LA CHAMBRE A DEUX LITS
En rentrant à l'auberge du Cheval- Patriote, Georges Froidevaux se trouva de nouveau en butte aux sollicitations du capitaine de pompiers , qui s'obstinait à vouloir lui raconter l'histoire de sa défaite, traitée par lui de guet-apens; mais il coupa court brusquement à cette narration intempestive.
— Je vous répète , dit-il, qu'en ce moment il m'est impossible de vous écouter; il faut avant toiît que je m'habille pour l'audience; je coucherai ici, et dans la soirée vous pourrez me conter votre affaire.
Un peu calmé par cette assurance, Toussaint Gilles se décida enfin à laisser passer le jeune avocat, qui, après avoir pris son fusil et sa gibecière , se dirigea , suivi du fidèle Pyrame, vers l'escalier conduisant au premier étage.
— Où allez-vous me mettre? demanda-t-il au moment de monter la première marche.
— Il y a du monde dans toutes mes chambres, répondit l'aubergiste ; mais quand je devrais vous céder mon propre lit, il ne sera pas dit que M. l'avocat Froidevaux soit venu frapper à la porte du Cheval- Patriote et qu'on ne lui ait pas ouvert. Voyons, J'ai au numéro l M. de Boisjoly, conseiller de préfecture à Mcàcon...
— M. de Boisjoly ! que diantre vient-il faire à Châteaugiron'
— Sans doute manigancer quelque diablerie au sujet de l'élection au conseil général qui doit avoir lieu ces jours-ci.
— Et vous, républicain farouche, vous donnez l'hospitalité à un émissaire de la préfecture de Mîicon !
fS ŒUVRES DE en. DE BERNARD.
— Que voulez-vous, monsieur Froidevaux ? j'ai mes opinions, mais je suis aubergiste.
— Raison péremptoire. Le numéro 1 est donc pris, et le numéro 2?
— Occupé aussi par un monsieur qui est sorti dès le matin.
— Le numéro 3 ?
— La chambre jaune à deux lits? il s'y trouve cinq voyageurs.
— Cinq pour deux lits ?
— Ce sont des Auvergnats.
— Merci ; ce n'est pas moi qui compléterai la demidouzaine. Et enfin le numéro -4 qui est, je crois, le dernier?
— L'autre chambre à deux lits? celle-ci fera votre affaire. Il ne s'y trouva qu'une seule personne : le vicomte de LangerfvC, à ce que dit l'adresse de sa malle ; connaissez-vous ce nom-là ?
— Pas le moins du monde. Quel homme est ce vicomte?
— Un gringalet blond dont les moustaches ne feraient pas le demi-quart des miennes , et qui a toujours l'air de vous rire au nez quand il parle ; enfin un petit insolent comme tous les nobles ; mais, à part ça, depuis ce matin je n'ai pas trop lieu de m'en plaindre. A son déjeuner, il a bu une bouteille de pouiily, une autre de thorins, et il vient de s'en faire monter une troisième de Champagne.
— Voilà des façons d'iigir qui feraient pardonner trentedeux quartiers de noblesse et le titre de duc, dit Froidevaux en riant ; en conscience , je ne pouvais guère espérer de trouver un compaînion de chambre si aimable. Va donc pour cohabiter jusqu'à demain avec le vicomte de Langerac
— Je vous laisse aller, dit l'aubergiste à l'avocat qui, sans plus amples informations, commençait à monter Tescalier.
— Oui, oui, je connais le chemin, allez à vos alïaires. La chambre vers laquelle se dirigeait le jeune avocat,
toujours acconipagné de son chien , donnait sur la place.
ainsi qu'on l'a déjà vu ; les deux lits, séparés par la porte^ se trouvaient placés chacun en face d'une fenêtre; en retour, et vis-à-vis l'une de l'autre, deux conimodes de bois de chêne, une petite table dans l'embrasure de chaque croisée, quatre chaises de paille dépareillées , tel en était le mobilier.
M. de Langerac était assis à l'une des tables où l'on apercevait, au milieu des débris d'un copieux déjeuner, trois bouteilles à peu près vides et une carafe à laquelle ne manquait pas une goutte d'eau. Quoique les assiettes et les flacons couvrissent la nappe presque en entier, le vicomte, en empilant les unes et en serrant les autres, avait trouvé moyen de placer devant lui un cahier de papier et une écritoire dont il se servait en ce moment. A voir le froncement laborieux de ses sourcils et ses longs temps d'arrêt, le coude appuyé sur la table et le front dans la paume de la main, on eût deviné que cet épilogue de son déjeuner exigeait qu'il fit un appel énergique à toutes les puissances de son cerveau, de même que le déjeuner lui-même avait dû mettre à l'épreuve toutes les forces digestives de son estomac.
Au bruit de la porte, le jeune homme blond leva la tête en laissant échapper un geste d'impatience, et il dirigea un regard assez peu bienveillant vers l'importun qui se permettait de le déranger.
L'avocat salua poliment son futur compagnon de chambre, fit entrer son chien et referma la porte.
— Qu'est-ce que vous me voulez ? demanda le vicomte d'un ton brusque.
— Moi? je ne vous veux rien du tout, répondit Froidevaux, qui, sans paraître accorder une plus longue attention à l'interrogateur peu poli, lui tourna le dos et regarda alternativement les deux lits.
Sur l'un, près duquel on apercevait une petite malle de cuir, se trouvaient un chapeau et un stick à tète d'or ciselée. Respectant ces indices de la prise de possession.
Froidevaux s'approcha de l'autre lit, y jeta sa casquette et sa gibecière et posa sou fusil à l'angle du chevet, tandis que le fidèle Pyrame , harassé par la chasse du matin, se couchait sur le plancher, en chien qui se sent chez hii.
— Ah çà , m'sieur, qu'est-ce que ça signifie ! s'écria tout à coup Langerac, qui avait suivi ces différents mouvements d'un œil surpris.
— Ce que ça signifie, m'sieur? répéta l'avocat en reproduisant exactement l'abréviation assez impertinente dont s'était servi le vicomte.
— Oui, où croyez-vous être ?
— Dans une auberge, répondit Froidevaux, qui se mit à ôter sa blouse.
— Eh bien! qu'est-ce que vous faites donc maintenant?
— Vous le voyez, j'ôte ma blouse.
La blouse ôtée, l'avocat la jeta sur le lit, près de sa gibecière, et il commença de détacher les boutons de son pantalon de coutil.
— Pardieu ! ceci est trop fort, s'écria le vicomte en faisant mine de se lever.
— Rassurez-vous, je n'ai nullement l'intention d'ofîenser votre pudeur.
En un instant, et avant que le jeune homme blond, un peu aloui'di par les libations copieuses de son déjeuner, fût parvenu à se mettre debout , Froideveaux enleva son pantalon de coutil et parut alors vêtu d'une sorte de braie en Casimir noir tout neuf; mais ce ne fut là qu'un vêtement transitoire, car en deux tours de main la culotte se déroula jusqu'aux pieds et redevint pantalon.
— Assez comme ça, s'écria impérieusement le vicomte, dont la mauvaise humeur ne fut pas désarmée par l'amé- Jioration qu'avait apportée ce changement à vue au costume ie son interlocuteur ; la chambre où je me trouve n'est pas liiitc pour vous servir de vestiaire; détalez donc sur-lechamp, vous, vos bagages et votre sale chien.
A ce dernier mot, Pyrame, qui depuis son entrée dans la chambre n'avait pas quitté des yeux le vicomte , se mit à gronder sourdement comme s'il eût voulu répondre à une insulte par une menace.
Sans paraître partager le moins du monde l'émotion courroucée qu'indiqua>t l'attitude de l'épagneul. Froidevaux s'assit sur une chaise , et s'occupa de détacher ses guêtres.
— L'épithète de sale dont vous venez de gratifier mon chien est impropre, dit-il avec le plus grand sang-froid ; je dis cela sans chercher à faire un calembour. La saleté est une habitude, tandis que la boue n'est qu'un accident; mon chien n'est donc pas sale, mais je conviens qu'il est crotté.
— Sale ou crotté je vais le jeter par la fenêtre , et vous après, si vous ne me laissez pas en paix tous deux ! s'écria le vicomte, irrité par ce (legme imperturbable.
Pyrame gronda de nouveau , mais plus fort cette fois.
— Monsieur , dit Froidevaux en se levant pour aller ouvrir sa gibecière d'où il tira une paire de bottes aussi neuves que le pantalon, je connais tous les égards dus à un homme qui a bu à son déjeuner trois bouteilles, dont une de vin de Champagne ; vos apostrophes pourront donc émouvoir mon chien, mais je vous déclare que pour moi j'y suis parfaitement insensible; si vous étiez à jeun, je vous répondrais autrement.
Cela dit, l'avocat changea tranquillement de chaussures, et remphiça ses gros souliers crottés par des bottes d'un luisant irréprochable.
— Vous m'insultez, je crois ! reprit Langerac furieux.
— Pas le moins du monde ; je fais un simple rapprochement. D'une part, j'additionne les bouteilles posées sur cette table; de l'autre, j'examine le vermillon de vos joues, l'éclat de vos yeux, le tremblement de votre voix; ces deux faits observés et rapprochés l'un de l'autre, j'en tire la conséquence.
— Quelle conséquence ? fichtre !
— La conséquence, fichtre! que vous êtes ivre.
En disant ces mots, Froidevaux prit dans sa gibecière une cravate de mousseline blanche soigneusement pliée et destinée à remplacer le foulard roulé en corde qui lui avait entouré le cou jusque-là.
Le vicomte se précipita du côté de son lit pour y prendi^e le stick qu'il y avait posé, et s'avança ensuite vers l'avocat de l'air le plus menaçant ; mais, à mi-chemin, il se trouva prévenu par le vigoureux Fyrame, qui passant subitement des grondements som'ds aux hostilités déclarées, lui sauta à la gorge sans plus de façon que s'il se fût agi d'étrangler un lièvre.
— Retenez votre chien ou je l'assomme , s'écria Langerac, car malgré la petite canne dont il frappait l'épagneul un peu au hasard, il semblait menacé d'avoir le dessous dans le combat, et déjà son gilet était déchiré, en attendant sa peau.
— A bas, Pyrame ! dit Froidevaux, qui d'une main saisit le chien par le cou , tandis que de l'autre il désarmait le vicomte.
ChAtié par quelques coups de stick que son maître lui appliqua sans ménagement, l'épagneul se réfugia sous un des lits en poussant des cris plaintifs.
— Monsieur, dit alors l'avocat, tandis que le jeune homme blond, que cot assaut était loin d'avoir raffermi sur ses jambes, se rasseyait machinalement, avant de nous jeter par la fenêlre l'un ou l'autre, et pour vous dire ce que j'en pense, je crois que c'est vous qui sauteriez le pas ; avant donc de chercher réciproquement à nous casser le cou, il me semble que nous ne ferions pas mal de nous expliquer, &i toutefois Bacchus le permet.
— Ce n'est pas à Bacchus, c'est à votre enragé Pyrame qu'il fautdemander la permission, répondit le vicomte en examinant d'un œil courroucé le dégât de sa toilette.
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. 9>l
— Un gilet perdu, et j'en suis fâché ; car je sais par expérience qu'un gilet de moins dans une garde-robe...
— J'ai vingt gilets, interrompit brusquement Langerac, et ce n'est pas de cela qu'il s'agit. M'expliquerez-vous enfin, monsieur, de quel droit, abusant de la férocité de votre chien et peut-être de la supériorité de vos muscles, vous venez vous emparer d'une chambre où je suis ?
— Permettez, monsieur, je ne m'empare pas de la chambre, mais de la moitié de la chambre, ce qui est bien ditférent.
— Le tout ou la moitié, peu importe ; cette chambre est à moi, puisque je l'occupe depuis ce matin, et je neveux la partager avec personne,
— Le droit du premier occupant est fort respectable sans doute, quoique, aux yeux de la loi, il ne constitue pas souvent un titre suffisant.
— Monsieur est avocat ? demanda le vicomte avec un accent d'ironie.
— J'ai cet honneur, monsieur, dit Froidevaux en endossant un gilet de soie noire qu'il venait de tirer de sa gibecière.
— léserais honoré moi-môme, monsieur, de jouir de la société d'un homme de votre robe ; mais la cohabitation que vous semblez vouloir m'imposer n'est pas dans mes habitudes ; je vous le répète, cette chambre est à moi puisque je la paie, et je prétends y être seul.
— Prétention mal fondée, ainsi que je vais avoir l'honneur de vous le démontrer, reprit le jeune avocat qui boutonnait avec une certaine complaisance son gilet non moins neuf que son pantalon ; vous êtes de Paris, monsieur ?
— A quoi devinez-vous ça ? dit d'un air de dédain Langer ac.
— A vos vingt gilets ; en province on ne donne pas dans de semblables prodigalités. Étant donc de Paris, il est naturel que vous portiez partout les idées et les mœurs de Paris; de
»f- OEUVRES DE Cïï. DE BERNARD.
là votre erreur^ monsieur. Chaque pays a ses habitudes, chaque localité ses usages.
— Et l'usage à Châteaugiron, en fait de chambre d'auberge, c'est sans doute que là où il y a place pour un, il y a place pour deux ?
— L'usage des auberges de Châteaugiron, c'est que la chambre, c'est le lit. Ici vous voyez deux lits : c'est donc absolument comme s'il y avait deux chambres.
— Chez quels sauvages suis-je tombé ! s'écria le vicomte en se levant par un mouvement d'indignation.
— Entre l'hôtel Mcurice et un wigvvam il y a plus d'un degré ; vous êtes ici à peu près au milieu de l'échelle.
— Et il n'y a que cette auberge dans votre aimable patrie ?
— Si fait ; elle n'est pas la seule, mais elle est la plus logeable de beaucoup.
— Comment diable alors sont les autres?
Froi(!e\aux,qui n'avait pas un instant interrompu sa toilette pendant ce dialogue, tira de sa carnassière un habit soigneusement plié, dans les manches duquel il passa successivement ses deux bras avec les précautions pour ainsi dire respectueuses que mérite un vêtement porté pour la première fois.
— Ah çà, dit le vicomte qui ne put s'empêcher de rire en dépit de sa mauvaise humeur, votre sac de chasse est donc aussi fécond que les jupes de madame Gigogne !Que diantre en allez-vous tirer encoi-e ?
L'avocat replongea la main dans sa gibecière, et y prit cette fois une boîte de carton peinte en rouge, ronde comme une assiette, un peu plus large et presque aussi mince.
— Je suis sîir que vous allez sortir de celte tabatière une calèche à quatre chevaux, reprit Langerac en riant tout à fait, car il commençait à trouver que l'aventure ne méritait pas d'être prise au tragique.
Froidevaux ouvrit la boîte et en tira un objet noir et plat
qni, au moyen d'un coup de poing en dessous^ se développa soudain^ comme se gonfle un ballon quand le gaz le remplit; Chapeau Gibus ! fit l'avocat , qui enfonça sur sa tête cette coiffure élastique.
— Vous n'êtes vraiment plus le même homme que quand vous êtes entré, dit Langerac en le considérant de la tête aux pieds d'un air d'admiration moqueuse. Que ne vous présentiez-vous tout de suite dans cet imposant appareil? j'aurais reconnu le gentleman avec qui l'on peut partager sa chambre sans inconvénient ; j'aurais reconnu la fleur des pois de Tendroit, le lion de Châteaugiron, en un mot ; car, n'est-ce pas, vous êtes le lion de Châteaugiron ?
— Pas plus que vous n'êtes vous-même le lion de Paris, monsieur le vicomte de Langerac.
— Ah ! vous savez mon nom ? dit le jeune homme blond un peu surpris; je ne me doutais pas que la renommée l'eût porté jusqu'en ces parages.
— Ce n'est pas la renommée qui l'y a porté, c'est votre malle.
— Je comprends : il paraît que si le garçon qui a monté ma malle" est sourd quand on l'appelle, en revanche il n'est pas aveugle.
— On est curieux partout, et il ne loge pas tous les jours des vicomtes à l'auberge du Cheval-Patriote.
— C'est parfaitement juste, dit Langerac avec fatuité ; mais, monsieur l'avocat, puisque le hasard vous a appris mon nom, ne vous semblerait-il pas convenable de me décliner le vôtre? Peut-être serons-nous dans la cruelle nécessité d'échanger une balle ou deux , car enfin, en admettant la légitimité dudroit que vous prétendez avoir à la moitié de ma chambre, d'après je ne sais quel usage barbare en vigueur dans cette capitale ; en admettant, dis-je, que je doive vous accepter pour compagnon de logis, il est un autre fait qui exigera peut-être que je vous demande une légère réparation.
— Qne\ fait, monsieur ? demanda Froidevaux en tirant d'une poche de son habit une paire de gants noirs dans lesquels il commença d'introduire, non sans peine, ses larges et fortes mains brunies par le soleil, conmie le sont inévitablement les mains de tout chasseur.
— Il me semble, monsieur Tavocat, que tout à l'heure vous m'avez arraché mon stick un peu brusquement.
— Votre stick ?
— Ma canne, si vous voulez, repr't le vicomte, que l'ignorance du provincial fit sourire de pitié : vous m'avez donc enlevé ma canne d'une manière un peu leste, sans compter mon gilet dévoré par votre chien.
— Je vous ai enlevé votre stick pour vous empêcher de m'en frapper, ainsi que vous paraissiez en avoir l'intention ; ce qui, par parenthèse, aurait pu vous coi!iter un peu cher. Quant à votre gilet, je vous ai déjà dit que j'étais fâché qu'il fût déchiré ; mais c'est votre faute, vojis auriez du savoir que qui menace le maître s'expose à être mordu par le chien.
— Bien, fort bien ; on régularisera tout cela. Vous savez, ou vous ne savez pas, monsieur l'avocat, qu'en pareille circonstance on s'en rapporte au jugement d'un ami. Dès que Chàteaugiron sera arrivé, je lui soumettrai la chose, et il décidera si je dois exiger une réparation.
— Vous êtes l'ami de M. le marquis de Chûteaugiron ? demanda Froidevaux.
— Son ami intime, monsieur l'avocat ; mais je prendrai la libellé de vous faire observer qe vous connaissez mon nom, ainsi que celui duu de mes amis, tandis que moi j'ignore encore le x'ôtre, quoique j'aie déjà eu l'honneur de vous le demander.
— Georges Froidevaux, dit le jeune avocat en boutonnant ses gants.
— Georges Fr(tidevaux ! répéta le vicomte qui parut
frappé de ce nom : attendez donc... Georges Froidevaux
et vous êtes avocat ?
— Depuis huit ans.
— C'est bien ça, fit à part lui Langerac, qui tira d'une poche de son gilet un petit carnet et parut le consulter attentivement.
— Vous connaissez mon nom ? demanda l'avocat assez étonné de cette pantomime.
— Parfaitement ; le nom de Georges Froidevaux est de ceux qui, pour aller loin, n'ont pas besoin d'être gravés sur la plaque d'une malle.
— La plaisanterie, monsieur le vicomte, peut être fort piquante, mais en ce moment il m'est impossible d'y répondre, car je ne puis prolonger davantage cet aimable entretien. L'audience du juge de paix va s'ouvrir, et, vous le savez, l'exactitude est le premier devoir d'un avocat.
— Rien de plus juste, monsieur Froidevaux, allez où le devoir vous appelle ; mais un mot encore : où me sera-t-il possible de vous retrouver?
— Ici même, monsieur de Langerac ; je compte y coucher.
— Je n'en dis pas autant, car, malgré le charme de votre société, les chambres à deux lits ont pour moi peu d'attraits : mais ce soir ou demain matin vous aurez de mes nouvelles.
— Quand il vous plaira, monsieur le vicomte ; je n'ai pcs un moment à perdre, ajouta Froidevaux qui en ce moment se trouvait près de l'une des fenêtres ; voilà ma partie ad» verse qui traverse la place.
— Ah! voyons la partie adverse ; elle doit être curieuse. Le vicomte s'approcha de la fenêtre.
— Ce grand et gros monsieur à longue barbe ? reprit-il en regardant M. de Vaudrcy que le jeune avocat lui désignait du doigt.
— Lui-même, le baron de Vaudrey.
— Le baron de Vaudrey ! répéta Langerac en portant vi-
vement son lorgnon à son œil ; ah ! c'est là le bai'on de Vaudrey ?
— Votre carnet en parle-t-il aussi?
— De quoi ne parle-t- il pas? Ah ! c'est là le baron de Vaudrey !
— En personne.
— Eh bien ! il a l'air d'un taureau qu'il ne doit pas être prudent de prendre par les cornes.
— C'est pourtant ce que je ferai tôt ou tard^, dit Froidevaux, à qui ces paroles échappèrent involontairement.
— En vérité ? s'écria le vicomte avec un accent de curiosité.
Mais l'avocat pressé par l'heure ou regrettant peut-être d'en avoir déjà trop dit, appela son chien, qui quitta aussitôt l'asile où il s'était réfugié ; puis saluant légèrement le vicomte, il sortit de la chambre, et descendit l'escalier suivi du fidèle Pyrame.
Après le départ du jeune avocat, Langerac fit quelques tours de long en large, comme pour rappeler l'inspiration qu'avait chassée cette importune visite ; il se rapprocha ensuite de 1.1 table et se versa un verre de vin de Champagne qu'il avala d'un trait, quoiqu'il eût déjà pris du café.
— Il faut pourtant finir cette satanée lettre ! dit-il alors en se rasseyant.
Le vicomte laissa tomber son front sur sa main, rêva quelque temps, reprit enfin la plume et se remit à écrire. Les premiers mois qu'il ajouta à \asatnrti'e lettre, dont nous connaîtrons plus tard le contenu, furent ceux-ci ; Ange adoré I
LA ROBE El 1. t^fEE.
A neuf heures moins cinq minutes, ponctualité toute militaire, le baron de Vaudrey avait paru à l'entrée de la place du château. La veste un peu trop négligée qu'il portait habituellement le matin se trouvait en ce moment remplacée par un habit bleu à boutons dorés, fermé du haut en bas, de manière à cacher le gilet, et que décorait à l'une des boutonnières la rosette d'officier de la Légion d'honneur. Un pantalon blanc, une cravate noire, un chapeau penché cavalièrement sur l'oreille droite, des bottes dont les talons supportaient des éperons sans molettes, complétaient son costume, où l'on retrouvait la propreté minutieuse et la correction un peu roide que donne l'habitude de l'uniforme.
Les groupes qui couvraient la place s'ouvraient devant le baron, et chacun mettait à se découvrir au moins autant d'empressement qu'il en avait montré sur le passage de l'avocat Froidevaux. On pouvait cependant remarquer une différence assez prononcée entre les saints des bourgeois de Châteaugiron et ceux des paysans des villages d'alentour. Les figures de ces derniers , lorsqu'ils étaient leurs chapeaux, offraient une expression de cordialité respectueuse, tandis que les autres, en s'inclinant plus bas peut-être, semblaient moins obéir à un sentiment affectueux que rendre un involontaire hommage à un antagoniste redouté.
Lorsque les pompiers, rangés devant la mairie, aperçurent M. de Vaudrey, on entendit circuler dans leurs rangs l'avertissement suivant :
— Voici le colonel ; attention, voici le colonel.
98 CliUVRES DE CH. DE I3ERNARD.
Ces mots produisirent un effet électrique. Le peloton, assez mal en ordre jusqu'alors, rectifia de lui-même son alignement; chacun redressa la tête, avança la poitirne, allongea les bras le long des cuisses, tourna les pieds en dehors, prit en un mot son plus beau port d'armes ; peu s'en fallut même que le lieutenant Amoudru ne fit mettre le sabre à la main et que le tambour Toinot ne battit aux champs.
Sans paraître étonné du mouvement dont son arrivée était la cause, le baron ralentit le pas comme un général qui commence une revue, et il passa devant le front du peloton en regardant successivement chaque homme de son œil ferme et pénétrant ; deux ou trois fois il salua familièrement de la main quelques pompiers qu'il connaissait, et à qui cette distinction fit porter le casque deux pouces plus haut; enfin, arrivé près de Philippe Amoudru, car il avait commencé cette espèce d'inspection par la gauche, il s'arrêta et lui dit à haute voix :
— Vos pompiers sont superbes, lieutenant, et je doute que ceux de Paris aient meilleure mine.
Malgré son antipathie pour les bourgeois de Châteaugiron, l'ancien lieutenant-colonel n'avait pu voir une soixantaine de casques en bataille sans penser à ses cuirassiers et sans sentir la fibre militaire vibrer dans sa poitrine.
— Qu'a dit le colonel ? demandèrent à la fois trente pompiers qui quittèrent leurs rangs pour entourer le lieutenant, dès que M. de Yaudrey eut monté le perron de la justice de paix.
— Il m'a dit que nous étions superbes, répondit Amoudru avec une juste fierté, et il a ajouté que les ponipier» de Paris n'avaient pas si bonne mine que nous.
. — Eh bien ! Toussaint Gilles en pensera ce qu'il voudra, s'écria un des hommes du peloton, j'aime le colonel ; voil' un dur à cuire, un troupier fini.
— C'est lui qui figurerait crânement en tète du bataillon, si l'on réorganisait la garde nationale du canton !
LE GENTILDOMJÎE CAMPAGNARD. 99
•^ Que cela arrive, je lui donne ma voix d'avance.
— Et moi la mienne, dirent en même temps plusieiu-s pompiera.
— Mais Toussaint Gilles prétend que c'est un aristocrate.
— Toussaint Gilles est un envieux, et pas autre chose.
— C'est vrai ; tout ce qui est au-dessus de lui, il le traite d'aristocrate.
— Et comme le colonel le dépasse au moins de quatre pouces, il est tout simple qu'il en dise du mal.
— Ce n'est pas tant encore de la taille du colonel qu'il est jaloux que de sa naissance et de sa fortune.
— C'est vrai, c'est vrai, répéta-t-on de toutes parts : aristocrate ou non, le colonel est un brave militaire, un soldat de l'empire, un vieux de la vieille ; et Toussaint Gilles, qui, malgré ses grandes moustaches, n'a jamais déchiré une cartouche, n'est pas digne de lui tirer ses bottes.
La faveur publique abandonne volontiers les vaincus; il n'est donc pas étonnant que l'échec éprouvé par le capitaine des pompiers eût porté quelque atteinte à sa popularité. En ce moment, d'ailleurs, la plupart des soldats de sa compagnie, préoccupés du festin qui les attendait au château, se trouvaient, sans le savoir, de l'avis de Sosie ; l'amphitryon où l'on devait dîner' leur semblait digne de tous leurs hommages, non-seulement lui, mais ses parents jusqu'au dixième degré. Or, à part sa valeur personnelle, et dans le pays personne ne songeait à la contester, le lieutenant-colonel de Vaudrey était l'oncle du marquis de Châteaugiron.
Quoique la masse des plaideurs ne fût pas encore admise dans le sanctuaire de la justice de paix, la porte s'ouvrit pour le baron comme elle s'était ouverte quelques instants auparavant devant l'avocat Froidevaux. Il se trouva donc bientôt en présence du vieux magistrat, qui avait repris sa promenade agitée et dont la physionomie, sous un masque de politesse empressée, trahit à sa vue l'espèce d'angoisse que
cause à un débiteur peu solvable la rencontre de son créancier.
— C'est un grand jour pour vous que ce jour, Sangaridel dit M. de Vaudrey d'un ton de comique emphase.
— Monsieur le baron, je suis votre très-humble serviteur, répondit le vieillard en ctierchant à dompter son agitation ; c'est un beau jour en effet pour moi comme pour tout le pays, que ce jour qui ramène dans le domaine de ses ancêtres le rejeton d'une famille illustre et honorée.
— C'est sans doute là l'exorde de la harangue que vous vous disposez à débiter à mon neveu ; sans llatterie il me paraît fort bien tourné, et il répond dignement aux autres préparatifs de votre fête.
Il est assez rtiâ qu'un auteur distingue un persiflage d'un compliment: aussi quoique M. Bobilicr eût quelque raison de se défier de la sincérité de l'ancien militaire, se laissa-t-il prendre au sérieux affecté par ce dernier.
— Serais-je assez heureux, monsieur le baron, dit-il avec un sourire qui semblait, par son humilité même, solliciter de nouveaux éloges ; serais-je assez fortuné pour que nies efibrts obtinssent votre approbation ?
— S'ils ne l'obtenaient pas; monsieur le juge de paix, je serais bien difficile. Tout ici a un air animé qui sent sa fête d'une lieue : vos pompiers sont magnifiques ; vos cantatrices de la sacristie tirent de leurs gosiers des notes que pas un soprano de l'Opéra n'obtiendrait du sien ; quant à votre arc de triomphe, je n'ai qu'une chose à vous en dire, c'est que, sous un rapport au moins, il surpasse celui de la barrière de l'Etoile.
— Oh ! monsieur le baron, ceci, c'est de l'ironie, dit le magistrat, qui ne put s'empêcher de trou^ er l'exagération un peu forte.
— Pas le moins du monde, monsieur Bobilier ; car observez que je ne vous ai pas dit que votre arc de triomphe
surpassait celui de l'Étoile sous tous les rapports; je me suis contenté de dire sous un rapport.
— Et ce rapport ?... demanda l'ordonnateur de la fête avec un intérêt visible.
— C'est le couronnement ; l'arc de l'Étoile attend encore le sien^ tandis que votre arc de triomphe à vous en possède un qui produit un effet monumental.
— Le mérite, monsieur le barqn, en est moins à mes faibles pinceaux qu'à la beauté du sujet. Vous avez sans doute reconnu les armes de votre famille ?
— Parfaitement ; sauf quelques petites erreurs, fort peu importantes, elles sont d'une exactitude irréprochable.
— Quelques erreurs ! répéta le magistrat artiste, d'un air alarmé.
— Oh ! des bagatelles.
— Il n'y a pas de bagatelles dans les choses de cette gravité, reprit M. Bobilier de plus en plus inquiet; de grâce, monsieur le baron, s'il est vrai que j'aie péché, veuillez me dire en quoi !
— D'abord, vos lions, effrayants de ressemblance du reste, devraient être rf'or et non au naturel.
— Erreur, monsieur le baron, s'écria le vieillard dont la physionomie s'éclaircit soudain; je sais que La Chenaye- Desbois, et d'après lui Viton de Saint-Alais, sont aussi tombés dans cette erreur qui, de leui'part, me semble inexplicable. Mais je soutiens, moi, que les supports de vos armes sont bien deux lions au naturel et non deux lions d'or. C'est ainsi, en effet, qu'ils sont désignés dans tou:- les anciens ouvrages. Si vous ne me croyez pas, monsieur le baron, lisez V Histoire de Bourgogne, par dom Plancher et dom Merle; lisez le Nobiliaire de Charolais; lisez Clllu&tre Orbandal ou Histoire de la ville de Chalon-sur-Saône, par Bertauii et Cusset ; lisez...
— Je ne lirai rien de tout cela^nterrompiten riant M. de Vaudrey, j'aime mieux vous croire sur parole, et je passe
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condamnation sur les lions ; mais comment expliquerez-vous rhérésie que vous avez commise dans la peinture du château?
— Une hérésie ! s'écria M. Bobilier, qui de nouveau parut alarmé, car sur un point de cette nature il n'était pas homme à entendre la plaisanterie.
— Sans êti'e de votre force en blason, je ne suis pas cependant tout à fait un ignorant ; il me semble donc que le château du chef de l'écu, vous voyez que je sais employer au besoin les termes techniques, doit »Ure ajouré, moçunné, essoré et girouette d'or; girouette, entendez-vous, monsieur Bobilier ?
D'un violent coup de la paume de sa main le vieux juge de paix aplatit sur son chef chenu les boucles de sa perruque jaune.
— J'ai oublié les girouettes! s'écria-t-il en même temps d'un air désolé.
— Vous avez positivement oublié les girouettes.
— Quelle étourderie impardonnable !
— Me permeltez-vous de dire ce que je pense ? dit M. de Vaudrey, qui avait quelque peine à conserver son sérieux.
— Parlez, monsieur le baron; accablez-moi, je le mérite : avoir oublié les girouettes !
— Eh bien! je crois qu'il n'y a dans votre fait ni oubli ni étourderie.
— Gomment ! me croyez-vous capable d'avoir supprimé volontairement?...
— Oui, je vous en crois capable, monsieur Bobilier, et j'ajoute que, pour ma part, je ne vous en sais pas mauvais gré.
— Je ne vous comprends pas, monsieiu' le baron.
— Je m'explique donc. La suppression d'un objet qui a de tout temps passé pour le symbole de l'inconstance politique me semble une ingénieuse leçon que vous voulez don-
ner à mon neveu, et, je vous le répète, je ne vous en sais nullement mauvais gré.
— Donner une leçon à M. le marquis ! comment oseraisje me le permettre ?
— Si vous ne vous le permettez pas, je me le permettrai, moi, et il n'y perdra rien, dit le baron qui paraissait ne plus avoir envie de plaisanter. On assure que mon neveu, quittant la ligne qu'il a suivie jusqu'à ce jour, a commencé des démarches pour se faire élire au conseil général de Saôneet-Loire, et que ce n'est là qu'un acheminement vers la députation. Si le fait est vrai, et vous deiez en savojr quelque chose, mais je ne vous interroge pas; si le fait est vrai, il y aura une rupture définitive entre la branche aînée et la branche cadette des Châteaugirons; et, après tout, une rupture définitive vaudra peut-être mieux que le désaccord qui règne depuis deux ans entre mon neveu et moi.
— Ce que vous me dites là, m.onsieur le baron, me fait beaucoup de peine, répondit le juge de paix, à qui l'accent sérieux de son interlocuteur fit perdre de vue l'accident des girouettes oubliées, j'osais espérer que ce beau jour serait l'occasion d'un rapprochement entre vous et M. le marquis; je me flattais même que c'était pour assister à son arrivée que vous étiez descendu aujourd'hui à Châteaugiron.
— Vous avez commis là, mon cher juge de paix, l'erreur la plus complète, répondit M. de Vaudrey en reprenant l'accent du persiflage; je n'ai vu nulle part que les oncles, surtout les oncles à barbe grise, fussent obligés de se déranger pour venir faire des salamalecs à leurs neveux. Je sais qu'autrefois j'aurais dïi prêter foi et hommage entre les mains d'Héraclius pour mon fief de Vaudrey; mais, sous le régime actuel, je ne lui dois rien, et c'estlui qui me doit.
— Si ce n'est pour M. le marquis, que ce soit du moins pour madame la marquise, qui vient dans son château pour la première fois, reprit le juge de paix d'une voix insinuante: on la dit si belle, si aimable, si distinguée!
— Vous me prenez par mon faible, monsieur Bobilier, et la botte est adroitement dirigée; cependant je ne céderai pas. Madame la marquise est ma nièce, et je ne refuse pas de la voir; mais fùt-elle encore cent fois plus belle et plus distinguée, c'est à elle de me prévenir. Si donc vous me voyez ici, ce n'est pas que j'aie le moins du monde l'intention de lui présenter mon hommage à sa descente de voiture ; j'ai quitté mon antre pour une affaire d'une tout autre espèce et que vous paraissez avoir un peu oubliée.
— Votre affaire avec l'avocat Froidevaux ? dit le juge de paix dont le front s'assombrit.
— Précisément. Mais tandis que nous causons, le temps s'écoule; il est neuf heures passées. Est-ce que vous n'ouvrez pas l'audience ?
— Dans un instant, monsieur le baron... je crois que Froidevaux n'est pas encore arrivé... Tenez-vous beaucoup à le faire condamner, ce pauvre garçon? ajouta le magistrat après un instant d'hésitation.
— J'y tiens particulièrement, monsieur le juge de paix ; j'y tiens même infiniment ! Ce pauvre garçon, comme vous l'appelez, est le plus enragé braconnier du pays; il a juré à mes perdreaux une guen^e à mort qui. depuis trois ans que je suis ici, m"a fait faire plus de mauvais sang que les perdreaux ne valent à coup sûr ; car ce n'est pas tant le meurtre de mon gibier qui me courrouce que la manière dont il est opéré. Si M. Froidevaux m'avait demandé la permissitmde chasser dans mes bois, il est probable que je ne la lui aurais pas refusé*^ ; mais il y met de la bravade, du défi ; aussi, puisque je trouve enfin l'occasion de l'amener, non pas pour délit de chasse, car on ne l'a pas vu chassant, et d'ailleurs vous seriez incompétent , mais pour délit forestier, devant votre tribunal, rien ne m'empêchera de faire tous mes efforts pour que vous le condamniez ; et, malgré la remise à huitaine que vous lui avez accordée jeudi dernier, on dépit de mes réclamations, je crois que vous serez obligé
de le condamner, monsieur le juge de paix; car l'affaire est claire comme le jour, continua le baron en se frottant les mains de l'^ir d'un homme sûr de son fait, claire comme le jour^ quoique jeudi vous n'ayez pas voulu en convenir.
— Je n'ai jamais prétendu que vous eussiez tort, monsieiu" le baron; jamais. Jeudi dernier, ma religion n'était pas suffisamment éclairée, voilà tout.
— Eh bien ! j'espère qu'aujourd'hui elle le sera tout à fait; car pour suppléer à l'insuffisance de mes arguments, pour lesquels vous professez, je crois, assez peu d'estime...
— Ah ! monsieur le baron !
— Pour suppléer, dis-je, à l'insuffisance de mes arguments, je me suis muni de deux potites consultations...
— Deux consultations ! s'écria le vieux magistrat, qui tressailHt en voyant tomber sur sa tète, plus lourd encore qu'il ne l'avait prévu, le contre-temps dont il redoutait la chute.
— Tout autant, monsieur le juge de paix ; votre tribunal mérite bien qu'on se mette en frais pour paraître plus dignement devant lui.
— Mais alors nous en aurons pour une heure !
— Pour que cela ne durât qu'une heure, il faudrait que M. Froidevaux fût prodigieusement concis, et ce n'est guère son habitude. Quant à moi, je vous le déclare, je serai peut-être un peu long.
— Il est impossible que cela se passe ainsi ! s'écria le juge de paix tout effaré; une heure !
• — Mettons deux.
— Deux heures î pour une affaire qui peut être plaidée en deux mots et jugée en cinq minutes ! une affaire claire comme le jour, ainsi que vous le disiez tout à l'heure !
— Autant que je me le rappelle, vous ne la trouviez pas claire du tout jeudi dernier.
— J'avais tort, monsieur le baron, complètement tort ; vous voyez que je n'hésite pas à' en convenir. Dr^n'ii^ jnndi
j'ai étudié la question à fond. Votre droit est incontestable, le procès-verbal du garde champêtre parfaitement régulier, et mon arrêt est dicté d'avance. Ainsi donc, pourquoi de longues plaidoiries? pourquoi des lectures de consultations qui ne m'apprendront rien dont je ne sois déjà convaincu ? pourquoi perdre en phrases inutiles un temps précieux, le temps de tous mes autres justiciables, monsieur le baron?. ,.
— Et pourquoi, interrompit ironiquement le plaideur obstiné, exposer M. Bob Hier à manquer l'arrivée de madame la marquise de Châteaugiron ?
— Eh bien ! monsieur le baron, je ne veux pas faire du stoïcisme hors de propos. Oui, vous avez mis le doigt sur la blessure. Si madame la marquise arrivait sans que je fusse là pour lui adresser le compliment de bienvenue, ainsi que c'est mon droit, ainsi que mes ancêtres l'ont toujours fait en pareil cas depuis dix générations, soit comme juges «châtelains, soit comme baillis, je ne m'en consolerais pas, monsieur le baron, je ne m'en consolerais jamais. C'est peut-être une faiblesse ; mais je vous conjure d'y avoir égard. Au lieu de la plaidoirie interminable dont vous me
menacez ce n'est pas que je n'aie toujours un plaisir
infini à vous écouter, mais vous me comprenez, un jour comme celui-ci !.... Ainsi donc, au lieu de plaider, contentez-vous de prendre vos conclusions; je déciderai Froidevaux à ne répondre qu'en deux mots ; avant cinq minutes, le jugement sera rendu, et je serai libre.
— Mais vos autres justiciables, dont le temps est si précieux ?
— Ceux-là ne m'inquiètent guère. Allons, monsieur le baron, acrordcz-moi ce que je vous demande. A votre premier procès, et vous savez que vous en avez quelquefois, vous tiendrez toute l'audience, si bon vous semble.
— Quelque séduisa'.ite que soit cette perspective, elle ne m'empêchera pas de remplir aujourd'hui ce que je regarde comme un devoir.
— Un devoir ?
— Oui, un devoir envers Chambard, le garde champtHrej qui pour la première fois de sa vie peut-être a rempli le sien, à l'égard d'un habitant de Châteaugiron-le-VJeil, et dont le procès-verbal s'est vu taxé d'illégalité jeudi dernier par M. Froidevaux. Ctiambard a gardé mes bois, ainsi que je lui en avais donné l'ordre; puisqu'on l'attaque pour ce fait, c'est à moi de le soutenir, et je le ferai.
— Monsieur le baron, je vous en prie, reprit le juge de paix d'une voix émue ; vous savez si les Bobiliers ont toujours été les serviteurs dévoués des ChâteaugirOi-iS.
— Je sais cela, mon cher Bobilier, je sais cela ; demandez-moi donc toute autre chose, elle vous est accordée d'avance; mais n'insistez pas pour que je renonce à plaider. Vous m'avez renvoyé à huitaine malgré moi, ce qui a jeté une sorte de défiiveur sur ma cause, et je sais qu'à ce sujet MM. vos bourgeois de Châteaugiron se sont déjà égayés à mes dépens : il me faut une satisfaction morale. Et puis, comment voulez-vous que je consente à ménager par mon silence M. Froidevaux, qui ce matin encore tuait mes perdreaux à la Tremblaie ?
— C'est impossible , on vous a trompé, monsieur le baron.
— Rabusson m'a dit qu'il l'avait pris pour ainsi dire sur le fait, et Rabusson ne ment pas.
— Au moment de comparaître à mon tribunal ! l'audace serait trop forte.
— C'est mon avis. Vous devez comprendre qu'à part toute autre raison, je ne puis, sous peine de devenir la fable du pays, accorder le moindre ménagement à cet incorrigible braconnier. Peut-être aurais-je pu passer l'éponge sur le restC;, mais ce dernier trait sort des bornes de la plaisanterie. Ainsi donc je suis désolé de vous refuser, mon cher juge de paix; mais vous le voyez, M. Froidevaux m'a jeté le gant ce matin encore, et ce n'est pas un vieux
soldat comme moi qui peut se dispenser de le relever.
— C'est donc cet endiablé de Froidevaux qui est l'unique cause du déboire qui me menace en ce moment, dit le rieux magistrat avec une sourde indignation.
Le greffier qui remplissait en même temps les fonctions J'huissier audiencier, ainsi que cela se pratique dans la plupart des justices de paix, parut à l'entrée de sa salle.
— Monsieur Bobilier, dit-il, neuf heures sont sonnées depuis longtemps, et ils ont l'air de s'impatienter là dehors. Faut-il ouvrir les portes?
Le juge de paix implora du regard M. de Vaudrey; mais celui-ci n'eut pas l'air de comprendre ce dernier appel, et sa figure demeura impassible.
— Faites entrer l'audience, dit alors le vieux magistrat en se résignant à sa destinée, mais sans parvenir à étoutfer un soupir.
A l'instant où le greffier se retirait pour ouvrir la porte extérieure, Froidevaux le remplaça à l'entrée de la salle. A son retour, le jeune avocat avait appris que le baron de Vaudrey était en conversation particuhère avec le juge de paix, et par discrétion il s'était arrêté dans le couloir qui séparait la justice de paix de la mairie; mais aux derniers mots prononcés par le vieux magistrat, il crut pouvoir entrer.
Froidevaux salua d'un air de politesse hautaine M. de Vaudrey, qui, après avoir répondu par un salut non moins froid, lui tourna le dos et se mit à régler sa montre sur l'horloge de la salle, manifestant clairement ainsi son désir d'éviter toute conversation.
En apercevant le jeune avocat, M. Bobilier alla brusque- ^nent au-dtvant de lui, et le repoussa jusqu'à la porte de la salle, de manière à l'éloigner le plus possible du baron.
— Froidevaux, lui dit il alors d'une voix altérée par la colère, si ce qu'on vient de me dire est vrai, je regretterai
de ne pouvoir vous infliger, au lieu d'une amende minime, cinq on six mois de prison.
— Bien obligé, monsieur le juge de paix, répondit le jeune avocat, sans paraître fort ému de cette véhémente apostrophe; moi qui m'attendais à recevoir de vous des compliments au sujet de mon costume ! qu'ai-je donc fait encore ?
— Est-il vrai que vous ayez chassé ce matin dans le bois de la Tremblaie ?
— C'est parfaitement vrai; mais cela ne mérite pas, selon moi, cinq ou six mois de prison.
— Non, je ne veux pas le croire, quoique vous ayez l'audace d'en convenir. Au moment de paraître devant mon tribunal ! ce serait avoir mis en oubli tous les lois de la décence. Non, je ne le croirai pas, à moins d'avoir vu les pièces de conviction.
— Eh bien ! vous les verrez, dit Froidevaux avec le plus grand calme, car elles sont chez vous.
— Chez moi ! s'écria le juge»de paix ébahi.
— Voici l'histoire : en revenant de la Tremblaie, j'ai passé devant votre maison, puisque c'est le chemin pour venir ici. Votre gouvernante Toinette était sur la porte ; elle m'a demandé si j'avais fait bonne chasse , et je lui ai répondu en lui offrant à votre intention les deux perdreaux que je venais de tuer ; car je sais, monsieur Bobilier, que vous ne méprisez pas le perdreau.
Pendant un instant la physionomie du vieux magistrat trahit l'irrésolution d'un homme qui ne sait s'il doit s'attendrir ou se mettre en fureur.
— Froidevaux, je n'entends pas cela, dit-il enfin, en prenant une espèce de terme moyeu entre l'indulgence ^^ la colrre; voilà trop souvent que cela vous arrivt, et, je vous le répète, je n'entends pas cela. D'abord je n'ai p«s besoin de vos perdreaux, quoicjue je doive convenir qu'ils se trouvent toujours fort bons, car vous avez soin de nie
110 GiUVIlES DE Cil. DE BERNARD.
réserver les plus belles pièces de votre chasse; en outre, d'avocat à juge, de pareilles attentions, surtout lorsqu'elles ' sont répétées, peuvent donner lieu à des observations fâcheuses ; et quand même elles n'auraient pas d'autres inconvénients, ce serait une raison suffisante pour qu'on dût s'en abstenir. L'Ecriture a dit : Xenia et munera excœcant oculos judicwn. Vous savez le latin mieux que moi, ainsi je n'ai pas besoin de traduire.
— Vous pouvez être tranquille à cet égard, monsieur Bobilier, mes perdreaux n'auront jamais ni l'intention ni le pouvoir d'aveugler votre justice.
— Mais enfin, ce sont des cadeaux, des présents, et de tout temps il a été défendu aux magistrats d'en recevoir; cela constituait autrefois le crime nommé par la loi romaine repehmdanan, c'est-à-dire de concussions.
— Un crime de concussion à propos de deux perdreaux qui ne sont pas même truffés !
— Et notre ancien style flétrissait ces choses-là du nom de dons corrompables. Or, toutes les ordonnances de nos rois, celle de Philippe le Bel, de 1302, celle d'Orléans, de 4 560, et d'autres encore, ont sévèrement prohibé les dons corrompables ; il est vrai, par exemple, que les choses à boire ou à manger pouvant être consommées en peu de jours, ei nommément la venaison, enfin ce qu'on nommait esculentwn et poculentum, n'ont jamais été comprises par lesditcs ordonnances au nombre des dons corrompables.
— Vous voyez donc bien, monsieur Bobilier, que vous pouvez manger mes perdreaux sanslemoindre scrupule, dit le jeune avocat, qui, lors même qu'il eût su que les ordonnances de Moulins et de Blois, postérieures à celles dont nous avons parlé plus haut, avaient étendu à Ycsculentum et au poculcnfum l'anathème lancé par leurs aînées contre les dons corrompables, se fut gardé d'avertir de son oubli le juge de paix qui les avait passées sous silence.
La feule, qui envahit la salle en cet instant mit fin à la
L& GENTILIîOaroiE CASÎPAGNARD. 1 1 1
conversation. Frcâdevaux, dont la cause devait être appelée la première, s'approcha de la barre, où le baron de Vaudrey vint également se placer. Le juge de paix, de son côté, alla s'asseoir dans son fauteuil de l'air d'un patient qu'on mène au supplice. Après avoir interrogé du regard la place à travers la fenêtre placée à sa droite et qu'il avait eu le soin de laisser ouverte; après avoir prêté l'oreille pour écouter si quelques claquements de fouet ne se faisaient point entendre; après avoir longuement puisé dans sa tabatière et essuyé son front baigné de sueur, le digne magistrat, fort m: I résigné à la contrariété qu'il lui fallait subir, se décida enfin à laisser tomber de sa bouche la phrase sacramentelle : — Greffier, appelez les causes !
LNE AUDIENCE DE JLSTICE DE PAIX.
Jamais, dans la salle où M. Bobilier rendait ses arrêts, l'auditoire n'avait été si nombreux. Le bruit que Georges Froidevaux, ce grand avocat, et le baron de Vaudrey, ce personnage considérable, allaient plaider en personne l'un contre l'autre, s'était répandu sur 4a place, et le prétoire en peu d'instants se trouva rempli d'une masse de spectateurs avides d'assister à une si belle joute d'éloquence. Ainsi la foule se presse aux portes de la chambre des députés lorsqu'on sait que M. Thiers doit y prononcer un de ses discoursministres et qu'on s'attend à une réplique de M. Guizot.
Parmi les curieux entassés dans cette salle étroite, on remarquait une partie des pompiers; voyant que le marquis de Cliâleaugiron se faisait attendre, ils avaient cru pouvoir rompre leurs rangs, prêts à les reformer au premier coup jde baguette.
Lorsque le greffier, après avoir appelé la cause de sieur
112 CiXYRES DE CH. DE «EKNARD.
Henri de Chàteaugiron, baron de Vaudrey, ancien lieutenant-colonel de cavalerie, et du sieur Georges Froidevaux, avocat, eut donné lecture du procès-verbal dressé contre ce dernier par le garde champêtre Chambard, le magistrat, selon l'usage, accorda la parole au demandeur pour qu'il prît ses conclusions.
— Monsieur le juge de paix, dit le baron, avant que je commence, auriez-vous la bonté de faire fermer cette fenêtre ; tout à l'heure, le bruit qu'on fait sur la place empêchait d'entendre la lecture du procès-verbal, et je désire être entendu de tout le monde.
— Vermot, fermez la fenêtre, dit M. Bobilier avec le ton d'un patient mis à la question depuis quelque temps, et qui ne compte plus les tortures.
Vermot, gros garçon démocrate et joufllu, craignant les courants d'air, et qui avait déjà maugréé en silence contre la fenêtre ouverte derrière ses oreilles, s'empressa d'exécuter l'ordre de son supérieur.
— Monsieur le juge de paix, dit alors M. de Vaudrey d'une voix dont le timbre sonore semblait accuser de superfluité la précaution qu'on venait de prendre. l'afFaire (jui m'amène devant votre tribunal est fort simple et peut être plaidée en deux mots.
M. Bobilier respira plus librement, et ses petits yeux gris s'arrêtèrent sur le baron avec une expression de reconnaissance. Quoiqu'il eîit souvent éprouvé que les promesses des plaideurs ne méritent guère plus de croyance que les serments des ivrognes, l'honnête magistrat, tant il est naturel de croire ce qu'on désire, avait pris au sérieux le rassurant exorde du demandeur.
— Vous venez d'entendre la lecture du pvocès-vcrbnl dont la véracité n'a pas été contestée, poursuivit le baron; je vais compléter' les faits le plus brièvement possible.
Un nouveau soupir de soulagement sortit de la poitrine du 'ugo de paix.
— Il y a trois semaines, forcé de me rendre à Mâcon et d'emmener avec moi Grégoire Rabusson, garde de m.es propriétés, je donnai l'ordre à Jérôme Chambard, garde champêtre de la commune de Ghâteaugiron, de veiller en notre absence à la conservation de mes bois, et je lui déclarai que je le rendrais personnellement responsable des délits qu'y pourraient laisser commettre sa négligence ou son mauvais vouloir.
Jérôme Chambard, qui avait un instant quitté la garde de son artillerie pour venir assister à la lecture du procèsverbal, hocha en signe d'assentiment un front chauve qui, à part le gigantesque baron, dominait toutes les autres têtes de l'auditoire.
— Ce n'est ni sans intention ni sans raison que je viens de prononcer le mot de mauvais vouloir ; jusqu'ici, en effet, Jérôme Chambard, imbu de certains préjugés aristocratiques dont ne sont pas exempts non plus quelques autres bourgeois de cette commune, avait regardé les paysans de Châteaugiron-le-Vieil, parmi lesquels j'ai l'honneur de me ranger, comme des êtres d'une nature fort inférieure à la sienne, et dont les propriétés ne méritaient pas qu'il prît la peine de les garder.
Quoique l'auditoire fût composé en partie des bourgeois sur lesquels venait de tomber par ricochet l'ironie de l'orateur, des rires unanimes accueillirent ses paroles, et tous les yeux se dirigèrent vers l'aristocrate garde champêtre qui, en se voyant l'objet de l'hilarité publique, renfonça son cou dans ses épaules au point de devenir subitement d'une taille ordinaire et d'échapper ainsi aux regards des rieurs.
Le juge de paix fut le seul qui ne prit aucune part à la gaieté universelle ; son front, éclairci pendant mi instant, redevenait sombre à vue d'œii.
— Du reste, poursuivit le baron en poussant jusqu'à l'oubli de ses devoirs le dédain que lui inspiraient les pauvres habitants de Châteaugiron-le-Vieil, le garde champêlre
Jérôme Cliambard ne faisait que régler sa conduite sur celle des hommes à qui est confié îe soin des intérêts de cette commune.
Au moyen de cette transition, M. de Vaudrey, qui ne manquait jamais l'occasion de dire en face aux bourgeois, ses antipathiques voisins, les vérités les mieux acérées, entama rénumération des nombreux griefs que nourrissait contre le bourg dominateur le village depuis si longtemps opprimé.
Pendant cette digression, qui, nous devons 1 avouer, ne se liait que par un fil fort ténu au fond de l'affaire, l'attitude et la physionomie de M. Bobilier étaient curieuses à examiner. Le corps penché sur son bureau, comme s'il eût été tenté de mettre un terme à la loquacité du baron, en lui sautant au visage, l'œil errant, de l'horloge dont les aiguilles lui semblaient marcher avec une lenteur inouïe, à la fenêtre par laquelle il pouvait apercevoir une par'ie de la place, l'oreille fort peu attentive à la plaidoirie, mais en revanche aux écoutes du moindre bruit extérieur, le front baigné de sueur quoiqu'il l'essuyât à chaque instant, et le nez barbouillé de tabac, car, dans sa sourde fureur, il avait à peu près vidé sa superbe boîte d'or, le juge de paix, qu'on nous pardonne ce rapprochement ambitieux, ressemblait à Ulysse comparé lui-même par Homère à un boudin sur le gril, si toutefois on s'en rapporte à la traduction de Perrault.
— Mais, monsieur le baron,s' écria tout à coup l'infortuné magistrat hors d'état de laisser rôtir plus longtemps sa patience, je ferai observer que ces détails sont complètement étrangers à la cause.
— Avocat, il s'agit d'un chapon,
dit è demi-voix Froidevaux d'un air de persiflage, — El non pas d'Aristoie ou de sa politique,
ajouta le baron en jetant de son côté un regard moqueur à
sa partie adverse; vous pouvez avoirraison, maître Froidevaux, et puisque M. le juge de paix est aussi de votre avis, je quitte ies généralités pour arriver au fond de la cause.
— Enfin! grommela M. Bobilier en s'enfonçant dans son fauteuil.
— On ne s'est pas inscrit en faux contre le procès-verbal du garde champêtre; ce procès-verbal fait donc foi en justice, et les faits qui s'y trouvent relatés sont acquis à macause. Il est constant que le 3 septembre dernier M. Froidevaux a été aperçu par Jérôme Chambard au moment où, pour sortir d'mie sapinière située dans le bois de la Gardie, dont je suis propriétaire, il franchissait, en la brisant, la palissade qui entoure ladite sapinière, composée exclusivement de jeunes plants. Que faisait dans mon bois M. Froidevaux? C'est une question que je n'ai pas à examiner ici, mais à laquelle poiuTaient répondre, je crois, toutes les personnes qui savent qu'au mérite d'être un avocat fort distingué, M. Froidevaux joint un amour effréné pour la chasse, surtout lorsqu'elle a lieu sur le terrain d'autrui, et la réputation du plus habile tireur de l'arrondissement.
Des rires nombreux se firent entendre dans l'auditoire; mais ils étaient à demi étouffés par le respect qu'inspirait l'avocat Froidevaux, en face duquel personne n'eût osé éclater, comme on l'avait fait sans scrupule au nez de Jérôme Chambard.
— Le procès-verbal ne mentionne pas le délit de chasse, dit le juge de paix, qui vit avec effroi le plaidoyer du demandeur près d'accrocher quelque nouvelle digression, et crut urgent de pousser à la roue ; nous n'avons à nous occuper ici que du délit forestier. ^
— Laissons donc sur la conscience de M. Froidevaux les perdreaux et les bécasses qu'il lui a plu de mettre en ghatis réglé dans mes bois, et restons dans les termes du procèsverbal. Le bris de la palissade est avéré, et ce qui ne l'est pas
lie ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.
nioinS;, c'est le passage illégal à travers ma sapinière qui^ vu la jeunesse des plants et son état de clôture, rentre évidemment dans la classe des terrains préparés dont parle l'alinéa 13 de l'article 471 du Code pénal. Ces faits, sont-ils constants, ou bien M. Froidevaux prétcnd-il les contester?
— Il est inutile que je réponde à cette hiterrogation, dit le jeune avocat, peu importent les faits. Je n'ai pas à discuter la sincérité d'un procès-verbal dont je vais prouver tout à l'heure l'illégalité.
— Vous me permettrez de vous précéder sur ce terrain,, reprit M. de Yaudrey, qui, depuis le commencement de sa plaidoirie, n'avait cessé de montrer l'aisance, le sangfroid et l'aplomb du légiste le plus exercé; j'aborde donc la question de droit, et j'abandonne les faits à la sagesse de M. le juge de paix, dont la religion doit être à cet égard suftisamment éclairée dès à présent.
— Les faits sont constants, se hâta de dire M. Bobilier qui, les yeux pétillants d'impatience^ se remit à pousser à la roue du procès; toute la difficulté réside dans l'interprétation de l'article 16 du Co<:le d'instruction criminelle.
— Je remercie monsieur le juge de paix de vouloir bien nie mettre siu* la voie, poursuivit le baron avec une politesse où perçait le persiflage ; mais j'allais arriver de moi-même à l'article qu'il vient de citer. Que dit donc l'ai'ticle ICi?
Le plaideur campagnard ou\Tit le recueil des Codes qu'il avait tiré de sa poche un instant auparavant, et lut le premier alinéa de l'article dont il venait de parler.
— Vous voyez, monsieur le juge de paix, dit-il ensuite, qu'aux termes de l'article 16 du Code d'instruction criminelle, les gardes champêtres sont chargés de rechercher les délits qui auront porté atteinte aux propriétés rurales et fo-
\restières. L'article est fort clair, et n'implique assurément !ni exclusion, ni incompatibilité dans les fonctions de ces deux estimables classes d'officiers de police judiciaire. Maii que ne peut l'audace du sophisme? On vous a dit, et l'on
va sans doute vous répéter^ que de la disposition des termes de l'article 16, il résulte...
— Permettez, monsieur, dit Froidevaux, il est mutile que vous preniez la peine d'exposer mes moyens de défense? je compte plaider moi-même.
— Avocat, n'interrompez pas! s'écria le juge de paix, qui, dans son impatience de voir arriver à sa conclusion la plaidoirie du demandeur, lança au défendeur un regard furieux.
— Il résulte, vous dira-t-on, de la disposition des termes de l'article 16, que les gardes champêtres ont qualité pour constater les délits ruraux, et que les gardes forestiers sont chargés de rechercher les délits forestiers; mais que ce sont là des attributions distinctes et séparées, sur lesquelles, mutuellement, ils n'ont pas le droit d'empiéter.
— C'est là, en effet, dit Froidevaux, ce que je soutiendrai et ce que je prouverai.
— Encore une fois, avocat, n'interrompez pas ! s'écria de nouveau M. Bobilier, dont la perruque sembla se hérisser de colère comme les dards d'un porc-épic irrité.
— Avant d'écraser un pareil système, reprit le baron, sous le poids d'autorités qui vous paraîtront, je l'espère, irréfragables, j'en ferai ressortir la faiblesse par un raisonnement fort simple et à la portée de tout le monde. La plupart des communes, Ghâteaugiron est du nombre, n'ont que des gardes champêtres qui sont entretenus au moyen de centimes additionnels répartis sur tous les propriétaires fonciers; supposez qu'un de ces propriétaires ne possède que des bois, cela arrive souvent, il sera donc obligé de c(»nlribuer à l'entretien d'un garde sans pouvoir exiger qu'en retour de l'argent qu'il paie on veille à la conservation de sa propriété; en un mot, il se trouvera exclu de cette réciprocité qui est une des grandes lois sociales; il donnera et ne recevra pas ! L'énoncé seul d'une pareille proposition suftit pour en démontrer l'injustice que prouvera
pltlS victorieusement encore la pièce dont je vais vous donuer lecture.
Eu voyant le baron tirer de sa poclie et déployer à la haulcur de ses yeux une feuille de papier de grand format, dont les quatre pages lui parurent couvertes d'une écriture fine et serrée, le malheureux juge de paix se tordit sur son siège comme s'il eût éprouvé une subite attaque de goutte.
— Mais, monsieur le baron, dit-il en même temps d'une voix étranglée, il me paraît inutile que vous nous donniez lecture de cette consultation. Vous avez parfaitement exposé le point de droit, et il ne saurait devenir plus clair qu'il ne l'cat déjà.
— Permettez, monsieur le juge de paix, répliqua M. de Vaudrey, qui était résolu d'obtenir pleine et complète ce qu'il nommait sa satisfaction morale, arrêter ma plaidoirie, c'est me dire que j'ai gagné mon procès, et je doute que mon adversaire s'accommode de se voir jugé avant d'avoir été entendu.
M. Bobilier se rejeta au fond de son fauteuil avec une grimace désespérée qui fit dire à quelques-mis des assistants ;
— Qu'a donc notre juge de paix à se démener ainsi et à rouler ses yeux comme le diable dans un bénitier?
Le baron semblait prendre un malicieux plaisir à prolonger le supplice du digne magistrat; il lut la consultation d'une voix lente et posée, et sans omettre un seul mot depuis le début d'usage : L'avocat soussigné gui a vu les pièces, jusqu'à la signature, qui était celle du premier avocat de Màcon.
M. Bobilier, pendant cette lecture, avait graduellement cessé ses soubresauts nerveux pour tomber dans une sorte d'atonie. Il se souleva, quand elle fut terminée, comme un homme enfin débarrassé du poids qui l'oppressait; niais au moment où il ouvrait la bouche^ le baron porta de nouvel
la main à sa poche et en tira un second papier, non moins consciencieusement rempli de syllabes que le premier.
— Après l'avis-de Me Michalet, dont le nom est européen, dit le plaideur impitoyable, M. le juge de paix me permettra de lui lire une autre consultation émanée de M. Ménestrier, l'un des professeurs les plus distingués de la Faculté de droit de Dijon.
— Vermot, dit à son greffier le vieux magistrat, qui, à la vue de ce second calice d'amertume, s'était de nouveau renversé dans son fauteuil en poussant une sorte de gémissement; Vermot, ouvrez la fenêtre, je vous prie... on étoulFe ici... et je crois que je vais me trouver mal.
Le greffier obéit en grognant sourdement.
M. de Vaudrey lut la consultation du savant professeur en appuyant sur chaque mot, ainsi qu'il l'avait déjà fait pour l'avis de l'avocat à réputation européenne ; mais enfin, comme il n'est si long discours qui ne doive prendre fin, le baron, apr&s avoir retourné, commenté, expliqué chaque point de son argumentation, trouva sans doute qu'il avait obtenu une satisfaction morale suffisante, car il articula brièvement ses conclusions, et s'inclina ensuite devant le juge de paix en cessant de parler.
— La parole est au défendeur, dit aussitôt M. Boiiilier, qui respira ensuite aussi largement que s'il fût sorti de dessous la cloche d'une machine pneumatique.
Un avocat reste rarement court, sa cause fût-elle la plus mauvaise du monde; Georges Froide vaux plaida donc, et il ne laissa aucun des arguments de son adversaire sans réphque; mais, soit qu'il fût préoccupé, soit qu'il attachât pou d'importance à cette affaire, soit qu'il eût compassion des angoisses renaissantes du vieux magistrat, il abrégea sa plaidoirie autant que le baron avait prolongé la sienne. Le résultat de cette sobriété de paroles inattendue fut qu'en général l'auditoire trouva son avocat favori au-dessous de lui-même ; ce qui rehaussa encore par le contraste l'eff'et
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prodigieux produit par l'intarrissable faconde de M. de Vaudrey.
Si le défendeur s'était montré concis, le juge, délivré enfin de son cauchemar, fut bien plus laconique encore. Sans prendre la peine de motiver sa décision par aucun des prolixes considérants dans lesquels il se complaisait d'ordinaire, il prononça d'un ton bref et cassant, un arrêt qui condamnait Georges Froidevaux à cinq francs d'amende, maximum de la pénalité encourue par la contravention dont il s'était rendu coupable ; à vingt francs de dommages-intérêts, à l'occasion de la palissade brisée, et enfin aux dépens du procès.
— Appelez une autre cause, dit-il au greffier, dès que celui-ci eut fini de rédiger cette sentence expéditive.
En disant ces mots, M. Bobilier se rassit majestueusement sur son fauteuil et promena sur l'auditoire le regard d'un chat qui, à peine échappé à la mâchoire d'un dogue menaçant, rencontre des souris et leur montre les clents à son tour, prêt à se venger sur elles de la peur qu'il vient d'éprouver.
— Monsieur Froidevaux, dit le baron à son adversaire vaincu, êtes-vous de la cause qu'on va plaider?
— Non, monsieur, répondit froidement l'avocat.
— En ce cas, voudriez-vous m'accorder un instant d'entretien?
— Je suis à vos ordres, monsieur.
— Eh bien ! veuillez me suivre, car au milieu de cette cohue il est impossible de s'entendre.
Le baron se dirigea vers la porte, et, malgré l'encombrement, sa vaste poitrine eut bientôt opéré à travers la foule une trouée dont Froidevaux profita pour le suivre.
— Tiens ! le colonel et l'avocat qui sortent ensemble? répétait-on sur leur passage; vont-ils se battre, par hasard?
— Je ne conseillerais pas à M. Froidevaux d'en tâter, dit un des ponipiers, qui, en qualité de militaire sans doute^
LE GE.MILROM.ME CAJIPAGNAP.D. 1 2 1
affichait une préférence pour M. de Vaudrcy, exaltée on ce moment jusqu'à lenthousiasme ; le colonel l'aplatirait d'un coup de poing comme il vient déjà de l'aplatir par la parole. En arrivant au bas du perron, le baron s'arrêta, et le jeune homme en fit autant.
— Ah çà ! "Froidevaux, dit le premier d'un ton dont la familiarité contrastait avec la politesse hostile qui avait jusqu'alors caractérisé son langage, vous aimez donc bien mes perdreaux?
— Il me semble, monsieur le baron, que maintenant j'en ai le droit, répondit le jeune avocat en armant ses lèvres de leur plus ironique sourire, car il crut que son adversaire voulait abuser de sa victoire en le persiflant.
— Comment ! vous avez maintenant le droit d'aimer, ce qui veut dire de tuer mes perdreaux ?
— Sans doute, puisque je les paie.
— Il est vrai, reprit le baron en riant, que vingt francs de dommages-intérêts pour deux échalas cassés, c'est un peu exorbitant; et je crois, comme vous, qu'en me les allouant, notre digne juge de paix a eu l'intention de m'indemniser du gibier que vous me tuez tous les jours.
— En ce cas il ne vous a pas alloué assez, dit Froidevaux d'un air sardonique, car si vingt francs de dommages-intérêts font dix francs par échalas, en revanche ils ne font pas un sou par perdreau.
— Ecoutez, Froidevaux, répliqua M. de Vaudrey redevenu sérieux, j'entends la plaisanterie, mais je n'aime pas qu'elle tourne à la bravade.
— Je ne brave personne, monsieur, de même que je ne crains personne.
— Notre entretien ne continuera pas un instant de plus sur ce ton, dit le baron avec un accent de paternelle sévérité, je vai« vous parler sérieusement, veuillez m'écouter de même. -"■
Malgré sa ferme résolution de ne pas reculer d'un pas
devant l'homme qu'il croyait son rival, et de lui rendre provocation pour persiflage, Froidevaux sentit le sourire de l'ironie expirer sur ses lèvres, et en contemplant l'attitude imposante de l'ancien militaire, il prit de son côté un maintien grave et réservé.
— J'ai beaucoup connu et beaucoup ainie votre père, Froidevaux ; c'était un brave et digne officier ; aussi quand il est mort, tout notre régiment l'a pleuré. Nous avions commencé le métier ensemble, et plus d'une fois nous avions trouvé l'occasion de nous donner quelques-unes de ces preuves de dévouement qui resserrent les liens de la fraternité militaire. Vous savez ce qu'il a fait pour moi à Leipsick ?
— Je crois savoir en effet, monsieur le baron, que mon père fut alors assez heureux pour vous rendre un léger service.
— Un léger service ! J'étais blessé au bras droit, j'avais la jambe gauche prise sous mon cheval, qui venait d'être tué, et une demi-douzaine de hussards autrichiens caracolaient autour de moi en m'appliquant des coups de sabre qui, sans mon casque et ma cuirasse, m'auraient haché comme une julienne. Voilà l'agréable position où je me trouvais, lorsque votre père accourut à mon secours, seul de sa personne, seul contre six, c'est-à-dire une fois plus héroïque qu'Horace ; et notez que le subterfuge du Romain n'était pas de mise dans la circonstance. Un instant de retard, j'étais taillé en morceaux ; il ne s'agissait donc pas de séparer les ennemis, mais de les charger à fond ; c'est ce que fit votre père, Froidevaux. Tandis que je jurais comme un païen contre le pauvre animal qui me retenait cloué à terre, votre père, en moins de temps que je n'en mets à vous conter ceci, enfonça son sabre dans la poitrine des deux hussards qui me serraient de plus près, et mit le reste en fuite. Un instant après, il m'avait tiré de dessous mon cheval et remonté sur celui d'un des Autrichiens qu'il ve-
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Balt (le tuer. Ah ! vous appelez cela un léger service ! Je dis, moi, que votre père m'a tout uniment sauvé la vie; aussi, tant qu'il a vécu, tout ce que je possède, mon sang compris, a toujours été à sa disposition.
En dépit de sa jalousie, Froidevauxne put entendre sans émotion cet hommage rendu h la mémoire de son père, par un juge si compétent du courage guerrier.
— J'ai donc été l'ami de votre père, poursuivit le baron, et je ne vois aucune raison sérieuse pour devenir l'ennemi de son fils. Si j'ai donné suite à l'affaire d'aujourd'hui, c'est que, le procès-verbal du garde une fois déposé, il m'était impossible de ne pas le soutenir ; d'ailleurs j'ai pour habitude de ne jamais abandonner mon droit lorsque je le vois contesté. Mais maintenant que tout est fini, voici ce que j'ai à vous dire. Vous distribuerez aux pauvres de la commune les vingt francs de dommages-intérêts, et dorénavant vous chasserez dans mes bois tant qu'il vous plaira. Que diantre ! si endiablé destructeur de gibier que vous soyez, vous n'aurez point le cœur assez dui* pour ne pas me laisser quelques pièces à tirer !
Cette concession imprévue, et surtout l'accent d'enjouement et de bonhomie par lequel M. de Vaudrey semblait avoir voulu en réhausser le prix, changèrent en un embarras visible l'émotion qu'avait causée au jeune avocat le récit du glorieux fait d'armes de son père.
— Monsieur le baron, dit-il en hésitant à chaque mot, j'apprécie comme je le dois la générosité de votre procédé... Mais après ce qui s'est passé aujourd'hui... j'ai moins de droit que tout autre à une faveur... que je n'ai pas sollicitée... et que je vous demande la permission... de refuser.
— Vous me refusez ! s'écria M. de Vaudrey surpris.
— Oui, monsieur le baron.
<»- Vous, le chasseur fanatique, vous refusez lu permis-
sion de chasser dans mes bois, qui sont les plus giboyeux du canton !
— Oui, monsieur le baron.
— Pardieu ! dit en riant le gentilhomme campagnard, autrefois nous appelions votre père l'original ; mais je crois que vous lui auriez rendu des points. Que jusqu'ici vous n'ayez pas voulu demander un permis de chasse, ce n'est que de l'orgueil et je comprends l'orgueil; mais refuser ce permis quand je vous l'offre, et vous savez que sur cet article-là je ne suis pas fort libéral ; ceci, permettez-moi de le dire, c'est de l'originalité poussée jusqu'à la bizarrerie.
— Soit; je suis un homme bizarre, dit Froide vaux en s'efforçant de sourire.
— Mes perdreaux vous sembleraient-ils moins bons parce que vous pourriez les tuer en sûreté de conscience?
— Peut-être bien.
— La chasse vous paraît donc plus agréable quand elle est assaisonnée par l'attrait du fi'uit défendu?
— Précisément, monsieur le baron, répondit le jeune avocat avec une gaieté forcée ; c'est en effet le fruit défendu qui m'atttire ; avec votre permis de chasse dans ma poche, j'aurais la moitié moins de plaisir.
— En ce cas, vous ressemblez à quelques-unes des flammes que j'ai connues autrefois ; dans leur amant, c'était moins l'amant lui-même qu'elles aimaient que le danger à braver, et le petit délit qu'il fallait commettre pour le voir.
— Voilà justement l'histoire de ma passion criminelle pour vos perdreaux; passion, du reste, éteinte à tout jamais par l'offre bienveillante que vous avez bien voulu me faire. A partir d'aujourd'hui, monsieur le baron, je vous en donne ma parole, vos bois seront sacrés pour moi.
I M. de Vaudrey arrêta sm* le jeune avocat un regard scrutateur, s
— Ainsi, dit-il, c'est sérieusement que vous me refusez?
— Fort sérieusement.
— Jamais je n'ai rougi de devoii* la vie ù votre père; rougiriez-vous donc d'être mon oblii;é pour une bagatelle?
— Non, sans doute, monsieur le baron ; mais il est inutile de chercher plus longtemps les motifs de mon refus ; tenons-nous-en à votre première supposition. Je suis un liomme bizarre, et cela suffit pour expliquer ma conduite.
Le baron observa son interlocuteur avec une attention pénétrante ; mais celui-ci supporta cet examen sans qu'aucun muscle de son visage trahît le secret de sa pensée.
— N'en parlons plus, monsieur Froidevaux, dit au bout d'un instant l'ancien militaire, dont la figure avait pris une expression d'ironie contenue.
Les deux hommes échangèrent un salut cérémonieux, et M. de Vaudrey, traversant la place sans s'y arrêter, se dirigea vers le pont; car c'était son chemin pour aller à la forge, où l'attendait madame Grandperrin.
Quelques instants après, les groupes dont était couvert le théâtre de la fête furent agités par une émotion soudaine. La cause de cette alerte était un courrier qui venait de déboucher au coin de la rue, près de l'auberge du Cheval- Patriote. Ce précurseur du marquis de Chàteaugiron était un garçon de bonne mine, possesseur d'une superbe barbe brune, et vêtu d'une veste bleue à galons d'or, que serrait à la taille le ceinturon d'un couteau de chasse. 11 traversa la place au petit galop de son cheval , au milieu de la foule des curieux dont plusieurs faillirent à se faire écraser pour le regarder de plus près, et s'arrêta devant l'arc de triomphe sans mettre pied à terre.
— M. le marquis va-t-il bientôt arriver? lui demanda Philippe Amoudruen s'approchant tout empressé.
— Je n'ai pas cinq minutes d'avance, répondit le chasseur, et M. le marquis sera ici dans un instant. «
— Pompiers, aux armes! cria le lieutenant d'une voix éclatante.
Le tambour Toinot se jeta sur sa caisse^ et en tira un appel si retentissant, que les pompiers se précipitèrent à l'envi hors de la salle d'audience, et sautèrent, pour la plupart, les cinq marches du perron à la fois.
Au son du tambour, M. Bobilier avait bondi sur son faute uil.
— A huitaine ! cria-t-il d'une voix plus aiguë encore que celle du lieutenant de pompiers.
— Mais, monsieur le juge de paix... dit le père Cocquard, qui en ce moment essayait de justifier ses moutons du délit de pâturage dans le pré d'autrui, dont les accusait un de ses voisins.
— L'audience est levée, vieux bavard, interrompit le juge de paix, en quittant brusquement son fauteuil.
— Mais, monsieur le juge de paix, je demeure à trois lieues dici ; trois lieues pour venir , autant pour m'en retourner, ça fait six lieues, songez y donc; et recommencer le voyage dans huit jours, pour une bouchée de méchante herbe qu'ont peut-être mangée mes moutons, ça me paraît...
Le vieux paysan à la vue basse aurait pu continuer longtemps ainsi sans courir le risque d'être interrompu. Dès les premiers mots de cette réclamation, M. Bobilier, oubHant sans doute ce qu'il avait dit peu d'instants auparavant du prix du temps de ses juticiablos, avait disparu par une petite porte placée derrière son fauteuil, et qui communiquait de la salle d'audience au vestiaire.