‹ Le génie latin et le monde moderne [microform]Chapitre 5 sur 14 · LE PROGRÈS AMÉRICAIN · texte numérisé non relu

LE PROGRÈS AMÉRICAIN

Les (i) deux voyages que je fis dans l'Amérique du Sud et r Amérique du Nord, entre 1907 et 1909, ont été Teffet d'un hasard ci non d'un plan prémédité. En 190G, absorbé depuis dix ans par des travaux d'histoire romaine, je ne soupçonnais même pas que mes longues explorations dans les nécropoles du monde antique me conduiraient un jour sur la voie qui porte au nouveau monde. Mais ainsi voulut la Destinée.

Au mois de novembre 1906, je fis à Paris, sur rinvitation du Collège de France, une série de leçons sur la y\e et l'œuvre d'Auguste. A ce

(I) C>-Uc ctiKle fut rompas'e, coaiuic il a été raconté dans le premier essai de ce volume, eu vji'2. Elle fut publiée, la même aunee, par le I/earsis Magazine de New-York, et réimprimée dans le volume Ancient Rome and Rome America — A comparative stiidy of moral and manncrij, by Gui-lielmo Ferrero, Nev.-YorU and London, 1914. La traduction française a été faite, sur le manuscrit italien, par jlme Fernande Dauriac.

moment, Paris comptait parmi ses hôtes un Argentin de haute valeur, Emile Mitre, fils du général Barlolomé Mitre, qui fut un des hommes politiques les plus en yue de la République dans la seconde moitié du xix® siècle, lui-même homme politique important et propriétaire de la Nacion, qui est non seulement le plus grand, le plus sérieux et le plus autorisé des journaux de l'Argentine, mais Tun des plus beaux journaux du monde. M. Mitre vint écouter mes leçons et la veille de mon dernier cours, le 29 novembre — il partait le i*^*" décembre pour Buenos-Avres — il me proposa d'aller faire des conférences en Argentine. J'acceptai,, poussé surtout par la curiosité de voir ce vaste et riche pays, dont on parlait beaucoup en Italie depuis dix ans, et qui, depuis un demi-siècle, attirait tant d'émigrants italiens. Je préparai donc mes conférences et le 7 juin 1907, je m'embarquai à Gênes avec M'"^ Ferrero à destination de Buenos- Avres. Tout Européen qui passe l'Atlantique et qui est capable de tenir une plume écrit à son retour ses impressions. 11 va de soi que j'avais moi aussi promis de rapporter un volume d^ Impressions d'A rgentine.

Le 8 juin, à 6 heures du soir, nous fîmes escale à Barcelone. Dès que le vapeur stoppa, le consul du Brésil monta à bord et me remit une dépêche du baron de Rio-Branco, ministre des afïaires étrangères du Brésil, qui m'invitait,

au nom de l'Académie brésilienne, à m'arrêter à Rio pour y faire une conférence. Je priai le consul de bien vouloir répondre qu'il m'était impossible de m'arrêter à l'aller, étant attendu à Buenos-Ayres ; mais qu'au retour, je serais heureux d'accepter l'aimable invitation. Comme d'ailleurs nous allions faire aussi escale à Rio, il était facile de nous entendre à mon passage. Le vapeur reprit la route de la mer et il passa de la Méditerranée dans le vaste océan désert^ tandis que je me plongeais dans la lecture de quelques livres de philosophie que j'avais emportés, entre autres les Discours de Bouddha^ dont une traduction italienne venait tout juste de paraître.

Le 24 juin, à 5 heures du soir, nous entrions dans la baie de Rio^ qui est un des endroits les plus merveilleux du monde. Mais pendant qu'accoudé au bastingage j'admirais les sombres montagnes alentour, les bois qui les recouvrent, les parties de la ville qui montent de la mer vers elles et les feux du couchant qui empourpraient la baie, voici qu'un })etit vapeur plein de monde s'avance à notre rencontre. C'étaient des représentants de l'Académie brésilienne qui venaient nous enlever pour nous faire faire un tour en automobile dans la ville et nous emmener ensuite dîner au ministère des affaires étrangères, où le baron de Rio-Branco nous attendait.

Les automobiles étaient au quai Pharoux.

Nous descendîmes en hâte, nous montâmes, et en route ! De toute ma vie, je n'oublierai cette course faite au moment du coucliant, entre les dernières lueurs de crépuscule et la première clarté des fanaux électriques qui commençaient à s'allumer, à travers la cité construite au milieu des restes de la foret primitive, au bord de la mer, sur la colline, sur la montagne ; cette vision précipitée de rues sans fin, de maisonnettes multicolores, de palais somptueux ù demi cachés dans de superbes jardins, d'allées de palmiers gigantesques fuyant dans des directions loinlaines vers la nuit, de promenades magnifiques sur le bord de la mer, de pics de montagnes qui surplombaient la ville...

Que de fois j'aurais souhaité d'arrêter l'automobile! Mais le temps pressait et, après avoir parcouru Rio à toute vitesse, nous descendîmes vers 7 h. 12 à Itamaraty. C'est le nom du palais du ministère des affaires étrangères, où, dans des salons resplendissants de lumières, une assemblée d'élite nous accueillit. A peine arrivés et présentés, le dîner fut servi : dîner splendide, dans lequel pourtant, parmi les mets les plus succulents de la cuisine française, le maître de la maison avait adroitement insinué plusieurs plats brésiliens... Je me rappelle les palmites : un plat de moelles de palmier apprêtées à la manière des asperges en Italie et vraiment délicieuses, et le hakiiry, un fruit blanc des régions

équatoriales, conservé dans du sirop et qui exhale au goût un fort parfum de magnolia, de sorte qu'on a comme l'illusion de manger des fleurs merveilleuses.

On dîna, on échangea des toasts, et nous retournâmes à bord, non toutefois sans avoir préalablement combiné, dans un angle du grand salon, avec le baron de Rio-Branco, Joseph Graça Aranha, l'auteur célèbre de Chanaariy alors secrétaire du ministre, et Machado de Assis, le grand écrivain, qui était à ce moment président de TAcadémie brésilienne, que je m'arrêterais au retour, environ deux mois, refaisant les conférences de Buenos-Ayres et visitant le pays.

A 1 1 heures, le vapeur appareilla et sortit de la baie obscure, où on ne distinguait plus rien, rien que d'innombrables petites lumières qui brillaient. Mais cette nuit-là je ne dormis pas, tant je restais surexcité par cette première apparition de l'Amérique. J'avais quitté l'Europe sans connaître rien ou presque des deux Amériques, à l'exception du peu que j'en avais appris par des livres et des journaux au hasard ; j'avais, par suite, de l'Amérique l'opinion que s'en sont faite beaucoup d'Européens : que c'était le pays des réalités matérielles, des affaires, des fortunes rapides, de la richesse brute, auquel les Européens opposent volontiers l'Europe, où fleurissent la beauté, le savoir et tous les raffî-

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nements de la civilisation. Et voici que TAmérique m'apparaissait sembialDle à un pays de rinde, et que la première ville que j'en voyais évoquait pour moi l'Orient, et même, je ne sais pourquoi, en particulier Bagdad, ou plutôt l'idée un peu fantaisiste que je m'étais faite de Bagdad du temps où je lisais plus souvent et avec plus de ferveur qu'aujourd'hui les Orient taies de Victor Hugo et les autres poètes romantiques de la première moitié du xix® siècle. Et dans cette ville, je venais de m'asseoir à un banquet où j'avais goûté aux raretés inconnues des tropiques et causé en français^ dans une société élégante, fine et cultivée, des dernières nouveautés littéraires et artistiques, tout comme si nous avions été sur les rives de la Seine. Etait-ce une réalité ou un songe?

Mais ces voyages d'Amérique me réservaient bien d'autres surprises. Quatre jours plus tard, le 27 juin, nous arrivions à Buenos-Ayres, où les gens les plus aimables et qui n'avaient épargné ni fatigues, ni soucis pour nous préparer un agréable séjour, nous firent fête. Alors com-

mencèrent quatre mois de véritable « vie intense » — pour employer l'expression chère à Théodore Roosevelt. Conférences, réceptions, banquets, visites d'hôpitaux, d'écoles, d'exploitations agricoles, d'usines, de estanciaSy voyages en bateau, en chemin de fer et en automobile... Ce fut le mouvement perpétuel. Je passai le mois de juillet à Buenos-Ayres ; au mois d'août, je m'enfonçais dans le continent, visitant successivement Rosario, Mendoza, Gordova, Tucuman, Santiago- de -l'Estero, Santa-Fè, Parana, arrivant jusqu'au pied des Andes, parcourant près de dix mille kilomètres de voies ferrées, observant, recueillant des documents, interrogeant, répondant, discutant. Mais je ne tardais pas^ au milieu de toute cette activité, à voir une espèce de démon surgir à tout instant devant moi, dans les conversations, dans les voyages, dans les visites, dans les fêtes, obstinément acharné à m'atteindre dans les orgueils les plus intimes, dans les susceptibilités les plus vives d'Européen et de Latin. Ce démon n'était rien moins que le progrès américain. Tous les jours, durant mon voyage, on me montrait d'immenses et merveilleuses estancias, des troupeaux de milliers et de milliers de têtes, des marchés regorgeant de richesse, des écoles magnifiques, de superbes hôpitaux ; on me décrivait et on me démontrait, sur les statistiques et dans la réalité, l'intensification constante et rapide de la

culture, raccroissement de la production, la prospérité vertigineuse des banques, l'extension de Buenos-Ayres, devenue désormais, par sa richesse et sa population, la seconde ville du monde latin, après Paris... Toutes choses, certes, dig-nes d'observation et d'étude, mais dont l'intérêt était un peu g'até pour moi par la persistance de presque tous ceux qui me les montraient à établir, implicitement ou explicitement, une comparaison entre cet accroissement et cette transformation rapide de toutes choses en Argentine et la lenteur relative des grands pays d'Europe ; d'où ils concluaient que l'Argentine était un pays plus progressé et plus adelantado.

Ce mot de « progrès n est un des mots dont on abuse le plus, même en Europe; mais je m'aperçus vite qu'en Argentine il avait un autre son et un autre esprit que chez nous. L'étalon de mesure du progrès pour tous mes nouveaux amis transatlantiques, c'étaient la rapidité de la transformation et la grandeur quantitative des résultats. Neuf, moderne, plus grand, étaient pour eux synonymes de progrès et d'amélioration. Par suite, quand ils regardaient leur propre pays, ils n'y trouvaient que des raisons d'être satisfaits. Mais au début cette conception du progrès me faisait un peu sourire et en même temps m'irritait, comme ces vanités ingénues des jeunes gens qui anmsent souvent etquelque-

fois agacent les hommes faits. Que de fois, au cours de ces discussions sur le progrès en Argentine et des comparaisons tacites ou explicites établies entre elle et l'Europe, que de fois j'ai tenu à mes amis, là-bas, les propos suivants : « Certes, l'effort que vous faites ici est magnifique et fécond. En trente ans, vous avez multiplié par dix, par vingt, par trente toutes vos richesses. Sur cet immense territoire que la Fortune vous a donné, vous avez développé, avec une rapidité admirable, la culture, les voies ferrées, la population ; vous prodiguez aujourd'hui dans le monde d'énormes richesses et vous pouvez, en un petit nombre d'années, transformer, refaire, perfectionner vos services publics, vos institutions, votre façon de vivre, en profitant largement pour cela de l'expérience d'autrui. Mais vous auriez tort d'opposer la rapidité de votre développement et de vos transformations à la lenteur et à la stabilité européennes, en voyant là une preuve de perfection supérieure. Votre rapidité est un phénomène de jeunesse. Un petit enfant double de poids et de taille chaque six mois, chaque année, chaque deux ou trois années; un adulte ne grandit plus, ou s'il grandit, c'est de façon presque insensible. Voudriezvous en conclure qu'un enfant de six ans vaut plus qu'un homme de (juarante? Non ; enfance et virilité sont deux phases de la vie ; chacune a ses nécessités, ses fonctions, ses avantages et

ses inconvénients : il n'est pas plus possible de les confronter que de comparer le jour et la nuit; Taurore et le crépuscule, Tété et l'hiver. Je n'aperçois pour ma part aucune différence essentielle entre nos [xiys d'Europe et celui-ci. Tous nous sommes fils de la même civilisation ; nous avons sucé le même lait ; nous nous ressemblons tous, tout en différant l'un de l'autre, comme des frères ou, si vous voulez, comme des cousins. Il n'y a donc pas un prog-rès américain différent du [)rog'rès européen; mais il y a des pays qui, par suite des circonstances extérieures, se transforment plus ou moins vite. Vos institutions politiques et votre ore-anisation sociale sont plus récentes, et par conséquent plus souples et moins fortes qu'en Europe. Un territoire beaucoup, mais beaucoup plus étendu est offert à votre exploitation et vous v avez bien plus de facilités, grâce aux instruments que la vieille civilisation tient déjà prêts à votre disposition. Voilà la seule différence véritable qu'il y a entre vous et nous.... »

Mais ces raisonnements, bien qu'écoutés avec une attention polie, n'entraient pas profondément dans les esprits. Je ne tardai pas à me rendre compte que le progrès américain, c'està-dire l'aug-mentation rapide des richesses et la modernisation incessante des mœurs et des institutions du pays, constituait une espèce de relig-ion nationale, à laquelle la plupart des g-ens

croyaient sans discuter. De sorte qu'à la fin j'attribuai cette foi ardente à l'influence prépondérante de Buenos-Ayres. Buenos-Ayres est une immense ville, où les Européens venus pour s'enrichir forment la moitié de la population ; elle est le plus g-rand port, le marché principal et le centre économique et financier de la république; c'est par elle que passe la plus grande partie du commerce d'exportation et d'importation, presque tout le g-rand fleuve de richesses qui, de l'immmense territoire, découle sur le monde et, du monde, remonte vers le grand territoire : une vraie ville américaine en somme, telle que l'imaginent les Européens. Qu'une ville qui s'enrichit et s'accroît rapidement, à la faveur du rapide développement du pays, ait fait du progrès américain sa religion, qu'elle l'ait ensuite imposé, par son influence, au pays tout entier, ce n'était pas chose difficile à s'expliquer. Mais enfin cette conception du progrès n'était et ne pouvait être que l'exaltation passagère d'un pays fortuné qui, favorisé par des circonstances exceptionnellement heureuses, vovait croître sa richesse avec une rapidité vertigineuse. Telle fut ma conclusion.

C'est avec cette idée qu'après un séjour agréable et instructif de deux mois en Argentine, j'arrivai à Rio, après un court arrêt à Montevideo. Je m'attendais à trouver en Rio une autre ville américaine, type Buenos-Ayres. Je me trompais. Le Brésil n'est pas, comme l'Argentine, un corps unique pourvu d'une tête énorme. Son activité économique est plus dispersée et se concentre dans plusieurs villes différentes : à Saint-Paul pour le café, à Manaos pour le caoutchouc, et pour chacune des productions les plus importantes du pays, en quelqu'une des villes disséminées sur l'immense territoire. Riode-Janeiro est le centre politique et intellectuel de la Confédération ; mais on ne peut dire qu'elle en soit le plus grand marché, ni le port, ni la capitale économique par excellence. Elle diffère donc sensiblement de Buenos-Ayres ; elle est moins agitée : je dirais presque qu'elle semble vivre à l'ombre de ses jardins, entre la forêt et la mer, plus tranquille et plus reposée. C'est la seule des grandes villes américaines que j'ai visitées où les gens m'ont semblé marcher au lieu de courir sans cesse, et qui donne l'im-

pression non seulement de connaître le calme, mais de pouvoir penser et même rêver un peu. En efFet, alors qu'à Buenos-Ayres nous avions vécu spécialement dans un milieu d'hommes d'action, nous trouvâmes à Rio une société presque exclusivement composée d'intellectuelslittérateurs, journalistes, historiens, philosophes, juristes. La plupart étaient fonctionnaires de l'État et membres de l'Académie brésilienne : une académie dont la fondation remonte à une dizaine d'années et (jui est exactement calquée sur le modèle de TAcadémie franc^aise, composée comme elle de (juarante membres, élus de la même manière et reçus avec le même cérémonial. Dans un petit hôtel, situé aux alentours du Corcovado, dans un quartier éloigné qui allait jusqu'à la forêt et dont les rues étaient ombragées d'arbres séculaires, nous avons vécu un mois et demi, discutant d'art, de littérature, de philosophie, de droit, de morale, avec les amis que Graça Aranha, auquel le baron de Rio- Branco avait confié le soin de nous faire les honneurs du Brésil, réunissait quotidiennement autour de nous. Jamais, à aucun moment de ma vie, je ne me suis senti aussi loin, aussi supérieur aux préoccupations ordinaires dont est tissée, dans le monde moderne, notre existence de chaque jour. Et je crus d'abord m'être enfin délivré de ce démon du progrès américain, en vivant dans ce milieu de gens pour qui la

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culture de TEurope représentait le plus grand bien de la vie, le suprême orgueil de la ciTilisation.

C'était une illusion qui ne dura guère. Bien que le Brésil soit un pays un peu plus ancien que TArgentine et qu'il ait traversé dans les derniers vingt ans des crises politiques et économiques d'une certaine gravité, il s'est développé bien plus rapidement que n'importe quel pays d'Europe. Et je m'aperçus bientôt que la rapidité de ce progrès était aussi le grand orgueil national des Brésiliens, même de ces littérateurs, de ces philosophes et de ces écrivains qui professaient cependant à l'égard de l'Europe une telle admiration dévote de disciples. Au Brésil comme en Argentine, la grande préoccupation nationale était d'accélérer autant que possible le progrès et l'augmentation des richesses, Texploitation et la modernisation du pays, afin que le Brésil ne fût pas en ceci inférieur aux autres grands États d'Amérique. Une administration énergique venait d'achever l'assainissement de Rio-de-Janeiro. Tous les foyers de fièvre jaune qui l'avaient infestée jusqu'alors avaient été détruits; on s'occupait maintenant de renouveler la ville de fond en comble, perçant des rues et installant des places au milieu des vieux quartiers, construisant de vastes promenades et de grands jardins, bâtissant des édifices publics somptueux, donnant

en somme air, lumière, splendeur et beauté à une ville belle déjà et jouissant d'une situation unique. L'opération a, bien entendu, coûté fort cher : mais les rares fois où j'osais timidement en faire l'observation, on me répondait en riant : « Nous, nous sommes optimistes ! Et nous croyons au progrès ! » La rapidité et l'étendue de cette transformation remplissaient d'orgueil tous les Brésiliens et jusqu'à mes amis littérateurs et philosophes ; et cet orgueil grandissait à l'idée qu'aucun Étal d'Europe, mais seulement les États-Unis d'Amérique, le grand frère aîné, aurait pu en faire autant.

Et tout comme Rio, le Brésil entier devait, de l'avis de tous, être renouvelé de fond en comble. Je visitai Saint-Paul, le grand État producteur de café ; je parcourus en tous sens Minas Gerâes, le grand État agricole et minier, qui, découronnant l'ancienne capitale, s'est récemment construit une capitale nouvelle, Bel-Horizon, charmante, gaie et délicieusement située : symbole de renouvellement et de libération du passé. Partout je vis les hommes politiques, les fonctionnaires, les professeurs, les littérateurs, les commerçants, les banquiers — brésiliens ou européens immigrés — unis dans la même préoccupation : construire des chemins de fer, acheter des machines, engager de bons ingénieurs, chercher des mines, développer la culture, établir des industries nouvelles; en un mot, faire

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progresser le pays à toute vitesse et le renouveler complètement. C'est en vain qu'à Rio aussi je tentai de prouver aux personnes de mon entourag-e, dotées de la plus haute et de la plus fine culture intellectuelle, que cette conception du prog-rès était par trop simpliste, que le vrai progrès ne pouvait ])as consister à faire neuf et à faire vite, mais à faire mieux; qu'il ne suffit pas d'acccoître les richesses, mais qu'il faut savoir les bien employer, ce cpii esi plus ditTicile que de les produire; (ju'une telle conception du progrès risquait, en s'enîi)arant de l'esprit d'un peuple, de le pousser vers une o[)ulente barbarie, plutôt que vers une civilisation noble et élevée. Même au Brésil, mes raisonnements s'émoussaient contre une foi et une passion qui se passaient de preuves : le « progrès américain » était aussi, pour les Brésiliens, la g-rande force historique de l'avenir, appelée à former le monde nouveau et la civilisation nouvelle dont Tobscur pressenlimentseml)le agiter les masses d'aujourd'hui.

Au mois de novembre, nous revenions en Italie. Je repassai l'Océan de Rio-de-Janeiro à Gènes et je repris mes livres de philosophie : mais les pag-es de Comte, de Berg-son ou de Kant ne retenaient plus mon attention comme à Taller. C'est que, dans le recueillement de la traversée, hors du monde et de ses fracas, je m'enfonçais de jour en jour dans une méditation plus profonde sur ce progrès américain qui, de toutes les choses vues, de tous les phénomènes observés, étail ce qui m'avait fait la plus yive impression. Il était clair qu'il s'agissait là non d'une idée théorique, mais d'une passion, d'une foi^ d'une religion sentie avec ferveur, à tel point que tous mes raisonnements pour la soumettre à un examen critique avaient échoué. Non seulement les hommes ignorants et avides de faire de l'argent, mais les esprits les plus cultivés, rélite intellectuelle même, étaient sourds aux contradictions et aux lacunes logiques de cette conception du progrès. Mais n'était-ce pas précisément une raison de plus pour étudier à fond ce phénomène? Ce ne sont pas les idées ([ui font mouvoir et transforment le monde, ce sont les passions ; et une passion,

même absurde, est mille fois plus puissante qu'une idée sag^e. Or il n'était pas difficile d'entrevoir que si cette religion du progrès américain se répandait dans le monde, l'Europe perdrait, pour ainsi dire, ses droits d'aînesse, toute son antique civilisation venant à perdre une grande partie de sa valeur. Si l'augmentation de la richesse constituait la mesure suprême de la civilisation; si par suite, l'effort d'un peuple devait se concentrer sur les moyens d'accélérer la production, il était clair que les pays d'Europe les plus anciens, les plus peuplés, les plus glorieux — les pays latins surtout, ceux qui ont créé la plus grande partie de la civilisation, — ne pourraient soutenir longtemps la lutte avec des pays jeunes et des peuples maîtres de territoires immenses; et que peu à peu les plus glorieuses civilisations d'Europe apparaîtraient forcément, aux yeux des générations nouvelles, comme des anachronismes et des fossiles d'un autre âge. Et ce danger-là ne me semblait plus aussi lointain, ni aussi liypothélique qu'il l'est pour la plupart des Européens. Après ce que je venais de voir en Amérique je discernais en Europe bien des faits, bien des idées et des tendances auxquels je n'avais guère prêté attention jusqu'alors et qui, après mon voyage, acquéraient une signification et une importance toutes nouvelles. Partout, même dans le vieux monde, j'apercevais les symptômes et les preuves du

chemin rapide fait par l'idée américaine du progrès, particulièrement dans des nations comme l'Allemagne, qui se sont beaucoup, peut-être trop, industrialisées, et dans toutes les classes et les professions dont les intérêts sont plus ou moins étroitement liés à ceux de l'industrie. Donc l'ennemi qui menaçait de destruction l'antique civilisation avait déjà pénétré dans le vieux monde...

C'est en méditant sur tout ceci, au milieu de l'Océan, que l'idée me vint d'écrire quehiue chose de diiierent d'un volume d'impressions sur rArgentine et le Brésil. On écrit trop de livres d'impressions sur les deux Amériques et cette littérature a fini avec raison par fatiguer le public. Du moment que dans cette idée du progrès est impliqué un grand conflit de tendances, capable de produire un bouleversement profond dans notre civilisation, pourquoi n'essaierais-je pas, daîis une œuvre d'art, d'opposer l'une à l'autre les deux conceptions du prog-rès : celle que l'Amérique a créée et tente d'imposer au monde, et celle que les classes fidèles aux traditions soutiennent encore en Europe et devraient chercher à défendre? Si je parvenais à représenter avec vivacité ce conflit, n'aurais-je pas rendu un côté essentiel et vivant de l'Amérique, mieux qu'en accumulant des milliers d'impressions et d'observations détachées?

C'est alors que je conçus l'idée d'écrire un

dialogue où des Européens et des Américains, à bord d'un transatlantique, au milieu de FOcéan, se mettraient à discuter de l'Europe et de l'Amerique et plus précisément du progrès tel que le comprennent les Américains et tel qu'il devrait être compris. Le dialogue ii'est-il pas, après tout, une forme littéraire ancienne et glorieuse? Elle a été, il est vrai, abandonnée depuis longtemps et pour plusieurs raisons, dont la principale est que, dans la vie moderne, on ne sait où situer avec quelque vraisemblance une conversation longue de plusieurs jours. La civilisation moderne agit beaucoup, mais discute et raisonne peu. Et pourtant il reste encore, de nos jours, un endroit où, sans manquer à la vraisemblance artistique, on peut imaginer une discussion ainsi prolongée. C'est précisément sur un transatlantique. Un bateau, c'est le seul endroit du monde moderne où on ne fasse plus que causer. A l'ordinaire on cause de choses frivoles et inutiles; mais pourquoi un écrivain ne supposeraitil pas qu'une fois, par hasard, il s'est rencontré à bord d'un transatlantique un groupe de quatre ou cinq personnes plus sérieuses, qu'une causerie commencée au hasard a peu à peu conduits à discuter à fond quelqu'un des plus graves problèmes qui pèsent sur notre génération? Parmi les personnes que j'avais connues dans ce voyage quelques-unes me semblaient convenir^ comme interlocuteurs dans le dialogue.

Aussi, à peine de retour, je commençai à l'esquisser.

Mais alors il m'arriva une chose curieuse. A mesure que je cherchais à incarner, en quelques personnages caractéristiques, l'idée américaine du progrès telle que je l'avais observée chez tous mes amis de là-bas, et l'idée européenne telle que je l'avais si souvent défendue, l'une et l'autre me faisaient l'effet de s'évaporer, de perdre toute consistance, de se décolorer. Le conflit de tendances, d'idées, de passions qui m'avait paru si vif et si profond, au cours de mes méditations, i^endant la traversée, semblait s'être dissipé depuis que j'avais touché le sol de la vieille Europe. Le dialogue que j'écrivais me semblait froid, mort, académique. Je me débattais parmi ces difficultés, ne sachant plus s'il fallait continuer, me demandant si le progrès américain n'avait pas été une hallucination passagère durant mon voyage, quand vers la mi-février 1908 m'arriva de l'Amérique du Nord une lettre du Ijaron Edouard Mayor de Planches, alors ambassadeur d'Italie à Washington. Dans cette lettre, l'ambassadeur me disait que le président Roosevelt lui avait exprimé le désir de me voir aux États-Unis et de m'avoir pour quelques jours à la Maison-Blanche avant l'expiration de son mandat présidentiel.

A n'importe quel moment, une invitation aussi aimable, de la part d'un homme dont j'admirais hautement la culture, l'intellij^ence et les éminentes qualités d'homme d'État, m'aurait fait un grand plaisir; mais elle me causa une immense joie, venant ainsi deux mois après le voyag-e dans l'Amérique du Sud. Visiter ainsi coup sur coup l'Amérique du Nord après celle du Sud, était une chance rare. Ma visite au Brésil et en Argentine ne m'avait, en somme, fait connaître qu'un fragment du nouveau monde : connaître le grand État du Nord, celui qui, à lui seul, personnifie aux yeux de tous l'Amérique, et cela en connaissant déjà les deux principaux États de l'Amérique du Sud, ce serait avoir observé tout au moins ce qu'il y a de plus important, de plus caractéristique et digne d'étude dans l'immense continent découvert par Christophe Colomb... Toutes les curiosités que les romans, les récits, les légendes au sujet des États-Unis avaient fait naître en moi et qui sommeillaient au fond de mon esprit se réveillèrent : j'oubliai le problème du progrès, les doutes qui me tourmentaient, toutes les questions qui m'avaient préoccupé pendant que

j'étais en Argentine, et le dialogue que je me proposais d'écrire, pour me préparer à mon nouveau voyage et mettre au point les conférences d'histoire romaine qui m'étaient demandées pour le Lowell hisiitufe, pour la Columbia University et pour VUniversity of Chicago, Je me mis en même temps à lire tous les livres possibles sur l'Amérique du Nord et je ne pensai plus au livre sur l'Amérique, que j'avais promis d^écrire.

Le I" novembre 1908, je m'embarquai pour New -York. Ce fut de nouveau, pendant trois mois, la vie intense : rapides voyages, visites incessantes, interviews, discours, enquêtes, études... J'ai visité des écoles, des hôpitaux, des universités, des prisons, des tribunaux, des usines, des banques, des syndicats; j'ai connu des milliardaires et des ouvriers, des industriels et des professeurs, des légistes et des journalistes; j'ai pu jeter un coup d'oeil dans les opulentes demeures des riches familles des grandes cités de l'Est et dans les petites maisons où la classe moyenne s'entasse; j'ai assisté à la frénésie laborieuse, à l'activité incessante, à la perpétuelle agitation où là-bas tout le monde s'use. Mais surtout j'ai vu surgir de nouveau devant moi — et cette fois gigantesque, monstrueux, déchaîné, quasi sublime dans son énergie sauvage — ce démon du progrès américain qui après m'avoir tant impressionné au Brésil et en

Argentine, où pourtant il était encore petit en comparaison, m'avait semblé, de retour en Europe, n'être plus qu'un fantôme! N'était-ce pas lui qui infusait dans toute l'Amérique — hommes et choses — cet esprit presque violent de nouveauté, de prodig-alité et d'énormité, qui m'étourdissait et me faisait presque peur? Aussi je ne me bornai pas à accumuler au hasard des impressions, des informations, des souvenirs; mais au milieu de l'agitation de la vie intense, le prog^rès américain occupa de nouveau toute ma pensée. Je m'efforçai de pénétrer plus profondément la nature de ce singulier phénomène, afin qu'il ne s'évanouît plus de nouveau dès que je serais rentré en Europe. Et finalement, un jour, il me sembla que je le tenais.

Nous avions été;, ma femme et moi, invités à déjeuner chez une demoiselle, très intelligente, qui parlait trois langues et possédait une culture remarquable. Elle vivait de sa plume, écrivant dans les journaux, faisant des traductions, donnant des leçons. Elle appartenait en somme à ce qu'on pourrait définir la moyenne classe intellectuelle. Et elle habitait en elfetavec une de ses sœurs, dans une rue du haut New-York, un petit appartement semblable à cent où vivent beaucoup de gens de la classe moyenne de New- York.

On y arrivait par un petit escalier de bois, on entrait par une petite porte qui donnait dans

un petit corridor, d'où l'on passait dans quatre pièces minuscules, dont le plancher grinçait sous les pieds et dont les minces parois laissaient clairement entendre les voix et les bruits des autres locataires du même palier. Aux fenêtres, les échelles de sauvetage rappelaient que la maison, construite en partie en bois, pouvait d'un instant à l'autre prendre feu comme une allumette.

Dans la maison, il n'y avait pas de domestique ; aidée de sa sœur, la jeune femme^, de retour chez elle, déposait sa plume et devenait cuisinière ou femme de chambre. Au point de vue de l'art culinaire, le déjeuner laissait deviner que les Jiiains qui l'avaient préparé ne possédaient pas une capacité technique considérable, ce qui ne gâta nullement notre plaisir, tant la société était intéressante et agréable.

Or, pendant que je déjeunais et que je regardais autour de moi, je songeais que l'Amérique est certainement beaucoup plus riche que les plus riches pays d'Europe. Une femme douée d'une intelligence et d'une culture égales à celles de notre charmante hôtesse^ vivant de sa plume à Paris, à Rome ou à Londres, y gagnerait sûrement moins. Et pourtant elle pourrait vivre plus confortablement : avoir une domestique qui la libérerait des soins d'intérieur les plus ennuyeux; habiter une maison plus grande et moins facilement inflammable; se mieux

nourrir d'aliments meilleurs et plus soignés. Mariée à un homme de la même condition, elle pourrait enfm aisément, sans trop de peine, avoir des enfants et les élever.

Et de la maîtresse de maison, mon esprit passa à toutes les personnes de la même condition, à ces classes moyennes qui sont partout le soutien et la base des institutions démocratiques et la grande réserve d'énergie de la civilisation moderne. A New-York, à Boston, à Philadelphie, dans les grandes villes de l'Est, j'avais connu plusieurs familles appartenant à cette classe; j'en avais écouté les confidences et les plaintes. Et je vis clairement alors combien la vie de ces classes moyennes est plus difficile et plus pénible dans les grandes villes des États- Unis qu'elle ne l'est dans les grandes villes d'Europe, à cause du prix plus élevé des vivres et des logements, de Textréme difficulté de trouver des serviteurs, des déplacements continuels auxquels ils sont obligés, de Ténorme dépense que représente l'éducation des enfants. Tout comme la personne chez qui je me trouvais, un commis de magasin, un petit employé, un ouvrier de quelque industrie de choix, bien que gagnant à Londres ou à Paris moins qu'à New-York, peut y vivre mieux à tous les

égards.

Et je me demandai alors : « Mais à quoi donc sert la richesse, si elle n'est pas un moyen pour

vivre plus à l'aise, pour se procurer un peu de confort, quelques commodités et quelques plaisirs de plus? D'où vient cet invraisemblable paradoxe d'une fortune qui se change en tourment? Comment se peut-il que l'Amérique, qui a déployé tant d'énergie pour exploiter les immenses richesses de son énorme territoire, n'ait pas ensuite pu ou su convertir ses richesses en bien-être pour toute sa population? Comment se fait-il que dans ce pays fortuné, les classes qui souffrent le plus soient précisément ces classes moyennes qui ont pourtant là sur l'État plus d'influence qu'en aucun autre pays d'Europe? Et comment se peut-il que dans des pays plus pauvres, il y ait des peuples et des classes plus satisfaits de leur sort ? »

C'est en réfléchissant à ce problème que je compris enfin ce qu'était véritablement le progrès américain, et je trouvai alors définitivement le sujet, le plan et la clé du dialogue auquel j'avais vainement réfléchi jusque-là.

Comment et de quelle façon, je vais tenter de l'expliquer dans l'étude suivante.

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