‹ Le gentilhomme campagnard (volume 2)Chapitre 3 sur 20 · UN JOUR DE FETE · texte numérisé non relu

UN JOUR DE FETE

Sur la côte où se trouve bâti Châteaugiron-le-Vieil, on aperçoit une assez grande maison, qui, sans offrir un aspect seigneurial, l'emporte infiniment cependant sur toutes les autres h ibltations du village. La façade d'un gris clair, égayée de contrevents verts, se détache agréablement des massifs qui l'entourent. L'entrée principale est tournée au levant et fait face aux ruines du château, qu'on voudrait un pou plus éloignées, car, sans parler de l'horizon qu'elles rétrécissent brusquement, elles semblent toujours prêtes à s'écrouler sur voire tête. De l'autre côté, la maison reprend tous ses avantages. Au lieu d'être dominée et comme rapetissée par resoarpement de rocher que couronne la vieille tour encore debout, c'est elle à son tour qui, grâce à la déclivité continue du terrain, domine le paysage largement ouvert au couchant.

De la terrasse assez étroite qui borde la façade, et qu'encadre à chaque bout un couvert de tilleuls, la vue embrasse d'abord la totalité d'un grand jardin, pLmté dans le goiît français d'autrefois, et qui descend par. étages jusqu'aux premières maisons de Châleaugiron-le-Bourg. L'œil plonge ensuite sur le bourg lui-même et sur son vallon, à tra\ers lequel il peut suivre assez loin les capricieux détours de la petrte rivière ; puis, passant par-dessus les faibles renflements de terrain qui, à droite, en circonscrivent le cours, il plane sur la vallée de l'Arroux, dont les derniers plans s'éteignent dans la direction delà Loire.

20 ŒUVRES DE Cil. DE BERiNARD.

Au commencement de l'automne de 1836, par une claire et fraîche matinée, le sable de cette terrasse, qui mieux que beaucoup d'autres mériterait le nom de Belle-vue, craquait sous Iôs pas saccadés et l'on pourrait dire impatients du personnage providentiel que nous avons annoncé à la fin du chapitre précédent. C'était un homme de cinquante-cinq ans, quoiqu'il parût en avoir à peine cinquante. Il était fort grand et plus gros encore, mais on voyait que les progrès de l'âge seuls avaient un peu altéré, par un embonpoint fort lestement porté d'ailleurs, les justes proportions d'une taille qui dans sa jeunesse avait dû être irréprochable. S'il avait perdu quelque chose du côté de l'élégance et de la souplesse, en revanche la largeur de ses épaules, les solides attaches de ses membres et la puissante énergie empreinte dans ses moindres mouvements annonçaient une vigueur athlétique à laquelle les approches du décUn n'avaient encore porté aucune atteinte.

Quoiqu'une bise asssez piquante courût par bouffées le long de la terrasse, ce personnage avait la tête nue, et ses cheveux, coupés fort courts, semblaient défier l'inclémence de l'air. Une barbe touffue, à laquelle eût convenu l'épithète de pie, tant les poils blancs et les noirs s'y trouvaient mêlés à nombre égal, couvrait la partie inférieure d'un visage régulier dont la sévérité habituelle n'excluait pas toujours une sorte de railleuse bonhomie. Ses yeux d'un gris clair, recouverts par des sourcils prompts à se contracter, étaient de ceux qui ne regardent jamais qu'en face, et devant lesquels se baissent involontairement les yeux des gens qui ont quelque raison de redouter une observation pénétrante.

Quant à ses vêtements, ils offraient cette simplicité, inculte qu'affectionnent dans leurs pénates et que conservent quelquefois au dehors la plupart des propriétaires campagnards. Une cravate de guingamp négligemment roulée autour du cou, une veste ronde de drap bleu qui remplissait a

LE GEMILHOMME CAMPAGNARD. 2«

la fois l'office dhabit et celui de gilet en laissant entrevoir une chemise de grosse toile, un pantalon de coutil devenu presque blanc à force de lavage, des souliers de chasse renforcés de sabots dont le bois mouillé de rosée conservait les traces d'une promenade matinale à travers les prairies : tel était son costume qui semblait mieux convenir à un paysan qu'cà une personne d'une classe plus élevée. Toutefois il était impossible de s'y méprendre ; sous ces humbles habits portés avec une aisance mêlée de dignité, non seulement on reconnaissait aussitôt le maître du logis, mais on devinait aussi l'homme de bonne compagnie et d'éducation cultivée, ce que les Anglais nomment un gentleman.

En effet, le personnage dont nous venons d'esquisser le portrait n'était rien moins que M. Henri de Châteaugiron, le doyen mais non le chef de la famille qui jadis avait régné féodalement sur un coin de terre; il était plus généralement connu sous le titre et le nom de baron de Vaudrey, selon l'usage conservé par les branches cadettes de quelques races nobles de substituer à leur nom patronymique celui d'une terre. Chef d'escadron dans un des régiments de cuirassiers de la garde royale, ce qui lui donnait le rang de lieutenantcolonel, le baron de Vaudrey avait quitté le service lors des événements de i 830, et, après avoir voyagé pendant deux ou trois ans à travers l'Europe, il était venu fixer sa résidence à Châteaugiron-le-Vieil, dans la maison simple mais commode qui avait servi de tous tempsd'apanage aux puînés de la famille, et de laquelle dépendaient d'assez belles propriétés composées en grande partie de bois. Dans cette retraite qu'il appelait en riant la cabane du soldat laboureur, il se trouvait placé entre les ruines du château de ses ancêtres et l'habitation seigneuriale possédée par son neveu, le marquis Héraclius de Chàteaugiron, chef du nom et des armes de cette maison chevaleresque.

Le baron, ou si l'on veut, le colonel, car les gens du voi-

sinage lui donnaient Tune ou l'autre de ces qunlifiraiions, s^lon qu'ils avaient plus de respect pour le titre féodal ou plus d'estime pour le grade militaire, M. de Vaudrey enfin se promenait à grands pas, depuis quelques minutes, le long de la terrasse de sa maison. Ses mains croisées derrière son dos étaient armées d'une longue-vue qu'il braquait, chaque fois qu'il s'arrêtait, sur le bourg de Châteaugiron, dont les logis les plus rapprochés étaient, comme nous l'avons dit, presque contigus aux murs qui entouraient l'extrémité inférieure du jardin.

La promenade du baron était très-restreinte, car elle avait pour limites les deux bouts de la terrasse qui, médiocrement longue déjà, se trouvait encore diminuée de chaque côté p;u- un ornement qu'on ne place guère d'ordinaire en pardi lieu, et dont l'aspect belliqueux constrastait avec la physiononne débonnaire de la maison et le calme universel qu'offrait au loin le paysage. C'étaient deux canons d'une livre et demie de balles chacun, montés sur des affûts roulants, pareils, sauf la différence du volume, à ceux qu'on voit rangés le long de l'esplanade des Invalides. Ces petites pièces d'artillerie, du genre de celles qu'on nomme fauconneaux, et qui ne sont plus guère d'usage, étaient d'un modèle ancien, curi(Hisemeiit ciselées et terminées au bouton de la culasse par une tête armée d'un bec crochu qui rappelait l'oiseau de proie dont elles avaient emprunté le nom. Malgré la couche de vert-de-gris dont le temps et la pluie avaient enduit leiu' bronze, on pouvait lire sur toutes deux la date de 1537; de plus, Tune portait l'inscription suivante gravée en demi-cercle derrière la lumière : Jeun- Fràcasse, tandis que l'autre, de mine non moins menaçante pourtant, s'était contentée de ce nom de baptême beaucoup plus inoiTcnsif : le Ré cci Ile-Mat in.

Le baron de Vaudrey, les sourcils froncés, l'air impatient, et marchant h grands pas sur sa terrasse de l'un à l'autre de ces fauconneaux, ressemblait en ce moment à Jean-Bartou

à Suiïron arpentant le pont de son vaisseau entre deux lignes de caronnades, et attendant l'épreuve d'un orage ou la bonne fortune d'un combat ; la lon-ue-vue qu'il tenait à la main, et dont il se servait à chaque instant, complétait encore la ressemblance.

Pour achever cette esquisse, disons qu'un énorme chien de garde, le cou garni d'un collier à pointes, marchait sur les talons de son maitre, ensuivant, sans s'écarter d'un pas, toutes ses évolutions, tandis qu'un gros chat blanc, couché sur le bronze de Jean- Fracasse, se chauffait aux rayons du soleil qui commençaient à éclairer une des extrémiles de la terrasse, dont le corps de la maison tenait encore le reste dans l'ombre.

Du haut du lit qu'il s'était choisi, sans se douter que ce fût à l'instar de Turenne, le matou regardait le dogue avec une sorte de dédain chaque fois que ce dernier passait devant iui. Evidemment il critiquait dans son for intérieur l'esprit de domesticité qui attachait ainsi son commensal aux pas de leur maître commun. On eût dit du philosophe genevois prenant en mépris plus encore qu'en pitié les assiduités servîtes d'un courtisan de l'OEil-dc-bœuf.

Cette scène silencieuse fut interrompue par l'arrivée de deux nouveaux personnages.

Le premier, du moins dans l'ordre de leur apparition, était un fort beau chien d'arrêt qui, rasant inopinément un des angles de la maison, se précipita par une suite de gambades sur la terrasse. A sa vue, le chat blanc, qui reconnut un ennemi, se jeta à bas de son canon, et grimpa lestement, malgré son embonpoint, au tronc du plus prochain tilleul. Le chien de garde, au contraire, poussa un demi-.iboiement plutôt par une habitude de vigilance que dans un esprit d'hostilité, et se prêta ensuite avec une sorte de condescendance sérieuse aux folles accolades du nouveau venu. Tandis que dogue et épagneul fraieruisaient ainsi, le second personnage parut à son tour à l'angle de la maison.

24 ŒUVRES I»E Cil. DE ItEUNAIîD.

Celui-ci était un jeune homme d'environ Ircnle ans, presque aussi grand que le baron, mais plus svelte, ainsi que le comportait la différence de leur âge. Ses habits simples, mais fort propres, étaient ceux d'un garde-chasse. Il portait en bandoulière un sac de cuir et un fusil h deux coups, tenait sa casquette d'une main, et de l'autre essuyait son front mouillé de sueur par un geste familier aux gens qui, craignant d'être accusés d'inexactitude, espèrent désarmer les reproches en indiquant que, s'ils sont arrivés tard, du moins sont-ils venus vite.

En le voyant approcher, le baron fronça le sourcil, s'arrêta pour attendre, et tira sa montre.

— Huit heures et quart, Rabusson, dit-il ensuite avec un accent de sévérité; aujourd'hui encore tu as manqué à l'ordre, et c'est la troisième fois que cela t'arrive depuis quinze jours.

— Mon colonel, répondit Rabusson d'un air contrit, je sais que je suis dans mon tort ; mais c'est que...

— C'est que... quoi ?

— C'est qu'en revenant de votre bois de la Tremblaie, j'ai passé parla ville, où j'ai été retenu plus longtemps que je ne le supposais.

En prononçant ces mots, la ville, d'un ton d'ironique emphase, le garde-chasse dirigea les yeux sur le bourg de Châleaugiron.

— C'est-à-dire, reprit M. de Vaudroy, que pour venir de la Tremblaie ici tu as décrit une parabole au lieu de suivre la ligne droite. Ce n'était pas le moyen d'arriver à temps. Du reste, tu n'avais pas besoin de m'avouer que tu venais de la ville; je t'y ai vu.

— Avec votre diablesse de lunette d'approche, dit Rabusson, en regardant du coin de l'œil l'instrument délateur.

— Oui, avec ma diablesse de lunette d'approche, répondit le baron, qui ne put réprimer un sourire ; je m'aperçois

LE GEMILIIOIUME CAJWrAGNAIîD. 2 5

que depuis quelque temps tu vas fort souvent à la viilc; mais passe encore pour aujourd'hui, et puisque nous parlons de la ville, il paraît qu'il y a du nouveau?

Pour la troisième fois, M. de Vaudrey se servait de cette expression la ville, et à chaque reprise, il y avait mis la même emphase ironique dont son garde-chasse lui avait donné l'exemple. Cette hyperbole dénigrante composait une plaisanterie traditionnelle à Châteaugiron-le-Vieil ; c'était une des mille et une vengeances inoffensives que se permet volontiers contre l'injustice de l'oppresseur la rancune de l'opprimé.

En remarquant le sourire du baron, Rabusson reprit son assurance habituelle.

— Du nouveau, je le crois bien, mon colonel, dit-il, en continuant d'essuyer la sueur qui de son front ruisselait sur ses joues brunies par le hâle ; ils sont tous sens dessus dessous ; on dirait le tremblement de terre de Babylone.

— Tu veux dire de Lisbonne, interrompit M. de Vaudrey en souriant de nouveau, car en réalite il y avait plus de sévérité sur ses traits que dans son caractère, et en outre il ne pouvait se défendre d'une indulgence particulière pour les petites peccadilles du garde-chasse qui, ancien maréchal des logis dans l'un de ses escadrons, était pour lui une espèce de confident, c'est-à-dire de favori.

— De Lisbonne; c'est juste, mon colonel, dit Rabusson.

— Et à quel propos sont-ils sens dessus dessous ?

— Parce qu'il paraît que c'est décidément aujourd'hui qu'arrive M. le marquis.

— Jusqu'à présent, v ne vois pas qu'il y ait là matière à un tremblement de terre, dit le baron d'un ton bref.

— C'est une manière de parler, mon colonel; ça veut dire que les bourgeois de Chàteaugiron préparent à M. le marquis une réception un peu distinguée. Il paraît que ce sera aussi beau dans son genre que rentrée d'Alexandre à...

— A Babylone, cette fois, interrompit M. de Vaudrey,

en voyant hésiter l'ancien maréchal des logis, dont l'érudition se trouvait de nouveau on détaut.

— A B.ibylone; c'est juste, mon colonel, reprit Rabusson avec déférence.

— Peste ! dit le baron, il paraît que messieurs les bourgeois de Châteaugiron, nos seigneurs et maîlrcs, sont diablement changés à leur avantage. Eu 81), ils ont voulu brûler le père ; ils ont fait faire au fds le tour du château une fourche au cou, et les voilà maintemant qui vont audevant du petit-fils avec la croix et la baimière !

— Sans compter ce que les gredins vous ont fait à vousmême, mon colonel.

— Oh! quant à moi, je n'ai pas trop à m'en plaindre ; en qualité de cadet, je ne devais pas hériter du château, et ils m'ont traité en conséquence. Au lieu de vouloir me jeter dans le four comme mon père, ou de me mettre la fourche au cou comme à mon frère , ils se sont contentés de m'attacher à une corde et de me plonger dans le puits, avec de l'eau jusqu'au menton, pendant deux heures d'horloge.

— Les brigands ! s'écria Rabusson ; un enfant de six ans !

— J'en avais huit, flatteur, ne cherche pas à me rajeunir; et puis tout cela n'avait rien de sérieux, — affaire de rire, comme disait le père Toussaint Gilles qui tenait la corde.

— Eh bien! mon colonel, dit l'honnête garde-chasse dont la physionomie exprim.iit 1 indignation et contrastait avec le calme sardoniquc de M. de Vaudrey, vous m'en croirez si vous voulez, mais les bourgeois de Châteaugiron de maintenant ne valent pas mieux que ceux d'autrefois, et l'aubergiste Toussaint Gilles, entre autres, est au moins un aussi grand coquin que son père. Tous tant qu'ils sont, malgré leurs momorics d'aujourd'hui, ils ne (Icnutuderaient pas mieux que de recommencer leurs bamboches du temps de la révolution. Par exemple, je ne crois pas qu'aucun

d'eux se hasarderait à vouloir vous redescendre dans un puits avec une corde.

— D'abord la corde casserait, dit le baron en regardant plaisamment sa colossale personne, et puis je pourrais bien en faire boire quelques-uns avant de boire moi-même.

— Sans compter ceux que se chargerait d'abreuver Grégoire Rabusson.

L'ancien lieufenant-colonel et l'ex-sous-officier, taillés en Hercule tous deux, échangèrent le regard souriant et assuré d'hommes qui connaissent leurs forces et savent que dans un péril ils peuvent compter l'un sur l'autre.

— - \insi donc, reprit le baron, monsieur mon neveu arrive aujourd'hui, et messieurs les bourgeois de Châteaugiron se disposent à lui fane une réception solennelle? C'est là sans doute la cause du mouvement et des allées et venues que j'aperçois depuis une demi-heure sur la place du château.

M. de Vaudrey braqua sa longue vue vers l'endroit qu'il venait d'indiquer.

— Qu'est-ce que c'est, demanda-t-il ensuite, que cette machine verte qu'on élève devant la grille?

— Un arc de triomphe, dit Uabusson.

— Un arc de triomphe ! et quelle victoire a remportée M. le marquis, pour qu'on lui élève des arcs de triomphe? Ces niaiseries sont aussi ridicules dans leur genre qu'étaient odieuses dansle leur les saturnales révolutionnaires. A coup sûr, sous cette sottise-là, il y a du Bubilier.

— Vous avez deviné, mon colonel, c'est le juge de paix qui dirige tout.

— L'aristocrate Bobilier du côté droit, le tribun Toussaint Gilles du côté gauche, et au centre le méticuleux maire Amoudru ne sachant de quel côté pencher, et aussi embarrassé que l'àne de Buridan entre ses deux picotins d'avoine ! Pauvre commune ! Du reste, c'est comme partout.

— C'est que c'est tout à fait ça, mon colonel, dit le gar Jechasse en riant, ils sont là tous les trois sur la place; M, Bobilier fait une vie de chien aux ouvriers qui ne vont pas assez vite, Toussaint Gilles ricane en attendant qu'il hurle, et le maire, selon son habitude, ménage la chèvre et le chou. Je serai bien trompé s'ils ne se prennent pas tous trois aux cheveux avant la fin de la journée.

— L'arc de triomphe sans doute ne composera pas toute la fête; qu'y aura-t-il encore?

— On dit que les pompiers prendront les armes.

— Il est assez juste qu'ils remercient mon neveu des casques dont il vient de leur faire cadeau ; mais qu'en dit le capitaine Toussaint Gilles ?

— Il paraît qu'il n'en sait rien.

— Comment! la compagnie s'assemble, et le capitaine n'en sait rien ! Qui donc commandera?

— Le lieutenant Amoudru, le tiis du maire, un petit ambitieux.

— C'est donc un coup monté contre ce brave républicain de Toussaint Gilles?

— Ça m'en a tout l'air. Et à propos de ça, mon colonel, j'ai quelque chose à vous demander*.

— Demande.

— Si l'on bat le rappel, faudra-t-il que nos pompiers à nous se mettent en marche ? Ils voudraient savoir ce que vous voulez qu'ils fassent.

— Que pas un ne bouge, dit vivement le baron; les folies de Châteaugiron-lc-Bourg ne doivent pas gagner Châteaugiron-le-Vieil. D'ailleurs nos pompiers n'ont à témoigner aucune reconnaissance à mon neveu; sur les soixante casques qu'il a envoyés, ils n'en ont pas obtenu un seul, car, messiem's les bourgeois se sont fait la part du lion comme de coutume : tout pour eux, rien pour nous. Ainsi, je le répète, que pas un de nos pompiers ne bouge; tu m'entends.

LE GENTILUOMME CAMPAGNARD. 29

— Suffit, mon colonel, pas un ne bougera : tout ce que vous dites est ici mot d'Évangile.

— Les pompiers de la ville prendront donc les ai'mes. Après ?

— Les garçons doivent donner un mouton.

— A qui ? à mon neveu?

— Eh ! non ; à madame la marquise qui vient au château pour la première fois.

— C'est juste, dit à demi-voix le baron d'un air pensif, Héraclius amène sa femme.

— On dit qu'elle est fièrement jolie, la femme de M. le marquis.

— C'est ce que nous saurons quand nous l'am-ons vue.

— Comment ! mon colonel, dit le garde chasse étonné, vous ne connaissez pas encore madame la marquise, la femme de votre neveu, qui est marié depuis plus de dixhuit mois ? Cependant vous êtes allé à Paris il n'y a pas longtemps?

— Il me semble, maître Rabusson, dit M. de Vaudrey d'un ton sévère, que nous changeons un peu de rôle et que c'est toi qui m'interroges; continue ton rapport, et revenons à nos moutons.

. — Pardon, mon colonel, j'ai dit un mouton.

— Un ou plusieurs, peu importe. Ce cadeau-là me paraît mieux imaginé que la parade des pompiers; c'est plus substantiel du moins.

— Oui, mon colonel, ça se mange.

— Est-ce tout?

I — Les filles, que vous pouvez entendre brailler d'ici... ' — Il me semble en effet avoir entendu, à plusieurs reprises, des miaulements aigus dont je ne me rendais pas bien compte.

— Un vrai concert de chats ; c'est bien ça.

— Où sont-elles?

— Dans la sacristie.

— Et on les cntond d'ici ? quels gosiers!

— La fenêtre de la sacristie est ouverte, et le vent porte la voix de ce côté ; et puis, il faut leur rendre justice, elles crient bien : je suis sûr qu'elles auraient couvert les trompettes du régiment.

— Elles veulent donc chanter quelque chose à ma nièce?

— Des couplets qu'a composés M. Bobilier, et que le curé, qui les fait répéter en ce moment, a mis sur un air de cantique; mais ce n'est pas tout.

— Quoi encore?

— Quand elles ont su que les garçons voulaient donner un mouton, elles se sont piquées d'honneur et ont parlé d'offrir deux tourterelles. Malheureusement on n'en a pas trouvé. Alors il a été question de se rabattre sur des pigeons.

— J'approuve le remplacement, dit le baron qui rit de nouveau : comme symbole, les tourterelles eussent été préférables sans doute; mais comme rôti les pigeons valent mieux.

— Eh bien ! il paraît que M. Bobilier, qui gouverne tout ça, n'aime pas ce rôti-là, car il n'a pas voulu entendre parler de pigeons. Il a décidé qu^", puisqu'on ne trouvait pas de tourtf-relles, on offrirait à madame la marquise une corbeille de lleurs.

— Un pur Céladon, un vrai berger de Watteau, ce Bobilier, malgré ses soixante-douze ans et sa perruque jaune ! — Mais de qui, diable ! tiens-tu tous ces détails?

— Je Vi-.is vous dire ça, mon colonel, répondit Rabusson avec une nuance d'embarras; comme je passais par hasard devant la forge, mademoiselle Virginie, la femme de chambre de madame Grandperrin en est sortie...

— Par hasard aussi^ sans doute, interrompit le baron d'un air malicieux.

— C'est elle qui m'a raconté tout ce qui se passe, se nâta d'ajouter le garde-chasse, et de plus elle m'a remis pour

'vous une lettre de sa maîtresse.

Rabusson tira de sa poche un petit billet à cachet armorié et dont le papier soyeux était imprégné d'un doux parfum. A moins de se rappeler que Vénus était la femme de Vulcain, il eût été impossible de soupçonner qu'un objet si mignon pût sortir de cette chose enfumée qui se nomme une forge.

Toute expression de moquerie avait disparu sur les traits du baron. Il prit d'une main empressée le papier que lui présentait le garde-chasse et dit brusquement :

— Voilà deux heures que tu me contes des sornettes, tandis que tu aurais dû commencer par me remettre cette lettre.

Sans attendre la réponse, M. de Vaudrey fit un demitour, reprit sa promenade et. ouvrit la missive parfumée qu'il lut en marchant.

Le billet de madame Grandperrin ne contenait que les lïiots suivants :

« Nous comptons sur votre promesse, et nous vous at- « tendons à dîner ; mais surtout venez de bonne heure. Il a est nécessan^e que je vous voie avant que les autres perce sonnes soient arrivées, et que je vous parle sans témoins. « Il s'agit de l'afi'aire la plus importante pour moi, d'une « chose que je ne peux dire qu'à vous, d'une chose que « vous ne pouvez deviner mnlgré tout ce que vous savez « déjà, enfin d'un service que vous seul pouvez me rendre. « Je suis orgueilleuse, vous le savez. Aussi ne vous avoue- « rais-je pas que j'ai besoin de vous, si je n'étais sûre que « vous ferez ce que je demande. Je vous attends à midi; « vous me trouverez dans l'ailée des marronniers. »

— Voilà les petits profits des barbes grises, se dit le baron en mettant la lettre dans sa poche ; les plus jolies femmes leur donnent des rendez-vous avant même d'en avoir été priées. A vrai dire, j'aimerais tout autant être à l'âge où c'était moi qui en demandais et où l'on m'en refusait souvent : mais il ne s'agit pas de cela. Cette pauvre Clarisse

32 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

a niis sa confiance en moi, je lui montrerai qu'elle l'a bien placée.

M. de Vaudrey retourna sur ses pas, et se rapprociiant du garde-chasse :

— Ta n'as pas autre chose à me dire ? lui dcmaudut-il.

— Si faitj mon colonel, répondit Rabusson en reprenant l'attitude du port d'armes qu'il avait un instant quittée pour caresser de la main le chien de garde; j'ai à vous dire qu'en traversant votre bois de la Tremblaie, j'ai entendu tirer deux coups de fusil l'un sur l'autre, enfin un coup double.

— Encore ! s'écria le baron d'un ton de colère, car i' partageait au suprême degré l'aversion qu'inspirent aux propriétaires de bois les braconniers; et l'as-tu arrêté, le coquin?

— Malheureusement non ; j'ai couru à toutes jambes, mais il avait été aussi leste que moi ; plus personne. J'enrageais, comme vous pouvez croire, mon colonel, quand cinq minutes plus tard, en passant dans le chemin de la Croix-Blanche, qu'est-ce que j'aperçois? l'avocat Froidevaux.

— C'était lui, dit M. de Vaudrey avec l'accent d'une conviction bien arrêtée.

— Il n'y a pas de doute, mon colonel, car c'est bien le plus infâme braconnier du pays. Aussi je lui ghrde une dent, et il ne portera j>as en paradis tous les perdreaux qu'il nous a tués. Dire qu'il n'a jamais été pincé qu'une fois, et pas par moi !

— Pends-toi, Grillon, dit le baron malgré sa mauvaise liumcm'. Et que lui as-tu dit, à maître Froidevaux?

— Que pouvais-je lui dire ? il était sur le chemin de la commune; il avait son fusil sous le bras, le chien au repos; et son gueux de Pyrame lui marcliait sur les talons connue un hypocrite qu'il est. Que pouvais-je lui dire?

— Tu pouvais lui dire... Mais je le lui dirai mieux moi-

même dans quelques instants, car c'est aujourd'hui que vient notre atfaire à la justice de paix. Est-ce tout?

— Oui, mon colonel.

— Voici l'ordre pour aujourd'hui : Je vais descendre à la ville...

— Pour recevoir M. le marquis à son arrivée ? demanda Rabusson avec la familiarité que se permettent volontiers les favoris.

— Non, répondit M. de Vaudrey d'un ton sec; si M. le marquis a envie de me voir, il prendra la peine de monter chez moi.

— Au fait, mon colonel, il est votre neveu, et c'est lui qui vous doit le respect.

— Pendant mon absence, tu resteras ici. Quand le facteur arrivera, tu regarderas s'il y a des lettres avec mes journaux.

— Oui, mon colonel.

— S'il y en a, tu examineras si dans le nombre il ne s'en trouve pas qui portent le timbre de Màcon.

— Oui, mon colonel.

— En ce cas, tu me les apporteras. Je serai à la justice de paix probablement jusqu'à midi; à partir de là^ tu me trouveras à la forge.

— Oui, mon colonel.

— Surtout si le rappel bat, que personne ne bouge. Maintenant, va déjeuner.

Rabusson salua militairement, et reprit avec son chien le chemin par où ils étaient venus, tandis que M. de Vaudrey rentrait dans sa maison par un perron donnant sui' la ler- : jsse.

3 i ORUVRÏÏS DE CH. DE BER>'ARD.

lES AUTORITÉS DU VILLAGE.

Pour employer lexprossion dont s'était servi le garde Rabusson, tout se trouvait sens dessus dessous à Chateaugiron-le-Boui g. Mais c'était sur la place du château que se passaient les scènes les plus animées; car là devait avoir lieu la réception oificielle du manjuis, et dès le point du jour on y avait travaillé aux préparatifs de la fête.

Devant la grille, sur le terre-plein qui coupait le fossé en deux parties égales, des ouvriers achevaient de dresser l'arc de verdure qui s'était attiré l'improbation du baron de Vaudrey. Quatre poteaux, d'une vingtaine de pieds, réunis au sommet par autant de cintres, et revêtus de fourreaux de buis soigneusement taillés, en formaient la partie essentielle. Quant aux accessoires, ils se composaient de bandes de calicot rouges, bleues et jaunes qui, roulées en spirale autour des poteaux, leur donnaient une physionomie de colonnes torses, et d'un grand châssis de papier recouvert d'une toile que deux hommes, perchés sur des échelles, s'efforçaient d'ajuster au-dessus de la partie antérieure de l'arc de triomphe.

Parmi les curieux groupés devant les ouvriers, on apercevait au premier rang un grand homme maigre, à tête chauve, et à figure à la fois débonnaire et madrée, qui semblait présider à l'achèvement des travaux. La déférence qu'on lui témoignait, et surtout un bout d'écharpe tricolore qui sortait d'une des poches de son habit d'un gros drap bleu à boutons pareils, faisaient reconnaître en lui la première autorité de Chàteaugiron, le méticuleux maire Amoudm, dont il a été question plus haut.

De chaquo côté de l'arc, le long du fossé, se trouvait fichée en terre une rangée de boîtes d'artifice qui, presque autant que l'arc lui-même, excitait l'aflmiration des enfants du bourg; cette batterie, qui leur promettiiit un si agréable tapage, était placée sous la surveillance du garde champêtre Cliambard, promu en cette occasion à la dignité de granil maître de l'artillerie. Vêtu de ses plus beaux habits, et orné de sa bandoulière, cet éminent fonctionnaire se promenait gravement devant ses pièces, en réprimant parfois, à l'aide d'une baguette armée d'avance d'une mèche, la curiosité indiscrète des enfants dont il était obsédé.

A Tune des fenêtres du bâtiment où vivaient fraternellement la justice de paix et la mairie, sans parler des pompes de la commune et de leurs accessoires, apparaissait à chaque instant une vieille figure à nez en bec-à-corbin et à menton de galoche, coitfée jusqu'aux yeux d'une perruque ébouriffée qui, si l'on en croyait sa couleur jaunâtre, avait pu être blonde dans sa jeunesse. Cette face respectable appartenait à M. Bobilier, le juge de paix du canton, qui, forcé par l'approche de l'iieure de son audience d'abandonner au maire Amoudru la direction des préparatifs de la fête, ne pouvait s'empêcher cependant de jeter, de temps en temps, un regard vigilant sur les ouvriers que dans son zèle il avait tracassés inexorablement pendant toute la matinée, au point d'être vingt fois envoyé tout bas par eux aux cinq cents diables.

Le digne magistrat, beaucoup plus occupé en ce moment de la cérémonie dont il s'était constitué l'ordonnateur que des procès qu'il allait avoir à juger, ne se dissimulait pas l'étendue de sa responsabilité. La première visite de la marquise de Châteaugiron, (ju'on disait sijolie.au château dont I elle avait épouse ie maître, roulait sur lui, Bobilier, comme airtrcfois avait roulé sur Yatel le voyage de Louis XIV à Cliantilly; une femme, après tout, mérite bien autant d honneurs qu'un roi, surtout quand elle est charmante j

aussi nous ne répondrions pas qu'en cas d'échec le galaxit juge de paix n'eût renouvelé la catastrophe qui a rendu illustre à jamais la mémoire de l'héroïque maître d'hôtel.

En ce moment la toilette de M. Bobilier offrait une transition pittoresque entre le costume de ville et celui de tribunal. Son petit buste maigre et sec se trouvait emboîté dans un justaucorps de percaline noire boutonné du haut de la poitrine au nombril^ sorte de pacifique jaque de mailles^ que les gens de palais endossent d'ordinaire par-dessous leur robe. A son cou pendait un rabat sur lequel son nez crochu semblait se courber comme pour y aspirer les grains de tabac copieusement éparpillés sur la mousseline. Sans craindre de compromettre sa digiîité en se montrant à ses justiciables dans cet appareil incomplet^ le juge de paix, sa toge à la main, se penchait à la fenêtre en grommelant entre ses dents d'un air de courroux :

— Fichus maladroits ! lourdauds! bêtes de somme! jamais ils n'en viendront à bout ; voilà un quart d'heure qu'ils sont après, et rien n'avance. Ils sont capables de crever mon tableau, les chiens qu'ils sont ! et cet Amoudru qui les regarde faire bouche béante , sans plus s'émouvoir qu'une souche !

Devant la porte de l'auberge du Cheval-Patriote, entouré d'un groupe de paysans des villages voisins qui attendaient l'ouverture de l'audience, un autre personnage suivait non moins attentivement que le juge de paix les travaux de l'arc de triomphe, mais nous devons ajouter que leur attention était d'une nature fort opposée : autant l'une était inquiète, et l'on pourrait dire paternelle, autant l'autre semblait dénigrante et hostile.

Maître Toussaint Gilles (le lecteur l'a reconnu sans doute) était un grand et gros homme , porteur d'une large figure bourgeonnce (|ue surmontaient des cheveux noirs fort crépus, et sur laquelle se découpaient en forme de fer à cheval d'énormes moustaches qui , après avoir encadré la

LE GENIiLHOM.>lE CAMPAGNARD. 3Î

bouche, descendaient de chaque côté jusqu'au bas du menton. Pour relever la physionomie farouche dont la nature l'avait doué et à laquelle il tenait évidemment beaucoup, l'aubergiste portait sur Toreille une calotte grecque du plus beau rouge, ainsi que le gland qui s'y trouvait attaché ; autour du cou une cravate de laine de même couleur, et, comme vêtement principal, une longue veste brune taillée en carmagnole ; à cela près que la calotte ne reproduisait pas exactement le bonnet phrygien, c'était le costume des Jacobins de 93. *

Les différents groupes répandus sur la place se livraient à des discussions fort animées ; mais toutes ces conversations qui pourtant avaient lieu à très-haute voix, étaient couvertes par l'aiguë mélopée qui s épanchait, torrent fort peu harmonieux, par une des fenêtres de l'église. Dans la sacristie, en effet, ainsi que l'avait dit le garde-chasse, une trentaine de jeunes filles , les plus belles voix de Châteaugiron, répétaient , sous la direction du curé , des couplets consacrés à l'éloge des vertus , plutôt supposées que connues, de la nouvelle dame du château ; et les instruments cuivrés de M. Sax lui-même auraient eu quelque peine à lutter avantageusement contre les éclats de voix surhumains de ce vigoureux chœur de chant.

— Il y a donc du nouveau chez vous, monsieur Toussaint Gilles ? dit à l'aubergiste du Checal-Patriote un vieux paysan, assigné à comparaître le jour même à la justice de paix, et qui venait d'arriver sur la place.

— Pardieu ! ça se voit de reste, répondit d'un ton bourru le farouche républicain , sans quitter une énorme pipe de buis de laquelle il tirait silencieusement , depuis quelque temps, des bouffées de tabac non moins copieuses.

— Ça se voit, c'est possible, quand on a de bons yeux, reprit le paysan; mais vous savez que les miens ne valent plus guère grand'chose. Qu'est-ce qu'ils font donc là-bas? un repo^oir?

88 ŒUVRES DE Cil. DE KERNARD.

— Un reposoir ; vous y êtes père Cocquard, dit l'aubergiste en ricanant.

— Pourtant ce n'est pas aujourd'hui la Fête-Dieu.

— Ni la Saint-Pantaléon, dit un autre.

— Ni même la Saiat-Gontran, ajouta un troisième.

— Tout ça n'empêche pas que le père Cocquard a mis le doigt dessus, reprit Toussaint Gilles en quittant sa pipe cette fois, car la démangeaison de haranguer commençait

aà lui monter à la gorge. Il est vrai que ce n'est aujourd'hui ni la Fête-Dieu, ni la Saint-Pantaléon, ni la Saint-Gontran ; mais en revanche c'est la fête de sainte Aristocratie, patronne de tous ces plats valets qui travaillent là-bas.

— Sainte Aristocratie ! répétèrent plusieurs assistants d'un air ébahi ; nous n'avons jamais entendu parler de cette sainte-là.

— Je le crois bien , continua l'aubergiste dédaigneusement ; vous autres paysans , quand vous avez travaillé comme des bêtes de somme, vous ne songez plus qu'à boire, manger et dormir; aussi qu'en résulte-t-il ? c'est qu'il n'y a pas moyen d'avoir une conversation raisonnable avec vous; autant vaudrait adresser la parole à vos bœufs.

— Monsieur Toussaint Gilles, dit le père Cocquard avec mi sourire aigre-doux, il me semble qu'en votre qualité d'aubergiste vous ne devriez pas tant mépriser ceux qui songent à manger et à boire.

— Ce n'est pas que je les méprise, père Cocquard, répondit le républicain d'un ton moins âpre; je les estime au contraire, et la preuve c'est qu'au sortir de l'audience, tous les gens qui auront envie de faire un bon dîner le trouveront chez moi ajuste prix. Ce que je voulais dire, c'est que je suis indigné quand je pense à l'ignorance dans laquelle les prêtres d'un ccMé, les nobles de l'autre, et le gouvernement par-drssus tout, cherchent à retenir les gens de la campagne. Voilà ce qui m'indigne, père Cocquard.

— Ainsi donc j'avais raison, et ce que je vois là c'est un reposoir.

— Mais non, dit timidement un jeune villageois ; ils appellent ça une arche de triomphe. i

— Et moi, interrompit impérieusement Toussaint Gilles,! je suis de l'avis du père Cocquard : je soutiens que c'est un vrai reposoir ; seulement, au lieu d'un saint, c'est un ci-devant qui en aura l'étrenne.

j — Votre marquis de Chàteaugiron ? dit un paysan : on assure qu'il arrive ce matin.

— Notre marquis ! s'écria l'aubergiste avec indignation : libre à vous, qui n'êtes pas d'ici, de vous mettre à genoux devant les hochets nobiliaires ; mais sachez que les bour-

. geois de Chàteaugiron, j'entends ceux qui ont le sentiment

de leur dignité, etnon ce tasd'imbéciles qui se promènent sur

:i la place en ayant l'air de trouver tout ça superbe ; sachez,

il dis-je, qu'un bourgeois de Chàteaugiron digne de l'être, et

(j'en pourrais citer au moins un, ne reconnaît ni comte, ni

lJ duc, ni marquis, et n'accorde ces titres surannés, ou plutôt

ïces ridicules sobriquets à personne.

! Content de sa période, Toussaint GiMes remit le bout du

tuyau de sa pipe entre ses lèvres, enfonça ses deux mains

dans les vastes poches de sa carmagnole, et, se cambrant

majestueusement, il promena sur le groupe qui l'entourait

un regard qui semblait attendre les applaudissements.

Les paysans, dont quelques-uns avaient la bouche ouverte et les yeux écârquillés, gardaient un silence qu'il ne tenait qu'à l'orateur de prendre pour celui de l'admiration, et qu'interrompit l'interpellation suivante, partie soudain de l'intérieur de l'auberge :

— Dites donc ! monsieur l'hôte, monsieur le tavernier ! Toussaint Gilles se retourna vivement, et tous les yeux

v'étunt levés vers une des fenêtres du premier étage d'où Haitdescendue l'apostrophe, y aperçurent un jeune homme jloi.d, d'une figure assez cavalière, et mis avec une élé-

gaiice poussée jusqu'à la recherche^ qui se penchait en deliorS;, une serviette d'une main et un verre vide de l'autre.

— Que désirez-vouSj monsieur le vicomte ? dit l'aubergiste en portant la main à son bonnet rouge.

— Du vin, pardieu! Voilà une heure que je m'égosille à en demander ; il n'y a donc pas plus de garçons que de sonnettes dans votre respectable établissement?

— Vous allez être servi à l'instant, monsieur le vicomte; à l'instant même.

L'aubergiste se précipita dans son logis en appelant d'une voix de taureau furieux l'unique serviteur qui l'aidait à servir ses pratiques.

— Tiens, tiens, dit le narquois père Cocquard, il paraît que si les ducs et les marquis sont rayés du calendrier de Toussaint Gilles, les vicomtes ne le sont pas encore.

En ce moment le châssis que les ouvriers essayaient vainement de poser au sommet de l'arc de triomphe échappa des mains de l'un d'eux et tomba, sans que l'autre parvînt à le retenir.

— Ah ! les brigands ! s'écria de la fenêtre où il était en observation M. Bobilier, qui, distrait de ses fonctions de magistrat par l'intérêt qu'il prenait à ce qui se passait sous ses yeux, n'avait pas encore songé à passer sa robe : ah ! les gredins ! un ouvrage qui m'a coûté quinze jours de travail.

Sans s'inquiéter de la singularité de son costume, le bouillant vieillard s'élança hors du vestiaire, sauta plutôt qu'il ne descendit les cinq marches du perron, et courut de toute la force de ses jambes, encore lestes malgré son âge, vers les ouvriers, qu'il trouva pestant et maugréant contre la besogne difficile qui leur était imposée.

— Ce n'est rien, monsieur Dobilicr, lui dit le maire en le voyant accourir, rouge de colère ; votre châssis n'est pas crevé.

Le juge de paix s'assura d'abord avec une sollicitude pa-

ternelle de la vérité de cette assertion^ et s'adressant ensuite aux ouvriers :

— Mais, ânes bâtés, leur dit-il, mais, oisons bridés que vous êtes, vous ne voyez donc pas que vos échelles sont trop courtes?

— Nous le savons bien, répondit un des travailleurs d'un ton bourru.

— En ce cas, pourquoi n'en allez-vous pas chercher d'autres?

— Où ça?

— Comme s'il manquait d'échelles à Châteaugiron? Allez au plus près.

— Il n'y a que celles des pompiers qui soient assez longues.

— Eh bien ! fainéants, au lieu de rester là à me regarder comme si j'étais un animai curieux, courez chercher les échelles des pompiers.

Le digne juge de paix, avec son justaucorps de percaline, son rabat attaché de travers et sa perruque jaune aux cent boucles, était en effet plus curieux à voir qu'il ne l'imaginait.

— Pour aller chercher les échelles, dit un des ouvriers, il faudrait avoir la clef de la remise où elles sont.

— La clef ! Amoudru, la clef ! dit le magistrat impatient; c'est vous qui devez l'avoir.

— Je ne l'ai pas, répondit le maire avec une sorte d'embarras.

— Comment ! vous ne l'avez pas ! où est-elle donc ?

— Chez le capitaine des pompiers.

— Et vous n'avez pas une seconde clef ?

— Non.

— Quoi ! vous, maire de Châteaugiron, vous, le chef de la commune, vous n'avez pas une double clef du lieu où sont les pompes ! s'écria M. Bobilier qui, dans la mauvaise humeur où le mettait le retard apporté à l'achèvement de

4* CEUVRES DE CH. DE IIERNARD.

son ouvrage, ne demandait qu'à trouver sur qui la passer ; ainsi donc, si ce drôle de Toussaint Gilles était absent ou ivre, ce qui lui arrive souvent, et que le feu prît quelque part, il faudrait enfoncer les portes pour avoir les pompes ! "Voilà comment vous entendez vos devoirs d'administrateur; je vous en fais mon compliment.

— Faut il demander la clef à M, Toussaint Gilles ? dit un des ouvriers, tandis que le maire ne soufflait mot, habitué et résigné qu'il était sans doute aux semonces du juge de paix.

— Oui, certes, il faut y aller, et vite.

— Pourvu qu'il veuille la donner, dit Amoudru à voix basse.

— Pourvu qu'il veuille donner la clef? répéta le ma-gistrat d'un ton cassant; je voudrais, ma foi, qu'il la refusât; j'avoue que je serais curieux de voir ça.

— Eh bien ! vous le verrez, selon toute apparence, reprit le maire toujours à demi-voix, car Toussaint Gilles, mî digne homme d'ailleurs, a parfois la tête un peu près du bonnet; vous connaissez ses opinions, et peut-être vaudrait-il mieux...

— Justin, dit M. Bobilieren coupant la parole au prudent administrateur, va demander de ma part à l'aubergiste Toussaint Gilles la clef do la remise où sont les pompes.

— Et dis-lui, ajouta le maire, que nous le prions...

— Dis-lui, interrompit brusquement le juge de paix, que j'ai besoin de la clef, et pas autre chose.

Le jeune ouvrier traversa la place en courant pour aller à la recherche du capitaine des pompiers, qu'on ne voyait plus devant la porte de son auberge.

' - Amoudru, dit pendant ce temps le juge de paix au maire qu'il avait pris à l'écart, avec votre système de temporisation, de conciliation et d'irrésolution, vous ne ferez jamais besogne qui vaille, et à force de vouloir devenir l'ami de tout le monde, vous ne resterez celui de personne.

Comment, ayant un intérêt aussi grand à vous mettre dana les bonnes grâces du marquis, pouvez-vons songer à ménager un drôle tel que Toussaint Gilles, qui ne fait que déblatérer contre lui du matin au soir? Je vous en préviens, Amoudru. parce que je voudrais voir réussir votre affaire, si le marquis apprend que vous conservez des relations intimes avec un de ses ennemis déclarés, il vous en saura le plus mauvais gré, et alors adieu le fermage de sa terre.

— Ma position, monsieur Bobilier, est bien embarrassante, voyez-vous, bien embarrassante, répondit le maire en hochant la tête lentement.

— Tout vous embarrasse, vous, tout vous fait peur.

— Si vous étiez à ma place...

— Avotre place, je ferais ce que je fais à la mienne, j'aurais une opinion à moi, une volonté à moi, et quand j'aurais pris un parti, je n'en démordrais pas. Mais vous, vous faites des monslres de tout. Par exemple, cet affreux manche à balai, qu'ils appellent l'arbre de la liberté, et qui me gâte mon arc de triomple, que ne vous ai-je pas dit pour vous décider à le faire abattre? Y suis-je parvenu?

Le manche à balai dont parlait avec tant d'irrévérence le juge de paix était un pleiiplier qu'en 4830 les patriotes de Châteaugiron, Toussaint Gilles en tête, étaient venus planter solennellement au milieu du terre-plein, devant la grille du château. Transplanté déjà grand et sans trop de précaution, il n'avait pas tardé à dépérir , en ce moment, il était parfaitement desséché, et derrière l'arc de triomphe qui ne le masquait qu'en partie, il se dressait piteusement, plus semblable à un mit qu'à un arbre. Au sonnnet,unlong bâton supportait une bande étroite d'étamine bleue; c'était tout ce qui restait du drapeau tricolore de 1830; lèvent,^ ainsi qu'il arrive presque toujours en pareil cas, ayant depuis longtemps déchiré et emporté le reste.

— Coup.r l'arbre de la liberté ! dit le maire en baissant encore la voix; vous n'y songez pas, monsieur Bobilier,

4t ŒUVRES DE CH. DE BERNARD,

— Si pardipu, j'y songe^ et depuis longtemps.

— Couper l'arbre de la liberté! pour que si les républicains l'emportent, comme c'est possible, on vienne brûler ma maison et moi dedans !

— Bah ! vous n'avez en tête que pendaisons et incendies.

— C'est que nous avons à Châteaugiron bien des mauvais sujets, reprit Amoudru, qui regarda autour de lui d'un air inquiet, comme s'il eût craint qu'un autre que son interlocuteur pût l'entendre. Voyez-vous, monsieur Bobilier, quoique je n'aie pas votre âge, je connais le pays mieux que vous. On n'y est pas bon.

— Je le sais, Amoudru, je le sais. Vos bourgeois de Châteaugiron, comme ils s'appellent, sont un tas de vantards et de criards qui auraient besoin d une bonne leçon ; mais s'ils ne valent pas grand'choso, raison de plus pour ne pas mollir dans l'exercice de vos fonctions.

— Raison de plus, tant qu'il vous plaira ; en attendant je ne suis pas tranquille,

— Pourquoi ça?

— D'abord, à cause de toutes ces manigances au sujet de' l'élection au conseil général. Pas plus tard qu'hier, M. de Boisjoly ne m'a pas laissé ignorer que je couruis risque d'être destitué si je ne votais pas pour le candidat du gouvernement.

— Amoudru, vous savez ce que dit l'Evangile : « Nul ne peut servir deux maîtres. » Entre M. le marquis de Châteaugiron et M. le maître de forges Grandperrin, il faut donc choisir.

— C'est justement ce choix...

— Qui vous embarrasse? lime semble pourtant que M. Grandperrin ne possède pas, ainsi que M. le marquis, un magnifique domaine dont le bail est sur le point d'expirer.

— C'est vrai, monsieur le juge de paix, et je comprends la valeur de cette raison-là mais il y a aussi une autre chose qui me tracasse.

— Quoi donc encore?

— Cet ordre que vous m'avez fait signer hier.

— Pour la prise d'armes des pompiers?

— Justement. Quand Toussaint Gilles va entendre le rappel, il sautera au plancher.

— Qu'il y saute et s'y brise le crâne, le jacobin qu'il est !

— Mais, monsieur Bobilier, êtes-vous bien sûr au moins que je sois dans mon droit?

— Si j'en suis sûr, répondit le pétulant vieillard d'un air blessé: si moi, juge de paix du canton, je suis sûr de ce que j'avance quand il s'agit d'une question d'autorité administrative !

— Ce que je dis là, ce n'est pas pour vous offenser ; mais il y a des personnes qui prétendent....

— Il y a partout des sots qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Voici la chose en deux mots, et je ne devrais pas être obligé de vous la répéter, ajouta le juge de paix d'un ton péremptoire ; vous êtes maire de la commune, et en cette qualité vous êtes le chef né de la garde nationale ; or les pompiers font partie de la garde nationale, ou plutôt à Châteaugiron ils sont toute la garde nationale ; donc vous avez le droit de faire prendre les armes aux pompiers. Est-ce clair ?

— J'admets ça, répondit le maire d'un air assez peu convaincu; mais puisque Toussaint Gilles est le chef delà compagnie, n'était-ce pas à lui qu'il eût fallu envoyer l'ordre ?

— Dans les cas ordinaires, oui; aussi c'est ce que vous avez fait il y a quinze jours, quand on croyait que le marquis devait arriver à cette époque. Qu'a fait Toussaint Gilles ?

— Ce qu'il a fait?... dit Amoudru en se mordant les lèvres.

— Il vous a envoyé promener. . . et vous l'avez souffert, dit ironiquement le juge de paix.

— C'est que, voyez-vous, monsieur Bobilier, je ne suis pas

te ŒUVRES DR CH. DE BERNARD.

un homme méchant, moi, et se brouiller comme ça, pour un mot, avec une ancienne connaissance...

— Soit. Si les grandes moustaches de Toussaint Gilles vous font peuE, c'est votre affaire.

— Peur, répéta le maire dont ce mot parut émouvoir la débonnaireté habituelle; sachez que je n'ai peur de personne ; maison a toujours assez d'ennemis.

— Enfin, peur ou non, ce n'est pas là la question. Le capitaine de la compagnie ayant refusé positivement de vous obéir , que deviez-vous faire aujourd'hui ? donner l'ordre au licHtenant ; car il faut pourtant que force reste à l'autorité, et l'autorité, Amoudru, c'est vous, entendezvous bien?

— Oui, je sais tout cela, dit en se grattant l'oreille l'administrateur dans l'embarras ; et puis, d'un autre côté, Philippe est si content de mettre son casque doré et de commander la compagnie, qu'il a bien fallu que j'en passe par ce que vous avez voulu tous les deux. Mais ça n'empêche pas que Toussaint Gilles va faire un vacarme d'enfer.

— i Vous vous boucherez les oreilles.

— Au moins s'il s'en prend à moi, vous me soutiendrez, monsieur Bobilier?

— Soyez tranquille, répondit le juge de paix en souriant de pitié ; s'il veut faire le méchant, c'est moi qui me charge de le mettre à la raison. Ah çà ! vous moquez-vous de moi? ajouta-t-il brusquement en s'adressant aux ouvriers; vous voilîi encore les bras croisés! Et ces échelles?

— Nous attendons toujours la clef, répondit un des travailleurs.

— Comment ! ce drôle de Justin n'est pas encore revenu?

— Le voici, dit le maire.

En ce moment, en effet, le jeune ouvrier revenait d'un pas beaucoup plus lent qu'il n'était parti.

— Eh bien ! la clef? lui cria d'un ton d'impatience le vieux magistrat qui lui vit les mains vides.

— M. Toussaint Gilles ne veut pas la donner, répondit le jeune ouvrier d'un air ahuri.

— Qu'est-ce que je disais? fit Amoudru entre ses dents; et le nuage qui couvrait le front de l'honnète administrateur parut s'y appesantir.

Le juge de paix ne dit mot^ mais il fronça si violemment ses sourcils grisonnants , que les boucles inférieures de sa perruque s'abaissèrent sur ses yeux comme pour les caresser ; en même temps, par une contraction subite de ses mâchoires, veuves de dents, son nez et son menton se rapprochèrent au point de se rejoindre.

— Il ne faut pas vous faire du mal pour cela, monsieur Bobilier, lui dit doucement le maire en remarquant ces symptômes d'une tempête près d'éclater ; on se passera de leurs échelles; avec de la patience on vient à bout de bien des choses.

Parler de patience à un homme irrité, c'est le moyen de l'exaspérer. Sans daigner répondre un mot, le juge de paix jeta sur le pacifique administrateur un regard méprisant, redressa fièrement sa petite taille maigre, et, d'un pas qu'eût précipité la colère si la conscience de sa dignité ne l'eût retenu, il se dirigea vers l'auberge du Cheoal-P<itriote, au seuil de laquelle venait de reparaître Toussaint Gilles.

Au lieu de l'accompagner pour prendre part à la discussion orageuse qui allait inévitablement s'engager entre l'irascible magistrat et le non moins bouillant aubergiste, le maire Amoudru, sortant de son hésitation habituelle, adressa vivement la parole aux ouvriers qui, curieux de voir la fin de la scène, ricanaient entre eux et faisaient mine de .suivre M. Bobilier.

— Allons, mes garçons, du courage ! je vais vous donner un coup de main. Ce serait drôle de se passer des échelles des pompiers. Allons, il faut faire une farce à cette mauvaise tête de Toussaint Gilles. Moi qui suis grand, gageons que j'en viens à bout ; quand le châssis sera posé^ il y aura

à boire, et du chenu. Allons, tout le inonde à l'ouvrage.

Joignant l'action à la parole, le maire empoigna 'e cbâssis par un des coins, tandis qu'un des ouvriers le prenait par l'autre, et il se tnit à grimper à l'une des échelles, sans s'inquiéter autrement de sa dignité municipale.

En voyant approcher le juge de paix dont la physionomie flamboyait de colère, Toussaint Gilles croisa les bras, se redressa de toute la hauteur de sa taille, et aspirant sa pipe coup sur coup, s'entoura d'un nuage de fumée ; nouvelle irrévérence, nouvellebravade ajoutée à la première, car tout le monde savait que le digne magistrat, p'-iseur déterminé, exécrait l'odeur de la pipe. Jamais, en un mot, héros chanté par Homère n'attendit son adversaire d'un courage plus ferme d'un regard plus provoquant, d'un maintien plus belliqueux.

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