UNS CONFIDENCE
En quittant l'avocat Froidevaux le baron de Vaudrey s'était dirigé vers le pont du bourg. Après l*avoir traversé, il suivit à gauche une étroite levée, espèce de quai garni pour tout parapet d'une rangée d'ormes, et arriva bientôt près d'une grande porte voisine du chenal de l'écluse ; cette porte donnait accès à une cour qu'entouraient de
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tous côtés les bâtiments de la foi^e de M. Grandperrin.
î^e baron se fraya un chemin à travers les amas de houille, les dépôts de minerai^ les entassements de fer en gueuse qui encombraient une partie de ce vaste terrain, passa sous une voûte basse et sombre, et se trouva alors dans un grand jardin planté à l'anglaise, au bout duquel on apercevait un pavillon de construction moderne qui servait d^habitation au propriétaire de rétablissement.
Au lieu de traverser une pelouse, par laquelle il eût pu arriver directement à la maison, M. de Vaudrey prit un sentier qui après quelques détoiu*s, le conduisit à rentrée d'une longue allée de marronniers, bordée d'mi côté par des massifs et de l'autre par la rive gauche de la rivière. D'un coup d'œil le baron explora ce promenoir dont Taspect seul invitait à la rêverie, et il aperçut aussitôt à l'autre extrémité la femme qui le lui avait assigné pour lieu de rendez-vous.
Madame Grandperrin avait cet âge intéressant que regardaient comme la maturité accomplie les anciens romanciers épris uniquement des héroïnes de pensionnat, mais qu'ont à l'envi réhabilité depuis quelque temps des écrivains moins exclusifs ou plus impartiaux : trente ans environ, peut-être quelque chose de plus. Elle était grande et bien faite ; la démarche souple, l'air aisé, le maintien noble ; gracieuse et fière à la fois dans ses moindres gestes. Ses cheveux couleur de jais à reflets bleuâtres, son teint pâle qu'un rayon de soleil semblait avoir caressé d'un peu trop près, ses grands yeux à larges prunelles, étincelant comane deux diamants noirs, tout en elle annonçait une de ces organisations passionnées jusqu'à la violence, ceinture incendiaire dont le ciel parfois se plaît à étreindre la vertu des femmes, sans doute pour en rehausser le mérite.
En ce moment, madame Grandperrin était vêtue d'une robe noire en damas de soie, qui, à part la beauté de l'étoffe, offrait une sévérité presque monastiqae et se trouvait
LE GENTILHOMBIB CAMPAGNARD. 171
en harmonie avec l'expression orageuse et sombre de son visage. D'une main elle tenait un mouchoir où avait coulé plus d'une larme, et de Tautre un flacon de sels qu'elle respirait à chaque instant, comme si ses forces eussent été sur le point de Tabandonner.
— Enfin vous voici ! dit-ellç en serrant convulsivement la main de M. de Vaudrey.
— Du courage, mon enfant ! répondit le baron avec ua accent de tendre compassion : du courage ! hier vous m'avez promis d'en avoir.
— Où voyez-vous que je manque à ma promesse ? reprit la jeune femme en souriant amèrement.
— Vous avez encore pleuré ; je le vois. •
— Qu'importe ?
— Qu'importe que vous pleuriez ?
— Oui ; c'est attacher trop d'importance aux larmes d'une femme que d'en chercher la trace. Une larme, cest si peu de chose, et si peu de chose^ une femme ! aussi ne vous ai-je pas prié de venir pour vous rendre témoin d'un de ces accès de folle douleur dont je rougis quand je suis seuie, et dont je rougirais mille fois plus encore devant vous. Ce que j'ai à vous demander...
La jeune femme hésita.
— Ce que vous avez à me demander est fait d^avance, dit M. d^ Vaudrey d'un ton de bienveillance paternelle; quelque changement qui soit survenu dans votre vie, je n'ai point oublip le passé. Madame Grandperrin est toujours pour moi Clarisse de la Gennetière, la fille de mon meilfeur ami... mort trop tôt, hélas !... pour vous surtout, mon enfant.
— Oh oui! pour moi surtout, répéta énergiquement î^^adame Grandperrin; si mon père avait vécu, je ne me serais pas trouvée à vingt ans abandonnée à la direction d'une parente. . . Je ne Tacouse pas, mais sa faiblesse, sa dé^
plorable indulgence^ son aveuglement^ en un mot^ m'ont fait bien du mal... que Dieu le lui pardonne 1
— Pourquoi réveiller ces tristes souvenirs î Vous avez, disiez-vous quelque chose à me demander ?
La jeune femme baissa la tête et regarda un instant la terre avant de répondre.
— C'est aujourd'hui qu'il arrive, dit-elle enfin eh relevant sur le baron un morne regard.
— C'est aujourd'hui ; mais plus tôt ou plus tard, ce retour était inévitable.
— Sans doute; et de quel droit me plaindrais-je ? Depuis deux ans qu'il est parti, n'ai-je pas eu le temps de me préparer à l'épreuve de le revoir ?
— Qui vous force à la subir ?
— Oh ! enseignez-moi un moyen de m'y soustraire, et, fallùt-il me condamner à une réclusion perpétuelle^ fallût- il m'enterrer vivante, je suis prête.
— Ces exagérations ne sont pas nécessaires ; laissez les choses suivre leur cours naturel , et l'épreuve que vous redoutez se trouvera suffisamment écartée. Jamais votre mari et mon neveu n'ont été liés; des discussions d'intérêts se sont même élevées entre eux depuis quelque temps. Comment supposer alors que l'un ou l'autre puisse désirer et provoquer un rapprochement ?
— Lui, non ; du moins je veux le croire ; car, à moins d'être aussi cruel qu'il s'est montré ingrat, à moins de se promettre un barbare plaisir des angoisses où me plongerait sa présence, comment penserait-il à me revoir? Mais M. Grandperrin, savez- vous à quelle démarche folle, ridicule , odieuse peut le pousser son incurable vanité ? Pour l'honneur de se voir admis sur un pied d'intimité au château de M. le marquis de Châteaugiron, il est capable de sacrifier ses intérêts même; et quel sacrifice plus grand pourrait-il faire ?
— Mais maintenant il y a entre lui et Héraclius plus qu'un
commencement de procès, il y a rivalité politique. Devezvous craindre alors quils ne soient pas forcément séparés par une chose qui d'ordinaire brouille les meilleurs, amis ?
— Vous ne connaissez pas M. GrandpeiTin ; qu'il lui vienne du château la moindre prévenance, la plus légère marque de politesse, une de ces invitations comme on en envoie au premier venu, dans Tenivrement où le jetiera rette précieuse faveur, il est homme à tout abandonner, sa candidature aussi bien que ses intérêts.
— Je sais que la noblesse exerce sur votre mari une fascination un peu passée de mode aujourd'hui, et dans laquelle, au fond, il entre peut-être autant d'envie que d'éblouissement...
— Vous le peignez en deux mots : envieux et ébloui.
Encouragé sans doute par la dédaigneuse ironie avec laquelle madame Grandperrin parlait de son mari, le baron reprit en souriant :
— Peut-être même serait-il possible d'être encore plus concis et de le peindre en un seul mot.
— Parvenu, répondit sans hésiter d'un air de magnifique mépris la jeune femme qui, en épousant un plébéien, était loin d'avoir oublié qu'elle-même était née patricienne.
— Un excellent homme, du reste, dit M. de Vaudrey, comme pour atténuer sa critique ; droit, honnête et justement estimé.
— Savez-vous ce qu'il m'a dit ce matin ? reprit madame Grandperrin, sans s'associer par le moindre signe d'approbation à cette palinodie.
— Comment pourrais-je le savoir ?
^ M. Grandperrin m'a déclaré qu'à la campagne il était indispensable de vivre en paix avec ses voisins, et qu'en conséquence, quoiqu^il eût sujet de se plaindre de M. de Châteaugiron, il était prêt à le voir pour peu que celui-ci s'y montrât disposé. — « Il me semble, a-t-il ajouté, que l'arrivée de la marquise nous offre une occasion toute naturelle
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de rapprochemenl. » Et comme je me récriais : — a Les discussions d'intérêts, a-t-il repris, n'ont rien à voir dans une question de savoir-vivre et de politesse ; je trouve donc convenable que nous allions faire une visite au château, dans le cas où madame de Châteaugiron ne se croirait pas obligée de vous prévenir. » — Voilà ce que m'a dit ce matin même M. Grandperrin.
— 0 aveuglement ! es-tu donc un des principes constitutifs du tempérament marital ? se dit M. de Vaudrey en levant les yeux vers la cime des marronniers.
— Voilà où nous en sommes, poursuivit madame Grandperrin avec une émotion concentrée ; c'est l'homme dont le premier devoir est de me protéger contre tous, qui expose, — je ne dis pas mon cœur, il est mort, — mais mon repos, mais ma réputation, mais mon honneur à un danger contre lequel je me trouve sans défense.
— Sans défense ! répéta le baron qui examina la jeune femme attentivement ; sans défense ! et vous dites que votre "cœur est mort !
— Mort, je vous le répète, dit Clarisse d^une voix sourde; aussi n'est-ce pas de cet indigne cœur qu'il s'agit. Je suis sûre désormais de son insensibilité et de sa froideur autant qu'on peut l'être de la froideur et de l'insensibilité d'un cadavre. Non, ce n'est pas l'avenir qui m'effraie, c'est le passé.
— Le passé ? mais votre mari, mais tout le monde excepté moi, ignore qu'Héraclius vous a aimée, et que vousmême...
— De grâce, pas un mot de plus; ne me rappelez pas ma honte, puisque, dites-vous, tout le monde l'ignore.
— Mais enfin que craignez-vous ?
— Ce que je crains? Depuis deux ans cette terreur est assise à mon chevet. Ce que je crains? c'est que cet homme n'achève son ouvrage ; c'est qu'il ne soit lâche après avoir été cruel; c'est que, peu content d'avoir tué l'âme, i! ne
lui prenne maintenant fantaisie de tuer Fhonneur... et il le peut.
— Il le peut?
— Il a mon portrait; il a des lettres; il a tous les gages que peut accorder la folie d'une femme.
Après avoir longtemps reculé devant cet aveu, madame Grandperrin le prononça d'une voix brusque ; puis, relevant fièrement la tête, elle fixa sur le baron des yeux ardents comme pour lire au fond de son âme.
En voyant aboutir à une appréhension d'une nature assez vulgaire les souffrances d'amour auxquelles il avait sincèrement compati jusqu'alors, M. de Vaudrey éprouva une surprise mêlée 'de désappointement. L'éclat de la poétique auréole dont la passion couronne parfois ses victimes lui parut s'amortir quelque peu au front de madame Grandperrin. Pendant un instant, au lieu d'Ariane gémissante ou de Didon désespérée, il crut avoir sous les yeux quelqu'une de ces prévoyantes héroïnes qui, pratiquant en amour la maxime proférée au sujet de l'amitié par un moraliste cruel, pensent aux trahisons de l'avenir au milieu des séductions du présent, se gardent de l'abandon dans le péché bien mieux que du péché lui-même, et se montrent enfin plus avares de billets que de baisers, parce que la trace des uns peut rester, tandis que celle des autres s'efface.
— Ce qu'elle se reproche, se dit-il, ce n'est pas sa faihlesse, c'est son imprudence. Ce qui l'occupe, ce n'est pas le chagrin de n'être plus aimée, c'est la crainte d'être compromise.
La physionomie du baron trahit sans doute l'impression dont il n'avait pu se défendre, car la jeune femme, voyant qu'il la regardait liu lieu de lui répondre, reprit tout à coup, avec une sorte de ricanement sardonique :
— Vous êtes révolté, n'est-ce pas ? Confesser ma faute, avouer que je tremble en voyant ma réputation, c'est-à-dire Thonneur de l'homme dont Je porte le nom, à la merci de
i:6 CEUVRES DE CH. DE BERNABD.
celui qui a détruit le repos de ma vie^ c'est odieux en effets et je suis une bien indigne créature I
Déjà H. de Vaudrey était revenu aux sentiments indulgents que développe Texpérience de la vie dans les cœurs naturellement généreux.
— Pourquoi la blâmer? se dit-il ; après avoir trop pensé à luij est-elle si coupable de penser un peu à elle-même maintenant? De quel droit d'ailleurs Thomme^ cet animal égoïste^ exigerait-il dans la femme Tabnégation sublime dont il est si loin de lui donner Texemple^ et que ne comporte peut-être pas la nature humaine?
— Vous ne me dites rien, reprit madame Grandperrin, dont les traits exprimaient un sarcasme^mélé d'inquiétude; vous êtes scandalisé^ je le vois^ et c'est l'indignation qui vous ête la parole?
— Ma chère enfant, dit le baron avec un léger sourire, un soldat ne se scandalise guère, et, par malheur, j'ai passé l'âge où l'on s'indigne contre les femmes.
— Pourquoi donc tant tarder à me répondre?
— Je réfléchissais à ce que vous venez de m'apprendre.
— One chose horrible, n'est-il pas vrai ?
— Fâcheuse seulement; mais c'est assez pour qu'il faille y porter remède sur-le-champ. Ce que vous avez à me demander se lie sans doute à l'aveu que vous venez de me faire. Vous voulez que je parle à Héraclius?
— Le ferez-vous? dit madame Grandperrin avec une, sorte d'explosion.
— Dès demain. Mon intention était d'attendre sa visite^ mais ceci change mon projet. S'il ne vient pas, je le préviendrai.
— Combien j'avais raison de compter sur votre amitié !
— En douter, c'eût été m'ofi'enser.
— Puissiez-vous réussir !
— De deux choses Pune : ou vos lettres ont été brûlées, et en ce cas le danger que vous semblez craindre n'existe
plus; OU il les a conservées, et alors il me les remettra^'en réponds..
— Il ne les a pas brûlées, s'écria impétueusement la jeune femme.
— Je comprends qu'un pareil sacrifice vous paraisse difficile, reprit M. de Vaudrey d'un ton de galanterie : mais pourtant il n'est pas de jour, où, en se mariant, on n'en accomplisse de semblables.
— ïl'n'a rien brûlé, vous dis-je; et s'il le prétend, c'est qu'il cherchera à vous tromper.
— Je n'ai jamais excusé les torts d'Héraclius; ainsi vous pouvez me croire quand je vous assure qu'on peut ajouter foi à sa parole.
— Sa parole !
— D'homme à homme, du moins. S'il me jure qu'il a détruit les gages qu'il tient de vous Je le croirai; et je compte que sur ma garantie vous en ferez autant.
Clarisse ne répondit rien, mais sa physionomie soucieuse annonça quelle irréparable atteinte avait porté l'expérience de l'amour à ses dispositions naturelles à la confiance.
En ce moment les cloches de l'église commencèrent à faire entendre leur sonnerie.
— Le voilà ! s'écria la femme abandonnée, avec un tressaillement nerveux.
Le baron lui prit les deux mains et les garda quelque temps serrées dans les siennes.
— Voici le moment de l'épreuve, lui dit-il d'un ton ae sincère sympathie; ne cherchez pas à contenir votre peine, épanchez-la au contraire tandis que nous sommes seuls. Dans quelques instants vous serez entourée, il faudra veiller sur vos moindres gestes et imposer à votre visage un masque impénétrable. Maintenant, vous êtes libre encore, libre de souffrir. Pleurez donc, mon enfant, et ne craignez pas <^e me laisser voir vos larmes : les chagrins du cœur sont bien loin de moi, sans doute, mais enfin je les ai con-
nus comme un autre, et quoique exempt désormais de les ressentir, je n'ai pas pour cela cessé de les respecter.
Tandis que M. de Vaudrey s'exprimait ainsi, avec cette espèce de mélancolie qu'inspire aux caractères les plus fortement trempés l'approche du déclin, et qui leur sied comme un pâle rayon de soleil à un paysage d'automne, la figure de madame Grandperrin avait passé graduellement de l'abattement le plus morne à la plus hautaine fierté.
— Pleurer .encore! s'écria-t-elle brusquement, pleurer toujours ! et c'est vous qui m'y encouragez ! Ah ! je le sais, l'œil d'une femme contient beaucoup de larmes; mais il arrive enfin un moment où elles tarissent, et, grâce au ciel, je crois ce moment venu pour moi. Pour entrer dans la douleur il est bien des portes ; pour en sortir il n'en est qu'une peut-être, qu'importe ! pourvu qu'elle existe en effet ! et j'en suis sûre, car en cet instant même je la vois s'ouvrir devant moi : cette porte, c'est le mépris.
— Le mépris ?
— Ou plutôt le dégoût. A part vous, mon vieil ami, dont le cœur est aussi noble que l'esprit est généreux, tout ce qui m'entoure est si petit, si lâche, si bas, qu^au lieu de m'indigner follement, ou de me désespérer plus follement encore, je finirai par n'opposer à ces ignominies que le plus calme dédain.
— Mais à quel propos. . .
— Entendez-vous ces cloches?
— Oui; ce sont celles de l'église.
— Ce prêtre!... depuis qu'il est ici, ma maison a été la sienne ; il a mis à s'y introduire, à s'y établir, à s'y împatroniser une adresse et un artifice dignes de Tartufe, et maintenant le voilà rangé parmi mes ennemis.
— Le curé Dommartin?
— Il y a trois semaines que je ne l'ai vu, lui qui pendant près d'un an n'est pas resté un seul jour sans venir ici. Alors, il est vrai, le château n'était pas habité ; maintenant
qu^U va rétre^ M. Dommartin^ comptant sans doute y trouver un patronage plus puissant que celui qu^ avait cherché à la forge^ s'éloigne de moi sans motif ni prétexte^ insolemmentj brutalement...
— Que voulez-vous^ ma chère Clarisse? Dommartin^ ainsi qu'une partie de ses confrères^ n'est au fond qu'un -paysan. Sa blouse s'est allongée en robe et a passé du bleu au noir; voilà tout le fruit qu'en fait d'éducation il a retiré dusémindire. Comment alors attendre de lui la conduite d'un homme bien élevée ou du moins les procédés parlésquels les gens qui se piquent de savoir-vivre préparent et pallient une rupture ?
— Un homme comblé par H. Graadperrin et par moi !
— U est ambitieux^ et tout ambitieux est ingrat.
— L'ingratitude ne devrait plus me surprendre, et cependant je ne puis m'y habituer. Un homme qui, il y a un mois encore, manœuvrait tortueusement pour capter ma confiance !
— J'espère qu'à n'a pas réussi !
— Heiu*eusement non, quoique à cette époque Je ne pusse prévoir sa trahison d'aujourd'hui. Vous allez me trouver d'une faiblesse bien puérile. Ces cloches me font mal.
— S'il a ordonné de les sonner en l'honneur de mon neveu, c'est qu'il espère que leur écho arrivera jusqu'aux oreilles de notre cousin l'évêque d'Autun, de qui dépend son avancement. L'honnête curé a envie d'être vicaire général : voilà en deux mots l'histoire de ce que vous nommez sa trahison.
La détonation des boîtes d'artifice se mêla en cet instant au son des cloches.
— Mais c'est un joi» de fête dans toutes les règles, s'écria madame Grandperrin avec un rire convulsif ; je ne sais en vérité pourquoi nous restons dans cette sombre allée à échanger de tristes et vaines paroles, au lieu de nous réjouir comme tous les autres. Voyez, ajouta-t-elle en montrant
1^0 OBUVRES I>B GH. D£ fiEKNÀRU.
de la main la partie du bourg située de Tautre côté de la rivière, là-bas le soleil étincelle et le bonheur éclate; que n'allons-nous prendre notre part de l'un et de l'autre ?
— Calmez-vous! dit M. de Vaudrey, qui accompagna ces paroles d'un clin d'oeil expressif; nous ne sommes plus seuls.
Madame Grandperrin tourna la tète du côté que lui désignait le regard du baron.
— Victorine! dit-elle avec un accent d'impatience; que vient-elle faire ici ?
La belle-fille de madame Grandperrin venait en effet .de paraître à l'entrée de l'un des sentiers qui aboutissaient à Tallée des marronniers.
sous LES MARRONNIERS.
Victorine Grandperrin était une jeune fille de vingt ans à peine, blonde, jolie, un peu petite et douée d'un de ces attrayants embonpoints qui, à pareil âge, n'existent ordinairement qu'en espérance. Quoiqu'on fût alors au milieu de septembre, son costume était attesi printanier que sa personne; il se composait d'une robe de mousseline blanche, serrée à la taille par une ceinture de soie rose à laquelle se mariait un nœud de ruban de même couleur appliqué sur l'échancrure du corsage. Des bottines de satin vert chaussaient coquettement ses pieds étroits et cambrés. Elle avait la tète nue ; mais trouvant sans doute que des cheveux, si abondants qu'ils pussent être, protégeaient mal contre les rayons du soleil un teint aussi frais que la fleur de l'hortensia, elle s'était mise sous l'abri plus efficace d'une ombrelle
LE ÔENTILHOHMB CAMPAGNARD. Idt
qu^elle ferma lorsque Pépais feuillage de Tallée des marronniers eut rendu cette précaution superflue.
En apercevant sa belle-mère et le baron de Vaudrey; Viotorine^ dont la marche avait été jusqu'alors fenne et rapide^ parut hésiter^ et un certain embarras, se peignit dans son maintien. Sans ressembler précisément à la présidente de Montesquieu qui boitait^ assure, son mari^ dès qu'on la regardait^ la jeune fille ne voyait jamais les yeux d'autrui fixés sur elle sans que sa démarche trahît la gène que lui causait cette observation^ dont la bienveillance cependant était presque toujours manifeste. Son aisance naturelle se changeait alors en une sorte de gaucherie plus piquante en* core peut-être, car tout sied à vingt ans, et ce qui devient un défaut plus tard ne parait souvent alors qu'une grâce de plus. Hais en ce moment l'embarras de mademoiselle Grandperrin avait une cause indépendante de la timidité de pensionnaire qu'en dépit de son caractère délibéré elle éprouvait habituellement en pareille rencontre. Elle s'attendait à trouver l'allée des marronniers déserte, et le motif qui l'attirait dans cette solitude était , le lecteur le soupçomie peut-être déjà, un de ces doux secrets qu'un jeune cœur craint toujours de voir deviner.
Après un instant d'hésitation, Victorine prit son parti et s'approcha, en s'effbrçant de sourire^ du couple qui s'était arrêté à sa vue.
— Ce que vous venez de me demander sera fait demain, dit M. de Vaudrey à madame Grandperrin avant que la jeune fille les eût rejoints ; ainsi donc, de la raison, du calme, et surtout que cette enfant ne s'aperçoive de rien.
La recommandation du baron était prudente, mais inutile. I^éjà la victime de l'amoiu* avait composé son visage, et des yeux beaucoup plus pénétrants que ceux de Victorine n'auraient pu parvenir à y découvrir la trace des émotions violentes et douloureuses qui l'avaient bouleversé un instant *ï»paravant.
'1S2 OBUVBÏS BB C0. DE BB^jNARD.
-:- Je vous avais priée de rester au salon^ dit à la jeune fille madame Grandperrin^ avec la jGroideur agressive qui caractérise assez ordioairèment le langage des belles-mères.
— J'en vien;5, madame^ répondit laconiquement Victorine^ trop habituée sans doute à un pareil accueil^ pour s'ea montrer affectée..
— Vous feriez bien d'y retourner, reprit Clarisse du même ton bref et sec ; quelques-uns de ces messieurs peuvent arriver d'un instant à l'autre, et il est fort peu convenable qu'ils ne trouvent personne pour les recevoir.
— Mon père est dans son cabinet, dit la jeune fille, après avoir répondu, par une révérence amicale, au salut souriant que venait de lui adresser le baron.
— Le cabinet de votre père n'est pas le salon, et vous savez fort bien qu'il n'a pas l'habitude d'y recevoir les visites.
— Je vous demande pardon, madame ; en ce moment même mon père vient de faire entrer dans son cabinet M. de Boisjoly.
— M. de Boisjoly est déjà arrivé? dit la belle-mère de Victorine, en changeant subitement d^ntonation.
— 11 y a un instant, madame.
— Mon cher monsieur* dé Vaudrey, reprit madame Grandperrin avec une vivacité inattendue, nous sommes de vieux amis, et je ne fais pas de façons avec vous. Me permettez-vous d'aller recevoir M. de Boisjoly ?11 dîne ici pour la première fois, et, comme vous le savez peut-être, on le dit légèrement pointilleux et formaliste.
— Je ne vous cacherai 4)as, madame, répondit le baro» en sôuriapt, qu'il m'est pénible de me voir ainsi sacrifié ; mais ce sont là de ces malheurs auxquels, à mon âge> il faut s'attendre et se résigner.
— Vous n'êtes pas si malheureux, puisque ma belle-fille va me remplacer près de vous, répliqua madame Grand* perrin, qm fit un effort pour sourire à son tour.
LE GENTIiHOMBIE GAUPAGNAEl^. I8â
— ïàJim prier mademoiselle Victorine de m'accorder cet agréable dédommagement.
-, — Mademoiselle Victorine vous Taccorde sans se faire prier^ répondit la jeune fille avec un enjouement plus franc que celui de sa belle-mère.
— Mais^ madame, reprit M. de Vaudrey, pour rester à Funisson de ce badinage, je dois, en conscience, vous en avertir : c'est un tête-à-tête en règle que vous autorisez là. Il n'est pas probable, sans doute, qu'il puisse être fort dangereux pour mademoiselle Victorine; mais ne craignezvous pas qu'il ne le soit pour moi, en dépit de ma barbe grise? .
Madame Grandperrin arrêta sur le baron un regard perçant, comme si elle eût cherché, sous cette plaisanterie apparente, un sentiment sérieux.
î — A vrai dire, répondit-elle avec un accent singulièrement expressif, loin dé le craindre, je crois que je le désirerais.
Vi^ctorine fronça les sourcils et rougit fortement, tandis que du bout d'un de ses pieds mignons elle martelait le sol de l'allée avec une impatience nerveuse. ' Quant au baron, malgré la maturité de son âge et son usage du monde, l'insinuation de madame Grandperrin lui causa un embarras que trahit, pendant un instant, sa physionomie si impassible d'ordinaire.
En remarquant la double impression produite par ses paroles, la femme du maître de forgesjugea inutile d'insister pour le moment,, et, semblable aux archers parthes qui tournaient bride après avoir décodié leurs flèches meuiv trières, elle s'éloigna d'un pas rapide.
Tant quç sa belle-mère fut en vue, Victorine garda le silence et demeura immobile, les yeux baissés ; mais dès que madame Grandperrin eut disparu au tournant de l'un des sentiers qui conduisaient de l'allée de marronniers à la maison^ la jeune fille releva la tête et fixa sur le baron
un vif et ferme regard où étincelait, comme un rayon de soleil dans une eau limpide^ la naïve hardiesse qui distingue parfois Tinnocence à vingt ans.
— Monsieur de Vaudrey, dit-elle d'une voix assurée quoique émue^ je rends grâce au hasard qui me laisse seule avec vous ; depuis quelque temps je désirais cette occasion de vous parler sans témoin^ car j'ai une confidence à vous faire.
— Et de deux ! se dit le gentilhomme campagnard avec une ironie mélancolique. Décidément il parait que je suis encore plus respectable que je ne le supposais^ et que désormais il faut me résigner au rôle de confident. C'est triste. , *
— Avez-vous compris ce que vient de dire ma belletnère ? , .
— Je le crois, mais je puis me tromper.
— Enfin, quel sens attachez-vouF. à ses paroles?
— Celui que vous y attachez sans doute vous-même.
— Mais ce n'est pas là répondre, dit Victorine d'un ton d'impatience.
— Je vais donc m'expliquer, puisque vous l'exigez, reprit le baron en la regardant fixement : Madame Grandperrin, sans s'en douter peut-être, vient de me souhaiter le plus grand malheur qui puisse arriver à un homme de mon âge. •
— Un malheur ! dites-vou$ ?
— D'autant plus affligeant, qu'il serait de ceux pour lesquels on est sans pitié; le malheur de tomber amoureux d'une charmante jeune fille dont je pourrais être le grandpère.
— N'est-ce pas que cela n'aurait pas le sens commun T dit mademoiselle Grandperrin.
— J'en conviens, répondit M. de Vaudrey en s'eflforçant de soùrh-e ; mais enfin supposez que cela arrive.
Un' instant éclairci, le front de la jeune fille redevint soucieux.
— Les cheveux blancs ne préservent pas toujours de la
folie^ poursuivit le baron d'une voix où perçait quelque émotion; supposez donc que je puisse un instant oublier les miens^ et que le souciait de votre belle-mère se réalise en dépit de moi-même ; dites-moi^ ne serais-je pas bien malheureiix ?
— Et moi, donc ! s'écria Victoriiie avec une franche explosion qu'elle se reprocl^a sans doute, car aussitôt elle ' baissa les yeux d'un air confus.
SiSf . de Vaudrey avait conservé quelques-unes des illusions d'amour-propre dont sont aveuglés quelquefois les hommes qui ont passé la cinquantaine, la cruelle naïveté de la jeune fille lui eût porté un rude coup ; mais le baron était un de ces esprits droits et justes auxquels profite l'expérience, et qui savent que dans les épreuves succes- ^ sives de la vie la sagesse consiste à conformer ses sentiments à son âge. Depuis que ses cheveux et sa barbe portaient les couleurs de l'hiver; il avait compris qu'il devait désormais renoncer aux roses parfumées du printemps. Le sentiment de sa dignité, d'accord avec le bon sens, lui conseillait de quitter l'amour avant d'en être dédaigné; docile à cette voix raisonnable, il avait sevré son âge mûr de ces philtres dangereux dont peut sans honte s'abreuver la jeunesse puisqu'elle y puise la grâce, le courage, toutes les nobles ardeurs , quelquefois même le génie, mais que doivent écarter de leurs lèvres les vieillards, sous peine de voir trébucher leurs dernières années dans une ivresse ridicule et dégradante.
^ La philosophique tempérance que s'était imposée le
gentilhomme campagnard au sujet de la plus séductrice, des passions, n'allait pas sans doute jusqu'au stoïcisme, et il y avait dans sa réserve beaucoup plus de prudence que d'insensibilité. 11 était donc résigné sans être exempt de tout regret, et sa résignation elle-même se trouvait quelquefois exposée "k de pénibles épreuves. Ainsi le baron
n'avait pu voir chaque jour, depuis plusieurs mois, les
186 asUVRBS DE CH. DE BKRlfARD.
grâces naïves et piquantes de la jeune Victorine» sans sentir remuer les fibres de son cœur^ vivace encore sous la froide armure dont il avait cru devoir le couvrir. Mais sa raison était restée victorieuse de ce retour involontaire aux . émotions de sa jeunesse^ et le sentiment trop vif que loi avait d'abord inspiré la jeune fille s'était peu à peu changé en une affection plus calme dans sa tendresse^ quoique le nom de paternelle ne lui eût peul^tre pas encore tout à fait convenu.
— Vous avez raison^ dit M. de Vaudrey en s'efforçant de dissimuler l'impression assez désagréable que lui avait causée Texclamation irréfléchie de mademoiselle Grandperrin ; nous serions malheureux tous deux^ et de plus je serais parfaitement ridicule.
— Ainsi^ reprit avec empressement Yictonne^ vous me promettez bien...
La jeune fille hésita et parut embarrassée -pour terminer sa phrase.
— Je vous promets bien... de ne pas devenir amoureux de vous. EslH^ là ce que vous voulez dire? demanda le baron qui appela à son aide toute sa philosophie.
— C'est-à-dire, je ne vous empêche pas de m'aimer^ et même je le désire, car j'ai moi-même beaucoup d'amitié pour vous.
— Bien vrai? demanda M. de Vaudrey.
— Je ne mens jamais, répondit Victorine en posant ses doigts blancs et potelés dans la puissante main que lui présentait le vieux gentilhomme: j'ai la plus grande estime pour votre caractère; je vous honoré parce que vous êtes brave, noble et charitable; je vous aime parce que vous êtes simple, spirituel et bon ; en un mot, j'ai pour vous une amitié aussi vive que respectueuse, l'attachement d'une fille pour soh père, mais...
— Je m'attendais à ce mais, dit le baron avec un sou» rire mélancolique, et j'aurais tort de m'en otteosesr. La
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part que vous m'avez faite est déjà trop belle pour un barbon comme moi.
— Mais si le projet que s'est mis en tête ma belle-mère, et auquel mon père paraît s'associer depuis quelques jours, devait se réaliser, je serais malheureuse, je le sens ; et voilà ce qui me donne en ce moment le courage de vous parler avec une franchise bien inconvenante peut-être...
— Non, mon enfant. La franchise n'est jamais un tort, et pour vous prouver que la vôtre ne me blesse pas, je vais l'imiter. Le projet que vous attribuez à votre belle-mère ne m'a pas échappé non plus:
— J'en étais sûre! s'écria Victorine en rougissant de dépit. Suis-je assez humiliée 1 Ainsi vous vous êtes aperçu qu'on me jette à votre tête?
— Ce dont je me suis aperçu surtout, et à mes dépens, répondit le baron d'un air de douce plaisanterie, c'est que vous n^êtes pas fille à vous laisser conduire à l'autel malgré vous; et je serai bien étonné si l'on parvient jamais à vous réduire à l'état de victime résignée.
— C'est pourtant à cela que vise ma belle-mère. •
— Il ne faut pas lui en vouloir, son intention au fond est excellente.
— Oh ! je n'en doute pas, dit la jeune fille avec une ironie marquée, elle m'aime tant !
— Vous la jugez mal, et en cela je ne puis vous approuver, reprit M. de Vaudrey d'un air sérieux.
— n est tout simple que vous la souteniez, reprit vivement Victorine, vous êtes son ami. '
— Je suis aussi le vôtre, et c'est pour cela que je voudrais voir régner entre vous l'union et la bonne harmonie.
— Comnlent! mais nous sommes parfaites l'une pour l'autre; moi la plus soumise des belles-filles, elle la plus tendre des belles-mères; tout à l'heure encore, n'avez-vous pas eu un échantillon de notre aménité respective ? Nous scnames au mieux, vous dis-je, et des calomniateurs pour-
188 GBUVIUBS DE GH. DÉ SKRIIAKD.
raient seuls prétendre que Taccord le plus touchant ne règne pas toujours au sein de notre famille.
L'accent de mademoiselle Grandperrin était empreint d'une raillerie pleine d'amertume qui donnait le démenti le plus formel au sens littéral de ses paroles.
— Voulez-vous que je vous dise quel est votre*principal grief contre votre belle-m^re? dit le baron en affectant un air enjoué^ dans le but sans doute de faire diversion aux pensées désagréables que trahissait la physionomie de la jeune fille.
— Elle a épousé mon père, voilà mon premier grief, répondit Yictorine avec énergie; elle occupe dans notre maison la place'de ma mère à moi... Ha pauvre mère, ajouta la jeune ûWe, dont les yeux se mouillèrent de larmes, morte si jemie, et sitôt remplacée par cette étrangère !
— Ma chère enfant, repritaffectueusementM. deVaudrey^ je respecte votre douleur, mais elle ne doit pas vous rendre injuste. Il était fort difficile, impossible, pour mieux dire^ que dans sa position et à la tête d'un établissement considérable, votre père ne se remariât pas'.
— Comme si,' à vingt ans bientôt, je n'eusse pas été assez raisonnable pour diriger sa maison !
— Dans une position de cette* espèce, il est bien rare qu'une jeune fille acquière l'autorité qu'on n'ose pas contester à une femme mariée.
— Eh bien! alors, quieifipéchait monpèrede me marier?
— Ceci est juste, dit le baron en souriant, mais j'avoue que Vaversion manifestée par vous-même tout à l'heure pour le mariage m'avait eoipéché d'étudier la question sous ce point de vue.
-— Mais enfin, monsieur de Yaudrey, se hâta de dire la lajeune fille un peu confuse, ne sentez-vous pas qu'il m'est impossible d'aimer lafemme qui est venue prendre la place de ma mère?
•^ Je comprends vos prdventiona et 'e les o^cuse en par^
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lie; mais je dis qu'un peu de réflexion ne tarderait pas à les guérir. Puisque votre père était décidé à se remarier, pourquoi vous révolter contre un fait inévitable? D'ailleurs, croyez-en mon expérience^ hèlle-mère pour belle-mère, vous auriez pu trouver plus mal.
— Plus mal que mademoiselle de La Gennetièrel dit Victorine avec un dédain peu dissimulé.
La figure de M. de Yaudrey devint grave et presque sévère.
— Comme vous le disiez tout à Theure, répondit-il, je suis rami,le sincère ami de votre belle-mère, de ifaéme que je suis le vôtre; or, je n'ai pas l'habitude de laisser dire devant moi du mal de ceux que j'aime.
— Je me tais, monsieur, reprit la jeune fille d'un air contrit, en baissant les yeux devant le regard désapprobateur du baron; je suis une étourdie qui parle trop librement, et souvent fort mal; si je vous ai fait de la peine, je vous en demande pardon.
— Ce serait plutôt à moi de vous demander pardon de ma rudesse, dit le gentilhomme campagnard désarmé par cette soumission ingénue ; mais vous savez qu'un vieux soldat a son fi*anc parler. Daiis tout ceci, je l'espère, il n'y a qu'un de ces malentendus qui divisent parfois momentanément les familles les mieux unies, et qui disparaissent à la première explication. Je le répète, vous n'avez qu'ua seul grief sérieux contre votre belle-mère.
' — Lequel? demanda Victorine qui depuis un instant semblait distraite.
— Ce projet de mariage, répondit M. de Vaudrey en s'efforçant de parler d'une chose qui le touchait de si près, aussi tranquillement que s'il eût été question d'un autre prétendu.
Au lieu de répondre, là jeune fille lançait du côté delà rivière des regards furtifs, mais ce silence même et cet embarras pouvaient passer pour un acquiescement.
— Vous comprenez^ poursuivît le baron dont Tenjouement semblait en ce moment un peu forcé, quMl m'est impossible dé m'associer à votre rancune contre madame Grandperrin, à propos d^un projet qui aurait pour moi tout Tattrait du bonheur s'il m'était permis d'y songer sans folie, et qui d'un autre côté exciterait peut-être un peu moins votre courroux si, au lieu d'avoir cinquante-cinq ans et de se nommer le baron de Yaudrey, le futur n'en avait que trente et s'appelait. . .
— Et s'appelait ? répéta Victorine dont le visage était couvert d'une rougeur ardente et le corsage doucement agité.
— Comme s'appelle ce monsieur en habit noir qui cherche, vis-à-vis de nous, de l'autre côté de l'eau, à se cacher derrière im arbre.
A ces mots prononcés avec un calme atiecte, mais où perçait cependant quelque peu de ce sentiment d'aigreur jalouse qu'éprouvent souvent les hommes d'un âge mûr à l'aspect des jeunes gens qui les supplantent impitoyablement dans les plaisirs et les succès de la vie, M. de Vaudrey étendit la main en désignant à mademoiselle Grandperrin, qui probablement n'avait pas attendu jusqu'alors pour l'apercevoir, Georges Froidevaux fort mal caché derrière un saule, à l'ombre duquel, avec la bienheureuse confiance particulière aux amoureux, le jeune avocat se croyait parfaitement à l'abri des regards indiscrets.