes, l'Europe et l'Amérique.

Indubitablement si les Ijonimes dans les deux derniers siècles de la République romaine cherchèrent à faire fortune, connne ils se précipitent aujourd'hui tète baissée dans cette mêlée frénétique dont l'or est l'objet, les moyens et les instruments étaient différents. Comme je l'ai déjà dit, la civilisation antique était bien plus pauvre et plus ignorante que la nôtre; elle ne tenait pas sous son pied victorieux la terre entière; elle ne possédait pas les outils formidables qui nous permettent d'exploiter les forces et les richesses de la nature. Mais les amas de métaux précieux arrachés aux États vaincus et transportés en Italie; les terres, les mines, les forêts appartenant à ces États ; confisqués par Rome et affermés ou donnés aux Italiens ; les tributs et contributions imposés aux vaincus, la multitude des esclaves, offrirent alors aux Romains et aux Italiens beaucoup d'occasions de s'enrichir, de même que le gig-antesque progrès économique du monde moderne en offre aujourd'hui à tous les peuples qui, soit par leur position géographique, soit par tradition historique, soit par une vigoureuse culture et une énergie innée, savent exceller dans l'industrie,

l'agriculture ou le commerce. A commencer surtout de la seconde guerre punique, les générations se suivirent désireuses, dans toutes les classes, d'une vie plus riche et plus brillante, toujours plus portées à imiter ce qui se faisait dans les grandes métropoles de l'Orient, dont l'éclat les éblouissait, surtout dans cette Alexandrie qui fut, pour les. Romains de la République, ce que Paris est pour nous ; et ce mouvement spontané, régulier, naturel fut violemment accéléré chaque fois que se fit la conquête de quelque grand État oriental. Après chacune des trois grandes annexions des États orientaux, on voit en Italie une frénésie plus intense de luxe et de plaisirs : la première fois, après l'annexion du royaume de Pergame, lorsque le somptueux mobilier du roi Attale fut vendu à l'encan et dispersé dans les riches maisons d'Italie; la seconde fois, après la conquête du Pont et de la Syrie, faite par Lucullus et par Pompée; la troisième fois enfin,

après la conquête de l'Egypte par Auguste, alors que l'influence de l'Egypte envahit si victorieusement l'Italie qu'aucune force sociale ne put plus résister.

C'est ainsi qu'en partie par une diffusion naturelle, graduelle, presque imperceptible, en partie par des crises violentes, nous voyons pendant deux siècles naître, croître et s'exaspérer de génération en génération, dans toute la société romaine, la passion du luxe et les be-

soins de jouissance. La mentalité et la moralité se transforment, ainsi que les institutions et la politique ; toute Thistoire de Rome change sous l'action de cette force formidable, immanente qui travaille toute la nation et brise tous les obstacles : l'empire des traditions, des lois, des institutions, les intérêts des classes, Topposition des partis, les efforts des intellectuels... La vieille aristocratie s'appauvrit et s'afï'aiblit, tandis qu'en face d'elle les millionnaires, les parvenus, les grands capitalistes enrichis dans les provinces croissent en puissance. Une partie des nobles, après les avoir méprisés pendant longtemps, s'accommode de pactiser avec eux, épouse leurs filles, les fait participer au pouvoir, cherche à étayer avec leur argent la puissance de leur ordre menacé par le mécontentement, l'esprit de révolte, le croissant orgueil des classes moyennes. Mais une autre partie de l'aristocratie, ou trop hère et trop ambitieuse, ou trop pauvre, dédaigne cette alliance, se met à la tête du parti démocratique, fomente dans les classes moyennes l'esprit de révolte contre la noblesse et contre les riches, et les conduit à l'assaut de la citadelle du pouvoir aristocratique.

De là les furieuses luttes intestines qui ensanglantent Rome et compliquent si trag-iquement la politique extérieure, surtout après les Gracques. Les besoins accrus dans toutes les

classes, les dettes qui en sont la conséquence, l'universelle aspiration aux jouissances de la civilisation asiatique répandent partout à cette époque une rage démoniaque qui aujourd'hui encore, après tant de siècles écoulés, nous fascine et nous épouvante. Pour assouvir leurs besoins, pour payer leurs dettes, les classes tantôt se ruent l'une contre l'autre, cherchant à s'emparer tour à tour de leurs biens dans les plus cruelles guerres civiles qu'ait enregistrées l'histoire; tantôt, lasses de se nuire réciproquement, elles s'unissent et s'élancent liors d'Italie sur le monde, pillant toutes les richesses que leurs propriétaires ne savent pas défendre. Dans la grande révolution de Marins et de Sylla, le parti démocratique est l'orizane par lequel une partie de la classe moyenne endettée cherche à se pourvoir, en dépouillant l'aristocratie riche encore. iVIais Sylla renverse la situation, fait une coalition d'aristocrates et de misérables et rétablit la fortune de la noblesse en butinant à la fois chez les riches chevaliers et dans une partie des classes moyennes. Terrible guerre civile qui laisse en Italie une haine, une tristesse, un malaise qui semblent à un certain moment devoir peser éternellement sur l'âme de la malheureuse nation. Mais voici qu'apparaît Lucullus ! Lucullus retire l'Italie de la tristesse dans laquelle elle s'enfonce, la lance de nouveau sur les routes de l'univers, et lui persuade que le meilleur

moyen d^oublier les perles et les ruines subies dans les g-uerres civiles est de prendre leurs richesses aux Orientaux. Et à mesure que les trésors de Mithridate, conquis par lui en Orient, arrivent en Italie, PItalie recommence à construire des palais et des châteaux, à étaler un grand luxe. Pompée, jaloux de la g-loire de LucuUus, suit son exemple, conquiert la Syrie, envoie de nouveaux trésors en Italie, construit le premier grand théâtre en pierre qui soit élevé à Rome, et ayant exposé dans le temple de Jupiter les joyaux pris à Mithridate, inspire aux dames romaines la passion des bijoux.

Tous les hommes politiques de Rome cherchent à g-agner de l'argent avec les États étrangers ; ceux qui ne peuvent, comme les plus grands, conquérir un empire, se bornent à rançonner les petits royaumes et les petites principautés qui tremblent à Fombre de Rome; toutes les cours des rois de l'Orient, même la cour des Ptolémées à Alexandrie, sont envahies par une nuée de sénateurs et de chevaliers insatiables qui, menaçant et promettant, se font donner de l'argent pour retourner le dépenser en Italie et attiser le goût croissant du luxe. Les dettes augmentent, la corruption politique déborde, les scandales se multiplient, les partis se déchirent furieusement à Rome, se mettant d'accord pourtant lorsqu'il s'agit d'aller piller dans les provinces les sujets et les vassaux, et au

milieu de cet immense désordre surgit César, l'homme fatal. Il fait son chemin, au travers de bien des vicissitudes, jusqu'au moment où il fait signe à l'Italie de le suivre pour chercher des trésors et des richesses dans de nouvelles régions, non plus dans le fabuleux Orient^ mais au delà des Alpes, dans la Gaule barbare, hérissée de guerriers et de forets...

Cet efTort frénétique finit par fatiguer l'Italie; les discordes pour le partage des butins irritent les esprits; l'immensité des conquêtes accomplies en quelques années les effraie, et une nouvelle guerre civile éclate, terrible et interminable, pendant laquelle les classes et les familles se ruent de nouveau les unes sur les autres, pour s'arracher tour à tour ce qu'elles ont ensemble ravi au monde. L'excès du mal appelle un revirement : le pacificateur Auguste s'élève du sein de cet immense désordre et, petit à petit, avec une patience infinie et d'innombrables précautions, il rétablit à la Rn la paix et l'ordre dans Tenipire tourmenté; mais comment et pourquoi? Parce que les circonstances du moment lui permettent d'employer en vue de cette pacification cette même force qui avait servi dans les générations précédentes à fomenter tant de troubles : l'accroissement des désirs de luxe, de plaisir, de culture, de richesses en chaque nouvelle génération. Et dans tout l'empire commence alors un progrès

universel de Tagriculture, de Tinduslrie, du commerce, qui peut en petit se comparer à celui dont nous sommes témoins aujourd'hui et dont la paix, alors comme aujourd'hui, est la principale condition. L'Italie s'apaise aussitôt que les hommes se sont aperçus que la* paix leur donnera plus lar^^ement ces richesses, ces jouissances raffinées, cette culture que pendant un siècle ils ont cherché à acquérir par la guerre. Les révolutionnaires deviennent les gardiens et les soutiens de l'ordre, et une coalition de forces sociales dont le but est d'imposer lapaœ romana à tout l'empire, aux partis qui la veulent comme à ceux qui ne la veulent i)as, se groupe et se serre autour d'Auguste.

Et maintenant, toute cette immense histoire qui remplit trois siècles, qui renferme tant de révolutions, tant de guerres, tant de réformes législatives, tant de grands hommes, tant d'événements tragiques et glorieux, cette immense histoire qui depuis des siècles occupe l'esprit de toutes les nations cultivées et qui, considérée dans son ensemble, paraît presque tenir du prodige, vous pouvez, en suivant les indications de

l'antique théorie de la corruption, l'expliquer dans ses origines les plus profondes par un petit fait universel, très simple, très commun, que chacun peut observer dans le cercle étroit de sa propre expérience personnelle. Ce fait, c'est l'accroissement, automatique pour ainsi dire, des ambitions et des désirs qui se produit à chaque génération nouvelle, empêchant l'humanité de se cristalliser, l'obligeant à se transformer continuellement dans l'ordre intellectuel et moral. Nous pouvons tous les jours constater par notre expérience personnelle cette loi de l'histoire. L'Amérique y est soumise aujourd'hui comme y a été soumise la vieille Europe. Les générations futures lui seront soumises comme lui ont été soumis les siècles passés.

Toutefois, pour comprendre à fond ce phénomène, qui semble avoir une si grande importance dans toute l'histoire, il est nécessaire d'ajouter une considération. II est évident qu'il y a une dilïcrence capitale entre le jugement que nous portons sur ce phénomène et celui que portaient les anciens. Pour eux, ce phénomène était une force malfaisante de dissolution, à laquelle on devait attribuer tout ce qu'il y avait de funeste et d'horrible dans l'histoire de Rome; c'était un signe certain d'incurable décadence. C'est pour cela qu'ils l'ont appelé la « corruption des coutumes » et qu'ils l'ont tant déploré. Aujourd'hui, au contraire, ce phénomène nous

apparaît comme un procédé bienfaisant d'universelle transformation ; cela est si vrai que nous désignons aujourd'hui sous le nom de « progrès » bien des faits que les anciens désignaient par celui de « corruption ». Il serait inutile de nous attarder sur trop d'exemples : il peut nous suffire d'en citer quelques-uns. Horace, dans la troisième ode du livre premier, où il dit si tendrement adieu à Virgile qui part en voyage, couvre d'injures, comme un malfaiteur et comme un corrupteur du genre humain, l'infâme inventeur du premier navire qui a voulu faire cheminer sur l'onde l'homme créé pour la terre. Qui s'ariserait aujourd'hui d'une semblable malédiction contre les audacieux constructeurs qui lancent ces magnifiques transatlantiques sur lesquels, en vingt jours, on peut se transporter de Gènes à Buenos-Ayres, et en six jours du Havre à New-York? Cœliim ipsiim petimas siifllilia, ajoute Horace : c'est-à-dire que, par anticipation, il jugeait Delagrange ou Wright comme des fous.

Hormis quelque érudit, qui sait aujourd'hui ce que furent les lois somptuaires? On ne les discute même plus; tout le monde partirait d'un éclat de rire homérique s'il venait aujourd'hui à l'esprit de quelqu'un de proposer une loi interdisant aux dames de dépenser plus d'une certaine somme pour leur toilette, ou limitant le nombre de chapeaux qu'elles peuvent

avoir; ou bien une loi réglant les repas de cérémonie, fixant la qualité et la quantité des vins qui s'y peuvent boire et la somme totale qu'on y peut consacrer; ou bien une loi défendant aux ouvriers et aux ouvrières de porter certaines étoffes et certains objets qui d'ordinaire sont réservés aux gens riches, l^ourtant des lois pareilles ont été rédigées, promulguées, observées il n'y a pas plus de deux siècles, sans que personne y eût rien trouvé à redire. En somme, cette force historique qui, à mesure que croissent les richesses, pousse les nouvelles générations à désirer de nouvelles jouissances, des aises nouvelles, des plaisirs nouveaux, agissait alors comme elle agit maintenant; mais alors les hommes étaient enclins à la regarder comme une sorte de funeste maladie qu'il fallait enrayer. Les hommes de nos jours regardent au contraire cette continuelle transformation comme bienfaisante ou, tout au moins, comme tellement naturelle à l'humanité qu'ils n'y portent presque plus d'attention, pas plus qu'ils ne remarquent la succession des jours et des nuits, le changement des saisons.

Nous sommes même devenus peu à peu tellement confiants en la bonté de cette force qui pousse les générations nouvelles vers l'avenir inconnu, que la société européo-américaine, parmi les autres libertés, a pleinement et entièment conquis au xix^ siècle une liberté que les

apparaît comme un procédé bienfaisant d'universelle transformation; cela est si vrai que nous désignons aujourd'hui sous le nom de « progrès » bien des faits que les anciens désignaient par celui de « corruption ». Il serait inutile de nous attarder sur trop d'exemples : il peut nous suffire d'en citer quelques-uns. Horace, dans la troisième ode du livre premier, où il dit si tendrement adieu à Virgile qui part en voyage, couvre d'injures, comme un malfaiteur et comme un corrupteur du genre humain, l'infâme inventeur du premier navire qui a voulu faire cheminer sur Tonde l'homme créé pour la terre. Oui s'ariserait aujourd'hui d'une semblable malédiction contre les audacieux constructeurs qui lancent ces magnifiques transatlantiques sur lesquels, en vingt jours, on peut se transporter de Gènes à Bucnos-Ayres, et en six jours du Havre à New-York? Cœliim ipsum petirnas sialtilia, ajoute Horace : c'est-à-dire que, par anticipation, il jugeait Delagrange ou Wright comme des fous.

Hormis quelque érudit, qui sait aujourd'hui ce que furent les lois somptuaires? On ne les discute même plus; tout le monde partirait d'un éclat de rire homérique s'il venait aujourd'hui à l'esprit de quelqu'un de proposer une loi interdisant aux dames de dépenser plus d'une certaine somme pour leur toilette, ou limitant le nombre de chapeaux qu'elles peuvent

avoir; ou bien une loi réglant les repas de cérémonie, fixant la qualité et la quantité des vins qui s'y peuvent boire et la somme totale qu'on y peut consacrer; ou bien une loi défendant aux ouvriers et aux ouvrières de porter certaines étoffes et certains objets qui d'ordinaire sont réservés aux gens riches. Pourtant des lois pareilles ont été rédigées, promulguées, observées il n'y a pas plus de deux siècles, sans que personne y eût rien trouvé à redire. En somme, cette force historique qui, à mesure que croissent les richesses, pousse les nouvelles générations à désirer de nouvelles jouissances, des aises nouvelles, des plaisirs nouveaux, agissait alors comme elle agit maintenant; mais alors les hommes étaient enclins à la regarder comme une sorte de funeste maladie qu'il fallait enrayer. Les hommes de nos jours regardent au contraire cette continuelle transformation comme bienfaisante ou, tout au moins, comme tellement naturelle à l'humanité qu'ils n'y portent presque plus d'attention, pas plus qu'ils ne remarquent la succession des jours et des nuits, le changement des saisons.

Nous sommes même devenus peu à peu tellement confiants en la bonté de cette force qui pousse les générations nouvelles vers l'avenir inconnu, que la société européo-américaine, parmi les autres libertés, a pleinement et entièment conquis au xix^ siècle une liberté que les

anciens n'avaient pas connue : la liberté du vice» Cela paraissait chose bien naturelle aux Romains que l'État veillât sur les mœurs privées, épiât ce que faisait un citoyen, surtout un citoyen appartenant aux classes dirigeantes, entre les murs de sa maison : s'il s'enivrait, s'il contractait des dettes, s'il dépensait peu ou beaucoup, s'il trahissait sa femme. L'âge d'Auguste était cultivé, civilisé, libre et ressemblait au nôtre en beaucoup de* choses : sur ce point cependant, les idées dominantes étaient tellement différentes de celles d'aujourd'hui qu'Auguste, à un certain moment, fut contraint par l'opinion publique de proposer une loi sur l'adultère par laquelle tous les citoyens romains des deux sexes qui commettaient l'adultère étaient condamnés à l'exil et à la confiscation de la moitié de leur avoir; de plus, cette loi donnait à n'importe quel citoyen la faculté d'accuser les coupables. Pouvez-vous imaginer qu'il soit possible aujourd'hui d'établir, même pour peu de semaines, ce régime de la terreur dans le domaine de l'amour? Les anciens ont toujours été portés à regarder comme très dangereux pour les classes supérieures ce relâchement des mœurs qui suit les époques de rapide enrichissement, de grands progrès du luxe. Maintenant, chacun est libre à son foyer de faire ce qu'il reut, seul arbitre de ses actions, jusqu'aux confins du délit.

Comment s'explique cette différence capitale ? Sommes-nous plus avertis aujourd'hui que nos ancêtres et jugeons-nous avec une plus mûre expérience ce qu'ils pouvaient à peine comprendre? Il n'y a pas de doute, par exemple, que les écrivains latins, particulièrement Horace et Tite-Live, se montrèrent si sévères touchant cette marche progressive des besoins, en partie par une préoccupation politique. Les intellectuels exprimaient alors surtout les opinions, les sentiments et les préjugés de l'aristocratie historique. Et celle-ci détesta les progrès de l'ambllio, de Vavariiia, de la laxuriay entre autres raisons parce qu'ils minèrent sa puissance séculaire. D'autre part, on ne peut nier que, dans le monde moderne, toute augmentation de dépenses, toute prodigalité, parait permise et même presque méritoire, parce que les industriels, les commerçants, les ouvriers, c'est-à-dire toutes les personnes qu'enrichissent la diffusion du luxe, les besoins nouveaux, l'accroissement du vice, ont acquis, grâce surtout aux institutions démocratiques et au développement des villes, un immense pouvoir politique que ces

mêmes personnes n'avaient pas dans les temps passés. Si, par exemple, dans la vieille Europe, les brasseurs et les distillateurs d'alcool n'étaient pas sur le terrain électoral plus puissants que les philosophes et les académiciens, les gouvernants auraient reconnu facilement qu'on ne peut laisser les classes populaires et les g-énérations futures s'empoisonner par l'ivrognerie chronique. Mais entre ces deux opinions extrêmes, celle des anciens et celle des modernes, suggérées par des intérêts faciles à découvrir, il est une vérité moyenne que nous pouvons faire jaillir de l'étude de l'histoire de Rome et de l'observation de la vie contemporaine...

Il y avait un fond de vérité dans le pessimisme avec lequel les anciens ont assimilé le progrès à la corruption; comme il y a un principe d'erreur dans le trop grand optimisme avec lequel nous jugeons la corruption à l'égal d'un progrès. Cette force qui pousse les générations nouvelles vers l'avenir crée et détruit à la fois, et son énergie destructive se voit, se fait sentir, apparaît spécialement aux époques où la facilité d'accumuler les richesses surexcite en toutes les classes les appétits et les ambitions, comme dans la Rome ancienne du temps de César et dans le monde moderne de notre temps. Ce sont les temps où l'égoïsme personnel, ce que nous appelons aujourd'hui l'individualisme, usurpe la plus grande place sur tout ce qui

représente dans les sociétés l'intérêt de l'espèce, le devoir national, la nécessaire subordination de chacun au bien général. L'inquiétude intellectuelle, l'affaiblissement de l'esprit de tradition, le relâchement universel de la discipline, la confusion et le désordre des idées deviennent alors des vices et des défauts toujours plus communs. En même temps que certains sentiments moraux se font plus délicats, certains égoïsmes se font plus féroces; le gouvernement ne peut plus représenter les idées, les aspirations, l'énergique volonté d'une petite oligarchie; il doit devenir plus souple, plus facile, en même temps qu'il devient plus contradictoire et plus discordant. La discipline familiale se relâche, les générations nouvelles secouent plus vite le joug des anciennes. Le sentiment de l'honneur, la sévérité dans les principes moraux, politiques, religieux, sont affaiblis par un esprit utilitaire et opportuniste qui pousse les hommes à faire plus ou moins ouvertement, en l'avouant ou en le dissimulant, non ce qui est droit et honorable, mais ce qui est profitable. L'esprit civique tend à s'éteindre: le nombre des personnes capables de souffrir, ou même de travailler, d'une façon désintéressée pour le bien commun, pour l'avenir, diminue; on ne veut plus engendrer trop d'enfants; on préfère vivre d'accord avec les puissants, en fermant les yeux sur leurs vices que de les combattre; les affaires

publiques 'n'intéressent plus, à moins que ne s'y joig"ne un intérêt personnel.

Tel est rétat d'âme que, documents en mains, on peut retrouver, à l'époque de César et d'Auguste, et voir se répandre progressivement dans l'antique Italie, belliqueuse et rustique. Sa ressemblance avec l'état d'âme actuel est si grande que nous retrouvons en ces temps lointains, spécialement dans les clasvses élevées, jusqu'à ce tempérament agité que nous avons défini sous le vocable de nervosisme. Horace parle de cet état d ame, que nous croyons ne dater que de nous, et trouve une heureuse expression pour le désigner : strenua inertia; l'inertie agitée, l'agitation vaine et stérile, cette tendance à vouloir continuellement du nouveau, sans bien savoir ce que l'on veut; cette ardeur dans le désir et cette promptitude à se lasser de la satisfaction du désir. Il est évident que si tous ces défauts se répandent trop généralement, s'ils ne sont compensés par un suffisant accroissement des richesses, des connaissances, de la population, ils peuvent rapidement conduire une nation à sa ruine. Nous ne nous préoccupons pas très vivement de ce péril, parce que la civilisation européo-américaine est si riche, a tant de savoir, dispose de tant d'hommes, de tant d'instruments, s'est emparée d'une partie si considérable du globe, qu'elle peut sans peur regarder devant elle dans l'avenir : l'abîme est

si éloigné que seul quelque philosophe le discerne vaguement, à travers les brumes du lointain horizon. Mais le monde ancien, tellement plus pauvre, plus petit, plus faible, sentait qu'il ne pouvait gaspiller ses ressources comme nous le faisons et voyait l'abîme à courte distance.

Des richesses fabuleuses sont aujourd'hui prodiguées, non pour satisfaire quelque besoin raisonnable, mais par pure ostentation. Toutefois, malgré ces dissipations, notre âge progresse rapidement, et les capitaux y abondent suffisamment pour que les hommes ne s'effraient pas de la propagation de ce luxe stérile et ne pensent pas à la refréner par des lois. Dans le monde ancien, au contraire, il suffisait que les classes riches ou les gouvernements s'abandonnassent un peu trop aux prodigalités qui chez nous sont devenues presque normales, pour que tout aussitôt on ne pût faire face aux besoins les plus essentiels de la vie sociale. Nous trouvons dans Tacite le résumé d'un très intéressant discours de Tibère dans lequel le célèbre empereur, sous une forme précise, froide et coupante, malmène les dames de Rome, parce qu'elles dépensent trop d'argent en perles et en diamants. « Notre or, disait Tibère, s'en va dans rinde, et nous manquons de ce métal précieux pour faire marcher Tadministration militaire, nous sommes obligés de négliger la défense des frontières. » Donc, au temps où l'empire romain

était le plus riche, un administrateur aussi sagace et un aussi vaillant général que Tibère jugeait qu'une dame romaine ne pouvait s'acheter quelque perle ou quelque diamant sans affaiblir directement la défense des frontières. Le luxe des joyaux frisait presque la haute trahison.

De pareilles considérations se peuvent faire sur une autre grave question : Faugmentation de la population. Un des effets les pkis fâcheux de cet individualisme qui accompagne l'accroissement de la civilisation et de la richesse est la diminution de la natalité. La TYance, qui sait modérer son luxe, qui donne aux autres peuples le bon exemple d'épargner sagement les capitaux pour Favcnir, leur a donné en revanche le mauvais exemple de l'égoïsmc dans la famille, en restreignant les naissances. L'Angleterre, si féconde pendant si longtemps, voit elle aussi décroître sa natalité; les États les plus civilisés et les plus riches de l'Union américaine du Nord, les États de l'Est et de la Nouvelle- Angleterre sont encore plus stériles que la France. Pourtant aucune de ces nations ne souffre aujourd'hui du peu d'accroissement de sa population, parce que le monde est tellement peuplé, parce qu'il y a encore tant de peuples pauvres et féconds, qu'elles peuvent facilement remplir les vides. Il n'en était pas ainsi dans le monde ancien : la population était si rare tou-

jours et partout que si, pour une raison ou pour une autre, elle dimimiait tant soit peu, les États ne pouvaient plus subsister, ils se trouvaient aux prises avec ce que les anciens appelaient « le manque d'hommes », maladie bien plus grave et plus angoissante que l'excès de la population. Dans l'empire romain, les provinces de l'Occident tombèrent à la fin au pouvoir des barbares, surtout parce que la culture grécolatine y avait stérilisé les familles et éclairci la population d'une incurable manière. Nous étonnerons-nous donc si les historiens anciens ont appelé « corruption » un changement dans les mœurs qui, tout en augmentant la culture et les facilités de l'existence, menaçait de tarir les sources de l'existence physique de la nation?

Vï

Nous pouvons tirer de là une conclusioii plus générale. Nous nous étonnons parfois de trouver signalée chez ces anciens écrivains, au milieu de la mention des grandes guerres, des missions diplomatiques, des catastrophes politiques et économiques, la date à laquelle fut importé en Italie l'art d'engraisser les volailles. Mais ce n'est point par hasard ou par un inex-

plicable caprice de quelques écrivains anciens que nous avons été initiés à tant de petits faits concernant le progrès du luxe et la transformation des mœurs dans la Rome antique. Ces menus faits ne sont point tellement indig-nes de la majesté de l'histoire de Rome qu'on pourrait le croire à première vue et que beaucoup d'historiens l'ont pensé. Tout se tient dans la vie d'une nation et rien n'est sans importance ; les actes les plus humbles, les plus personnels, les plus cachés dans le sanctuaire du fover dômestique, les actes que nul ne voit ni ne connaît, ont, de près ou de loin, un effet sur la vie commune de la nation ; entre ces petits faits inaperçus et les grands événemenis retentissants, les guerres, les révolulions, les luttes politiques et sociales qui étonnent les hommes, il y a un lien invisible au plus grand nom[)re, mais indestructible. Tout a son importance dans le monde : ce que dépensent les dames pour leur toilette, la résistance que les hommes opposent, jour après jour, aux tentations des plaisirs les plus vulgaires, les besoins nouveaux faibles encore, mais qui, sans qu'on en ait conscience, ont bientôt fait de s'insinuer dans les habiludes de tous, les lectures et les conversations, les impressions même les plus fugRives qui traversent Tesprit, toutes ces innombrables petites choses qu'aucun historien n'enregistre ont contribué à produire telle révolution, telle guerre, telle catastrophe,

tel revirement politique, que les hommes admirent et étudient comme un prodige. Combien mieux et plus profondément connaîtrionsnous les causes de tant d'événements historiques mystérieux en apparence; combien davantage pénétrerions-nous l'esprit de telle époque, si nous possédions les comptes particuliers des familles qui composent les classes dirigeantes! Chacun des actes que nous accomplissons, même à l'intérieur de la maison, est répercuté sur le tout qui nous environne et où nous vivons ; nous assumons par chacun de nos actes une responsabilité envers la nation et envers la postérité, responsabilité dont la sanction plus ou moins lointaine est dans les événements. C'est ce qui justifiait, en partie du moins, la conception antique par laquelle l'État avait le droit de veiller sur les actes privés, sur les habitudes, les plaisirs, les vices et même les fantaisies des citoyens. Cette surveillance, les lois qui la sanctionnaient, les doctrines morales et politiques qui s'efforçaient de fortifier ces lois, avaient surtout pour but de rappeler à chaque homme ta responsabilité sociale de chacun de ses actes, de rappeler à tous que même dans les choses les plus personnelles, au delà du plaisir particulier ou de la peine particulière, il y avait un intérêt général, un bien ou un mal commun... Les hommes modernes — et cette révolution est bien plus grande encore que celle qui s'est accomplie

au dix-neuvième siècle dans les formes politiques— ont été libérés de ces entraves et de cçs obligations; la civilisation moderne a fait au contraire à chacun un devoir de dépenser, de jouir, de prodiguer autant qu'il peut, sans s'inquiéter de savoir quelles seront les conséquences ultérieures de ce qu'il fait. Le monde est si riche, la population augmente si rapidement, la civilisation est armée de tant de science dans sa lutte contre les barbares et contre la nature, que les hommes aujourdliui peuvent sourire de la timide prudence de nos anciens qui avaient tellement peur des richesses, du plaisir, de l'amour. Dans l'orgueil du triomphe, ils peuvent se vanter d'oser enfin jouir au milieu de la terre domptée, jouir sans frein et sans scrupules de tous les biens que la vie offre aux plus forts. Mais qui sait? Peut-éire cet heureux moment ne durera-t-il pas toujours; le jour viendra peutêtre où les hommes sentiront à nouveau le besoin de l'antique sagesse, de l'antique prudence. Il est permis tout au moins à un philosophe et à un historien de se demander si cette superbe, mais effrénée liberté dont nous jouissons convient à tous les temps, ou bien seulement à ceux où les nations en naissant peuvent trouver dans leur berceau, comme l'Amérique Ta trouvé dans le sien, une petite dot de neuf millions de kilomètres carrés de terre non encore exploitée.

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