‹ Le gentilhomme campagnard (volume 3)Chapitre 5 sur 39 · AU CHEVAL PATRIOTE · texte numérisé non relu

AU CHEVAL PATRIOTE

telle était l'étrange association dé mots qui avait remplacé au bas de ce triomphant quadrupède l'inscription banale : Au Cheval blanc, qu'on y avait lue jusqu'aux journées de Juillet 1830. A cette époque^ la couleur blanche se trouvant suspecte, le patriotisme ombrageux de quelques habitants de Châteaugiron enjoignit au maître de l'auberge, sous peine de devenir suspect lui-même, de changer la robe contre-révolutionnaire de l'animal qui faisait le plus bel ornement de son enseigne. Menacé de perdre ses meilleures pratiques dans un moment où le débit allait à merveille, car rien n'altère comme les passions politiques, chaud patriote lui-même d'ailleurs, maître Toussaint Gilles n'hésita pas à reconnaître la justice de cette sommation, et promit d'y obtempérer sans délai . Dans le but ûe concilier l'exigence de ses amis politiques, dont la Voix unanime lui prescrivait de mettre son enseigne à la hauteur des principes en la faisant repeindre en totalité, et les intérêts de sa bourse qui lui conseillaient de réduire cette dépense au strict nécessaire, il imagina l'ingénieux expédient de la cocarde appliquée sur l'oreille du cheval. Toutefois cet accommodement fut loin d'obtenir d'abord l'approbation complète du club,

qui à Châteaugiron-le-Bourg s'était attribué le droit de dirigerPopinion publique.

— Avec ou sans cocarde, c'est toujours un cheval blanc, s^écrîa d'un ton mécontent un des plus exaltés; on ne me persuadera jamais que ça ne sente pas le carlisme.

— Toi qui pérores si bien, répondit l'aubergiste sans se déconcerter, pourrais-tu nous dire quelle était la couleur du fameux cheval de Lafayette?

— Il était blanc, tout le monde sait cela, dirent en même temps plusieurs des assistants qui parurent frappés de la valeur de cet argument inattendu.

— Pour lors, qu'avez-vous à dire ? reprit Toussaint Gilles d'un air de triomphe; le cheval de mon enseigne sera dorénavant le cheval de Lafayette ; j'espère que ce saint-là en vaut bien un autre.

Cette fois l'idée de l'aubergiste obtint l'assentiment universel, et le lendemain l'inscription de l'enseigne se trouva modifiée de la manière suivante : Am Cheval du héros des Deux-Mondes.

. Malheureusement, ainsi que l'a dit un grand poète, les destins sont'changeants. Deux ans à peine écoulés, le héros des Deux-Mondes, parmi d'autres déconvenues plus sérieuses, s'était complètement aliéné le cœur des patriotes de Châteaugiron, qui, ne voyant surgir à aucun point de l'horizon l'alliance de la monarchie et des institutions républicaines prophétisée par l'illustre citoyen, déclarèrent qu'il avait perdu leur confiance.

Nouvelle sommation à Tiiussaint Gilles pour qu'il eût à mettre son enseigne en harmonie avec la marche de l'esprit public.

L'aubergiste tenait à ses pratiques plus qu'à tous les hommes illustres des cinq pmlies du monde ; il cria donc plus haut que personne qu'il avait, lui tout le premier, retiré sa confiance au général Lafayette, et prit l'engagement solennel de faire disparaître le jour même l'inscription bas-

t (EUYHBS DE CH. DE BERNARD.

sèment adulatrice qui excitait Tindignation de ses aniis. Pour la remplacer d'une façon qui se trouvât de leur goût, et afin que son enseigne divorcée tfavec un grand citoyen ne perdit pas pour cela son allèchement politique, il pensa d'abord à la mettre sous l'invocation de quelque autre grand citoyen en pleine floraison de popularité. Le côté gauche, comme on le sait, n'en manque pas, et l'aubergiste n'aurait eu que l'embarras du choix, mais outre que les grands citoyens sont en général d'assez mauvais écuyers, et qu'il eût été par conséquent fort difficile d'établir un rapport suffisant entre le nom dé n'importe lequel d'entre eux et la figure d'un cheval blanc, Toussaint Gilles se dit que la popularité était une chose fragile, et qu'écrire sur son enseigne un nom propre, si grande que fût la faveur dont il jouît en ce moment, ce serait provoquer l'infaillible désagrément de se voir imposer tôt ou tard de nouvelles ratures par les intraitables politiques de Châteaugiron.

-^ Je n'ai pas envie qu'ils m'envoient chercher le peintre deux fois par an, se dit le prudent aubergiste ; passe encore s'ils le payaient.

Ce fut alors qu'illuminé d'une inspiration soudaine, il promut de son autorité privée le quadrupède de son enseigne à la dignité d'animal raisonnable, en lui donnant un brevet de patriotisme qui, selon toute probabilité, ne courait aucun risque d'être lacéré un jour par l'inconstance de l'opinion populaire. L'événement montra la justesse de ce calcul. Le club chàteaugironais donna une approbation sans réserve à la nouvelle signification politique de l'enseigne, et parmi ses membres les plus rigides en matière de principes, pas un seul ne songea à accuser d'attiédissement ou de dégénération le civisme du cheval blanc devenu définitivement le cheval patriote, cartel est le titre qu'il porte encore aujourd'hui, et qu'il conservera longtemps, nous l'espérons.

Tout artiste qui s'arrête au seuil de cette auberge, ne manque pas d'admirer la pittoresque ordonnance et les eu*

rjeux détails du château qu'il a en face de lui^ mais ce qui frappe avant tout les architectes (ce mot n'est pas toujours le synonyme d'artiste), c'est le volume inusité des matériaux qui sont entrés dans la maçonnerie de ce remarquable édifice. L'église offre la même particularité que déjà nous avons signalée en parlant du pont et de l'écluse. D'où viennent ces pierres, dont l'extraction et la pose semblent avoir exigé une puissance à laquelle atteint à peine, malgré ses progrès, la mécanique moderne? Les Pélasges, auteurs des constructions cyclopéennes de Mycènes et de Tyrinthe, ont-ils passé par là, ou les géants à qui la superstition populaire attribue le merveilleux arrangement des prismes basaltiques du comté d'Ântrim ?

Le voyageur curieux d'éclaircir ce mystère a pour cela un moyen fort simple à sa disposition , c'est de sortir du bourg et de marcher pendant cinq minutes dans la direction de l'est. A cette distance le sol de la vallée commence à s'élever graduellement, et il forme en retraite les uns des autres plusieurs étages dont le dernier s'avance comme un étroit promontoire entre la route de Châlons qui le côtoie à gauche et la rivière qui de l'autre côté serpente à ses pieds. Sur la pointe extrême de cette langue de terre ou plutôt de rocher, se dressent avec un sombre orgueil les ruines de l'ancien château de Châteaugiron , un vrai château du moyen âge, celui-là, et dont la destruction précéda la pose de la première pierre de celui qui l'a remplacé. Une tour crevassée et menaçant de s'écrouler au premier coup de vent, voilà tout ce qui demeure aujourd'hui debout de cette grandeur féodale ; le reste n'est plus que des murs éboulés, blocs informes et épars , débris couverts de mousse ou de ronces. Ce sont des ruines enfin, mais on peut dire des ruines fécondes, car d'elles sont sortis tour à tour le château contemporain de la Ligue, l'église plus jeune de quelques années seulement, et le pont et l'écluse^ sans parler des empnmts qu'y a faits le reste du village.

Au-dessous de ces fiers débris^ à mi-côte environ^ une soixantaine de maisons^ la plupart fort anciennes^ mais dont quelques-unes ne sont que des cabanes y s'éparpillent sur un plateau d^une largeur inégale et en partie couvert de bois. Ce village ou plutôt ce hameau^ c'est Châteaugironle-Vieil, et Tépithète accolée à son nom pourrait suffire pour expliquer sa destinée décroissante. En France^ pas plus pour les choses que pour les hommes^ il n'y a de profit à vieillir; la fortune y abandonne trop volontiers les athlètes éprouvés pour couronner leurs jeunes rivaux, et ce n'est certes pas dans un cirque de Paris qu'Entelle eût retrouvé la force de vaincre Darès.

Dans la lutte engagée depuis plusieurs siècles entre les deux villages qui, à dix minutes de distance, portent le même nom, l'avantage a fini par rester au moins ancien; il s'est constamment agrandi à mesure qu'a décliné son rival. La question de supériorité que les premiers écroulements du donjon féodal n'avaient pas complètement décidée, se trouva enfin tranchée en 1582 par la construction du nouveau château. Lorsqu'on vit le seigneur de Chàteaugiron lui-même, effrayé des ruines qui s'amoncelaient autour de lui, quitter l'espèce d'aire de vautour qu^'avaient jusqu'alors habitée ses ancêtres, descendre prudemment dans la vallée, et choisir au bord de la rivière l'emplacement de son futur séjour, personne n'osa plus tenir le parti du vieux village. Alors s'opéra, dans un petit coin du CharoUais, l'espèce de déménagement général qui s'accomplit plus tard sur un beaucoup plus grand théâtre, lorsqu'à la voix de Louis XIV, les courtisans désertèrent Saint-Germain pour Versailles, ce favori sans mérite, délaissé lui-même à son tour.

Tous les gens de quelque importance , possesseurs de francs-alleus, propriétaires de fiefs servants, ou bourgeois vivant noblement, suivirent successivement l'exemple que leur donnait une famille dont ils étaient habitués à respecter la suzeraineté et à copier les habitudes. Le bailli, le châte"

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. il

lain^ le procureur fiscal furent naturellement les premiers à se rapprocher du seigneur haut justicier de qui ils tenaient leurs charges, et bientôt, devant la porte de la maison que nous avons vue deux siècles et demi plus tard métamorphosée en mairie constitutionnelle, se dressèrent les poteaux écussonnés, symbole de la juridiction féodale. Le curé luimême ne résista pas à l'entraînement universel. Trop bien élevé pour souffrir que la noble famille de Châteaugiron fit tous les dimanches un quart de lieue à pied sur une peilte fort rude, afin de venir entendre sa messe , ou craignant peut-être de voir s^impatroniser au château quelque adroit chapelain qui Peut menacé d'une dangereuse concurrence, le prévoyant ecclésiastique ne tarda pas à déclarer incom* mode, délabré, infiniment trop petit , enfin de toiit point indigne de la majesté du culte, Tédifice qui jusqu'alors avait aisément contenu tous ses paroissiens et satisfait son amour* propre de pasteur. Pour Châteaugiron-le- Vieil ce fut le coup de grâce.

La pieuse générosité du seigneur ayant accueilli la requête du curé, et les ruines de Pancien manoir offrant une carrière eii apparence inépuisable , une nouvelle église ne tarda pas à s'élever à côté du nouveau château. Le siège de la paroisse s'y vit transporté, et peu s'en fallut qu'il n'en fût de même d'un os du métacarpe de saint Contran, précieuse relique dont s'enorgueillissait de temps immémorial l'église délaissée qui avait pour patron le dévot roi de Bourgogne.

Jusqu'alors les habitants de Châteaugiron-le-Vieil avaient montré une résignation exemplaire : leur seigneur s'était éloigné d'eux sans qu'ils se fussent jetés à ses pieds pour lessayer de le retenir; ils avaient vu partir d'un œil sec tous es suppôts de sa justice, et même le déplacement des fourches patibulaires, cette décoration et cet honneur des villages d'autrefois, ne semblait pas leur avoir causé de trop cuisants regrets; mais dès qu'il fut question de leur enlever

a OBUVRES DE GH. DE BERNARD.

Fos du métacarpe du bienheureux saint Gontran^ Tindignation et la fureur s'allumèrent dans leurs âmes longtemps patientes. Ces agneaux si dociles jusqu'alors à se laisser tondre devinrent subitement des loups dévorants. Il y eut émotion populaire^ comme on disait à cette époque^ et les plus déterminés déclarèrent que^ si Ton pei'sistait à les dépouiller de leur relique^ ils feraient rouler sur Châteaugiron-le-Bourg^ au risque d'écraser au passage leurs propres maisons qui se trouvaient à mi-chemin , tout le reste de l'ancien château. La menace paraissant d'une exécution assez facile^ vu l'escarpement du plateau que couvraient les ruines^ les habitants de la partie inférieure du vallon trou* vèrent prudent de transiger ; car s'ils étaient friands de saint Contran^ en revanche ils n'avaient nulle envie de subir le sort qu'éprouva à Roncevaux l'arrière -garde des troupes de Charlemagne.

Le village de Châteaugiron-le-Vieil conserva donc sa vénérable relique^ mais son église perdit le titre de paroisse^ et^ descendue au rang de simple chapelle^ elle dut se résigner à être desservie par un de ces humbles prêtres qui, dans les provinces où le clergé est trop peu nombreux, obtiennent la permission d'exercer ce que le langage canonique nomme le binage.

Pour n'être pas accusé d'anachronisme, aujourd'hui que la dévotion aux reliques, fussent-elles reliques de roi, s'est fort calmée en Bourgogne comme ailleurs, nous rappellerons que le fait dont nous venons de parler se passait, peu de temps après la Saint-Barthélémy, dans une province échauffée des feux de la Ligue, plus que toute autre contrée de France.

Par une de ces apparentes contradictions si fréquentes sous l'ancien régime , Châteaugiron-le-Vieil, forcément accouplé à son heureux rival sous le double rapport de la juridiction seigneuriale et de la discipline ecclésiastique, en demeura détaché quant à l'administration communale.

Quoique la paroisse fût alors^ pour aiiïsi dire^ le drap où se taillait la commune, et que Texistence de Tune parût indispensable à rétablissement de l'autre, on ne contesta jamais aux habitants du village déchu les modestes privilèges dont ils avaient joui jusqu'alors. Us s'assemblèrent donc au son de la cloche, comme par le passé, pour délibérer sur les affaires de leur communauté ; ils continuèrent à élire un maire et des échevins, à nommer des collecteurs pour l'assiette et le recouvrement de la taille , des messiers pour la garde des moissons et des vignes, à exercer en un mot tous les^droits qu'à défaut de titre précis le consentement tacite du seigneur leur avait depuis longtemps octroyés.

Les choses restèrent fort longtemps en cet état sans qu'aucune autre querelle sérieuse éclatât de nouveau entre les deux communes. Les Châteaugh*onais d'en bas , qui prétendaient, eux, avoir obtenu au quatorzième siècle une charte d'affranchissement dont ils eussent été fort embarrassés de produire le moindre morceau, se regardaient à la vérité, pour cette raison, comme des êtres d'une nature fort supérieure à celle des Châteaugironais d'en haut ; ils les traitaient de paysans, tandis qu'ils se complaisaient euxmêmes dans la flatteuse dénomination de bourgeois : les bourgeois de Châteaugiron l Ces mots sonnaient aussi pompeusement dans leur bouche, qu'autrefois dans celle d'un habitant de la ville aux sept collines le titre de citoyen romain. De leur côté, vignerons pour la plupart, braconniers quelques-uns (deux espèces batailleuses), les habitants de Châteaugiron-le-Vieil trouvaient moyen, grâce à la vigueur de leurs poings, d'obtenir en détail des bourgeois leurs voisins la considération que ceux-ci leur refusaient en bloc. Tout allait donc aussi bien qu'on pouvait le désirer. Saint Contran lui-même supportait avec tolérance le voisinage de saint Pantaléon, patron de la nouvelle église ; la paix et la concorde en un mot semblaient assurées pour jamais dans le vallon du Charollais, lorsque la révolution

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de 89 vint brasquemeiit troubler un si satisfaisant ordre de choses.

Le contre-coup du décret de TAssemblée constituante^ qui changea les provinces en départements et détermina une nouvelle circonscription territoriale, se fit sentir à Châteaugiron par la réunion des deux communes en une seule. Au sortir des embrouillements de l'ancien régime^ il était fort naturel qu'on cherchât à tout simplifier et qu'on visât à l'unité ; mais il était inévitable aussi que, pour vouloir faire trop bien et trop vite/on tombât dans Fexcès, et, par suite^ dans Finjustice : ce fut ce qui arriva dans le cas dont nous parlons.

Le mariage forcé de Châteaugiron-le-Bourg et de Châteaugiron-le-Yieil fut malheureux dès le premier jour; et comment en aurait-il pu être autrement? Les apports étaient, il est vrai, à peu près égaux de part et d'autre; mais le premier village étant quatre fois plus peuplé que le second, les habitants de ce dernier se trouvaient nécessairement lésés, puisque pour un cinquième qu'ils acquéraient dans les biens mis en communauté par leurs voisins^ ils en perdaient quatre de ceux dont eux-mêmes avaient joui exclusivement jusqu'alors. Désormais ils voyaient les troupeaux du vallon inférieur user légalement du droit de parcours sur leur territoire et tondre l'herbe de très-près sous le nez de leur propre bétail. La question du bois était pour eux plus grave encore : leur affouage se trouvait considérablement réduit, tandis que les bourgeois de Châleaugiron se chauffaient mieux que jamais; enfin, que deviendrait le produit de la vente de leur quart de réserve, sur lequel ils comptaient pour construire une fontaine et réparer leur église î

A ces préjudices matériels se joignirent bientôtdes griefs qui, s'ils ne touchaient pas aussi directement aux intérêts, n'en froissaient pas moins les amours-propres, d'autant plus iiTÎtables que le théâtre où ils sont en jeu se trouve

plus petit. Lorsque fut mise en videur la loi sur l'organisation des municipalités dans laquelle le principe électoral jouait le principal rôle^ les bourgeois de Châteaugiron, partisans déclarés de la révolution, se firent un devoir civique d'écarter des emplois les par/sans beaucoup moins engoués d'un ordre de choses qui n'avait nullement amélioré leur condition. Aux vieilles antipathies se joignaient maintenant les haines politiques. Le club de Châteaugironle-Bourg, dont le rejeton, que nous avons vu soumettant à sa censure l'enseigne du Cheval-Blanc , ne devait être qu'une pâle copie, ce club enragé qui plus tard essaya de brûler le château, lança l'anathème contre les habitants de Châteaugiron-le-Vieil, ces manants encroûtés ! ces suppôts de la superstition sacerdotale ! ! ces vils esclaves de l'aristocratie!!! Jamais sentence d'excommunication ne fut plus religieusement exécutée. Maire, adjoint, conseillers municipaux, officiers et sous-officiers de la milice nationale, garde champêtre, enfin toutes les autorités, furent invariablement choisis parmi les bourgeois, car que pouvaient faire les paysans, qui se trouvaient aux élections un contre quatre? A cette époque on ne connaissait pas encore cette courtoisie parlementaire qui engage la majorité à concéder à la minorité quelques nominations sans conséquence, un secrétaire, par exemple, ainsi que cela se passe à la Chambre ; et, eût-elle été inventée, il est fort douteux que le terrible club campagnard l'eût adoptée pour son usage.

L'exclusion des indigènes du vieux village de toute espèce de fonctions publiques devint une loi de l'État châteaugbonais, loi tombée en désuétude sous l'Empire et sous la Restauration, ainsi que le système des élections municipales lui-même, mais soigneusement remise en vigueur dès que la révolution de 1830 eut restitué aux commune^ le droit de choisir leurs administrateurs.

A cette dernière époque recommença pour les habitante

(le Châteaugiron-le-Yieil une série de vexations et d'injustices auprès desquelles le passé leur parut regrettable^ ce qu'ils n'eussent jamaiscru possible jusqu'alors. Si fastidieux et si puérils que puissent paraître de tels détails^ nous devons pourtant en donner encore quelques-uns qui d'ailleurs ne sont pas complètement étrangers aux événements de cette histoire.

Le conseil municipal^ composé exclusivement^ comme nous l'avons dit^ d'habitants du bourgs réglait toutes ses délibérations sur l'axiome suivant : La commune^ c'est notre Châteaugiron. Ainsi Louis XIV avait dit : L'État, c'est moi.

Quant au malheureux annexe dont l'ancien territobe produisait pourtant les meilleurs revenus de la communauté^ le conseil ne s'en occupait pas plus que ne se soucie d'mie femme vieille et laide un jeune et bel époux qui a fait un mariage d'argent.

En conséquence de l'axiome cité plus haut, les chemins de Châteaugiron-le-Bourg étaient fort bien entretenus, tandis que ceux de Châteaugiron-le-Vieil ne l'étaient pas du tout, quoique leur nature .montueuse y rendit les réparations plus indispensables.

— A quoi bon dépenser de l'argent à ces casse-cou? disaient dédaigneusement les conseillers municipaux.

On s'en rapportait donc à la pluie, qui parfois changeait en torrents ces espèces de ravins, du soin de combler les ornières en y roulant les cailloux.

Les habitants de Châteaugiron-le-Vieil possédaient sur leur terrain des sources dont l'eau se perdait faute d'être utilisée; ils sollicitaient donc instamment la construction d'une fontaine, qui en même temps eût servi de lavoir à leurs femmes et d'abreuvoir à leurs bestiaux. Les ruines du vieux château auraient, comme de raison, fourni les pierres, et la main-d'œuvre devait être modique.

— Qu'ils fassent comme nous, répondaient les gens du

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conseil^ qu'ils lavent leur linge et qu'ils mènent boire leurs bétes à la rivière.

L'aubergiste Toussaint Gilles, Fun des meneurs de cette auguste réunion, ne manquait jamais d'ajouter :

— L'eau ne coule-t-elle pas pour tout le monde? Plaisanterie d'autant mieux accueillie chaque fois, que

la rivière qui traversait le bourg se trouvait à un quart de lieue du village.

Le garde champêtre Chambard, bourgeois pur sang, gardait avec assez de vigilancei les propriétés de ceux des habitants delà commune qui partageaient avec lui ce beau titre; mais qu^on fît du dégât dans les champs des paysans du haut ou qu'on maraudât dans leurs vignes, c'était ce dont il ne s'inquiétait guère.

— Un bourgeois de Châteaugiron, disait-il fièrement, n'est pas fait pour être le chien de garde de ces gens-là.

Hais parmi tant de griefs, une chose surtout blessait au cœur les habitants de Châteaugiron-le-Vieil, race dévote, comme on a pu le voir, et n'ayant encore ouvert qu'un œil aux lumières du siècle.

Pendant la Terreur, les églises des deux villages avaient été fermées, et la déesse de la Raison était venue mettre définitivement d'accord saint Contran et saint Pantaléon, en les expulsant l'un et l'autre. Au rétablissement du culte, des raisons d'économie et le manque de prêtres ne permirent pas de réparer complètement cette double profanation. Une seule église se rouvrit, et il est inutile d'ajouter que ce fut celle du bourg. Saint Contran fut donc obligé de demander asile à son rival. L'hospitaUté ne lui fut pas refusée, mais il faut convenir qu'elle se montra mesquine et malgracieuse. Une chapelle, la moindre de toutes, voilà tout ce qu'obtint le saint dépossédé pour sa relique et sa bannière, tandis que l'image du patron de l'église s'étalait glorieusement derrière le maître-autel.

— Notre saint, qui était roi de tout le pays pendant sa

vie ! disaient piteusement les anciens de Chàteaugironle- Vieil, le voir réduit à une chapelle pas plus grande qu'une cabane de vigneron, tandis que ce parvenu de médecin a pris la plus belle place du chœur !

Le médecin parvenu, c'était saint Pantâléon. Si la profession de ce pieux personnage lui attirait quelque dédain de la part de gens habitués au patronage d^un roi, en revanche, elle lui avait valu la bienveillance, car ce serait trop de dire la vénération, des habitants du bourg. Sans doute ils ne le priaient guère, mais ils l'estimaient, et, à vrai dire, c'était là tout ce qu'on pouvait exiger de pareils esprits forts.

— Celui-là du moins, disaient-ils, ce n'est pas un aristocrate, c'est un bourgeois, et nous autres bourgeois de Châteaugiron, nous ne renierons jamais un des nôtres, fuir il encore dix fois plus canonisé.

Aussi aux processions de la Fête-Dieu, le roi dèvait^ii céder le pas au médecin, ce qui ne s'accomplissait jamais sans que se rouvrissent les plaies des dévots du village déchu. En voyant la bannière de saint Contran ouvrir la marche, tandis que celle de saint Pantâléon se déployait triomphalement devant le dais, les plus vieux baissaient la tête avec confusion et se disaient que, puisque tout était bouleversé, la fin du monde devait être proche.

C'est ainsi que froissés dans leurs intérêts, dans leur vanité et dans leurs croyances, les habitants de Châteaugironle-Vieil, au milieu d'un siècle de progrès et de liberté, semblaient rétrograder de jour en jour vers la condition des serfs leurs ancêtres. Plusieurs années se passèrent sans apporter aucune amélioration à leur sort ; mais enfin la Providence, qui tient toujours un libérateur en réserve pour chaque peuple opprimé, laissa tomber un regard paternel sur les pauvres paysans bourguignons. Elle avait envoyé Moïse aux Hébreux, Guillaume-Tell à la Suisse^ Bolivar à la Colombie et O'Connell à l'Irlande; fidèle h

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ces précédents consolateurs^ elle envoya à Châteaugiron-le- Vieil rhoûime près de qui nous allons introduire le lecteur.

Xm JOiJR DE FÊTE.

Sur la côte où se trouve bâti Châteaugiron-le-Vieil, on aperçoit une assez grande maison, qui, sans offrir un aspect seigneurial, remporte infiniment cependant sur toutes les autres habitations du village. La façade d'un gris clair, égayée de contrevents verts, se détache agréablement des massifs qui Fentourent. L'entrée principale est tournée au levant et fait face aux ruines du château, qu'on voudrait un peu plus éloignées, car, sans parler de l'horizon qu'elles rétrécissent brusquement, elles semblent toujours prêtes à s'écrouler sur votre tête. De l'autre côté, la maison reprend tous ses avantages. Au lieu d'être dominée et comme rapetissée par l'escarpement de rocher que couronne la vieille tour encore debout, c'est elle à son tour qui, grâce à la déclivité continue du terrain, domine le paysage largement ouvert au couchant.

De la terrasse assez étroite qui borde la façade, et qu'encadre à chaque bout un couvert de tilleuls, la vue embrasse d'abord la totalité d'un grand jardin, planté dans le goût français d'autrefois, et qui descend par étages jusqu'aux premières maisons de Châfeaugiron-le-Bourg. L'œil plonge ensuite sur le bourg lui-même et sur son vallon, à travers lequel il peut suivre assez loin les capricieux détours de la petite rivière ; puis, passant par-dessus les faibles renflements de terrain qui, à droite, en circonscrivent le cours, il plane sur la vallée de l'Arroux, dont les derniers plans i^'^teignent dans la direction delà Loire,

Au commencement de Fautomne de 1836^ par une claiie et fraîche matinée^ le sable de cette terrasse, qui mieux que beaucoup d'autres mériterait le nom de Belle-Mie, craquait sous les pas saccadés et l'on pourrait dire impatients du personnage providentiel que nous avons annoncé à la fin du chapitre précédent. C'était un homme de cinquante-cinq ans^ quoiqu'il parût en avoir à peine cinquante. Il était fort grand et plus gros encore^ mais on voyait que les progrès de l'âge seuls avaient un peu altéré^ par un embonpoint fort lestement porté d'ailleurs^ les justes proportions d'une taille qui dans sa jeunesse^ avait dû être irréprochable. S'il avait perdu quelque chose du côté de l'élégance et de la souplesse, en revanche la largeur de ses' épaules, les solides attaches de ses membres et la puissante énergie empreinte dans ses moindres mouvements annonçaient une vigueur athlétique à laquelle les approches du déclin n'avaient encore porté aucune atteinte.

Quoiqu'une bise asssez piquante courût par bouffées le long de la terrasse, ce personnage avait la tête nue, et ses cheveux, coupés fort courts, semblaient défier l'inclémence del'ab. Une barbe touffue, à laquelle eût convenu l'épithète de pie, tant les poils blancs et les noirs s'y trouvaient mêlés à nombre égal, couvrait la partie inférieure d'un visage régulier dont la sévérité habituelle n'excluait pas toujours une sorte de railleuse bonhomie. Ses yeux d'un gris clair, recouverts par des sourcils prompts à se contracter, étaient de ceux qui ne regardent jamais qu'en face, et devant lesquels se baissent involontairement les yeux des gens qui ont quelque raison de redouter une observation pénétrante.

Quant à ses vêtements, ils offraient cette simplicité inculte qu'affectionnent dans leurs pénates et que conservent quelquefois au dehors la plupart des propriétaires campagnards. Une cravate de guingamp négligemment roulée autour du cou, une veste ronde de drap bleu qui remplissait a^

Le gentilhomme campagnard. ti

la fois Toffice dliabit et celui de gilet en laissant entrevoir une chemise de grosse toile^ un pantalon de coutil devenu presque blanc à force de lavage, des souliers de chasse renforcés de sabots dont le bois mouillé de rosée conservait les traces d'une promenade matinale à travers les prairies : tel était son costume qui semblait mieux convenir à un paysan qu'à une personne d'une classe plus élevée. Toutefois il était impossible de s'y méprendre ; sous ces humbles habits portés avec une aisance mêlée de dignité^ non-seulement on reconnaissait aussitôt le maître du logis^ mais on devinait aussi l'homme de bonne compagnie et d'éducation cultivée^ ce que les Anglais nomment un gentleman.

En elFet^ le personnage dont nous venons d'esquisser le portrait n'était rien moins que M. Henri de Châteaugiron, le doyen mais non le chef de la famille qui jadis avait régné féodaiement sur un coin de terre ; il était plus généralement connu sous le titré et le nom de baron de Yaudrey^ selon l'usage conservé par les branches cadettes de quelques races nobles de substituer à leur nom patronymique celui d'une terre. Chef d'escadron dans un des régivients de cuirassiers de la garde royale^ ce qui lui donnait le rang de lieutenantcolonel^ le baron de Yaudrey avait quitté le service lors des événements de 1830, et, après avoir voyagé pendant deux ou trois ans à travers l'Europe, il était venu fixer sa résidence à Châteaugiron-le- Vieil, dans la maison simple mais commode qui avait servi de tous temps d'apanage aux puînés de la famille, et de laquelle dépendaient d'assez belles propriétés composées' en grande partie de bois. Dans cette retraite qu'il appelait en riant la cabane du soldat laboureur, il se ti*ouvait placé entre les ruines du château de ses ancêtres et l'habitation seigneuriale possédée par son neveu^ le marquis Héraclius de Châteaugiron, chef du nom et des armes de cette maison chevaleresque.

Le baron, ou si Ton veut, le colonel, car les gens du voi-

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sinage lui donnaient Tune ou Tautre de ces qualifications, selon qu^ils avaient plus de respect pour le titre féodal ou plus d'estime pour le grade militaire, M. de Vaudrey enfin se promenait à grands pas, depuis quelques minutes, le long de la .terrasse de sa maison. Ses mains croisées derrière son dos étaient armées d'une longue-vue qu'il braquait, chaque fois qu'il s'arrêtait, sur le bourg de Châteaugiron, dont les logis les plus rapprochés étaient, comme nous l'avons dit, presque contigus^ aux murs qui entouraient l'extrémité inférievire du jardin .

La promenade du baron était très-restreinte, car elle avait pour limites les deux bouts de la terrasse qui, médiocrement longue déjà, se trouvait encore diminuée de chaque côté par un ornement qu'on ne place guère d'ordinaire en pareil lieu, et dont l'aspect belliqueux constrastait avec la physionomie débonnaire de la maison et le calme universel qu'offrait au loin le paysage. C'étaient deux canons d'une livre et demie de balles chacun, montés sur des afïtits roulants, pareils; sauf la différence du volume, à ceux qu'on voit rangés le long de l'esplanade des Invalides. Ces petites pièces d'artillerie, du genre de celles qu'on nomme fauconneaux, et qui ne sont plus guère d'usage, étaient d'un modèle ancien, curieusement ciselées et terminées au bouton de la culasse par une tête armée d'un bec crochu qui rappelait l'oiseau de proie dont elles avaient emprunté le nom. Malgré la couche de vert-de-gris dont le temps et la pluie avaient enduit leur bronze, on pouvait lire sur toutes deux la date de 1537; de plus, l'une portait l'inscription suivante gravée en demi-cercle derrière la lumière : Jean- Fracasse y tandis que l'autre, de mine non moins menaçante pourtant, s'était contentée de ce nom de baptême beaucoup plus inoffensif : le Réveille-Matin,

Le baron de Vaudrey, les sourcils froncés, l'air impatient, et marchant à grands pas sur sa terrasse de l'un à l'autre de ces fauconneaux, ressemblait en cemoment à Jean-Bart ou

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à Suflren arpentant le pont de son vaisseau entre deux lignes de caronnades^ et attendant l'épreuve d'un orage ou la bonne fortune d'un combat ; la longue-vue qu'il tenait à la main^ et dont il se servait à chaque instant^ complétait encore la ressemblance.

Pour achever cette esquisse^ disons qu'un énorme chien de garde^ le cou garni d'uïi coUier à pointes^ marchait sur les talons de son maître^ ensuivant^ sans s'écarter d'unpas^ toutes ses évolutions^ tandis qu'un gros chat blanc^ couché sur le bronze de Jean-Fracasse, se chauffait aux rayons du soleil qui commençaient à éclairer ime des extrémités de la terrasse^ dont le corps de la maison tenait encore le reste dans Tonibre.

Du haut du lit qu^il s'était choisi^ sans se douter que ce fût à l'instar de Turenne, le lîiatou regardait le dogue avec une sorte de dédain chaque fois que ce dernier passait devant lui. Evidemment il critiquait dans son for intérieur l'esprit de domesticité qui attachait ainsi son commensal aux pas de leur maître commun. On eût dit du philosophe genevois prenant en mépris plus encore qu'en pitié les assiduités serviles d'un courtisan de l'QEil-de-bœuf.

Cette scène silencieuse fut interrompue par l'arrivée de deux nouveaux personnages.

Le premier^ du moins dans l'ordre de leur apparition^ était un fort beau chien d'arrêt qui^ rasant inopinément un des angles de la maison^ se précipita par une suite de gambades sur la terrasse. A sa vue^ le chat blanc^ qui reconnut un ennemi^ se jeta à bas de son canon^ et grimpa lestement^ malgré son embonpoint^ au tronc du plus prochain tilleul. Le chien de garde^ au contraire^ poussa un demi-aboiement plutôt par une habitude de vigilance que dans un esprit d'hostilité^ et se prêta ensuite avec une sorte de condescendance sérieuse aux folles accblades du nouveau venu. Tandis que dogue et épagneul fraternisaient ainsi^ le second personnage parut à son tour à l'angle de la maison.

24 (KUVRËS D£ €U. DE BERNARD.

Celui-ci était un jeune homme d^environ trente ans^ presque aussi grand que le baron, mais plus svelte, ainsi que le comportait la différence de leur âge. Ses habits simples, mais fort propres, étaient ceux d'un garde-chasse. Il portait en bandoulière un sac de cuir et un fusil à deux coups, tenait sa casquette d'une main, et de Tautre essuyait son front mouillé de sueur par un geste familier aux gens qui, craignant d'être accusés d'inexactitude, espèrent désarmer les reproches en indiquant que, s'ils sont arrivés tard, du moins sont-ils venus vite.

En le voyant approcher, le baron fronça le sourcil, s'arrêta pour attendre, et tira sa montre.

— Huit heures et quart, Rabusson, ditril ensuite avec un accent de sévérité; aujourd'hui encore tu as manqué à Tordre, et c'est la troisième fois que cela t'arrive. depuis quinze jours.

— Mon colonel, répondit Rabusson d'un ah» contrit. Je sais que je suis dans mon tort; mais c'est que...

— C'est que... quoi ?

— C'est qu'en revenant de Votre bois de la Tremblaie, j'ai passé par la ville, où j'ai été retenu plus longtemps que je ne le supposais.

En prononçant ces mots, la ville, d'un ton d'ironique emphase, le garde-chasse dirigea les yeux sur le bourg de Châteaugiron.

— C'est-à-dire, reprit M. de Vaudrey, que pour venir de la Tremblaie ici tu as décrit une parabole au lieu de suivre la ligne droite. Ce n'était pas le moyen d'arriver à temps. Du reste, tu n'avais pas besoin de m'avouer que tu venais de la ville; je t'y ai vu.

— Avec votre diablesse de lunette d'approche, dit Rabusson, en regardant du coin de Tœil l'instrument délateur.

— Oui^ avec ma diablesse de lunette d'approche, répondit le baron, qui ne put' réprimer un sourire ; je m'aperçois

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que depuis quelque temps tu vas fort souvent à la ville; mais passe encore pour aujourd'hui^ et puisque nous parlons de la viile^ il paraît qu'il y a du nouveau?

Pour la troisième fois, M. de Vaudrey se servait de cette expression la ville, et à chaque reprise, il y avait mis la môme emphase ironique dont son garde-chasse lui avait donné l'exemple. Cette hyperbole dénigrante composait une plaisanterie traditionnelle à Châteaugiron-le-Yieil ; c'était une des mille et une vengeances inofifensives que se permet volontiers contre l'injustice de l'oppresseur la rancune de l'opprimé.

En remarquant le sourire du baron, Rabusson reprit son assurance habituelle.

— Du nouveau, je le crois bien, mon colonel, dit-0, en continuant d'essuyer la sueur qui de son front ruisselsdt sur ses joues brunies par le hàle ; ils sont tous sens dessus de^ sous; on dirait le tremblement de terre de Babylone.

— Tu veux dire de Lisbonne, interrompit M. de Vaudrey en souriant de nouveau, car en réalité il y avait plus de sévérité sur ses traits que dans son caractère, et en outre il ne pouvait se défendre d'une indulgence particulière pour les petites peccadilles du garde-chasse qui, ancien maréchal des logis dans l'un de ses escadrons, était pour lui une espèce de confident, c'est-à-dire de favori.

— De Lisbonne; c'est juste, mon colonel, dit Rabusson.

— Et à quel propos sont-ils sens dessus dessous ?

— Parce qu'il parait que c'est décidément aiyourd'hui qu'arrive M. le marquia

— Jusqu'à présent, v ne vois pas qu'il y ait là matière à un tremblement de terre, dit le baron d^un ton bref.

— C'est une manière de parler, mon colonel; ça veut dire que les bourgeois de Châteaugiron préparent à M. le marquis une réception un peu distinguée. Il paraît que ce sera aussi beau dans son genre que rentrée d'Alexandre à...

r- A Babylone, cette fois, interrompit M. de Vaudrey,

H (KUYRES DB GH. DE BËRNARt).

en voyant hésiter Fancien maréchal des logis, dont T érudition se trouvait de nouveau en défaut.

~ A Babylone ; c'est juste, mon colonel, reprit Rabusson avec déférence.

— Peste ! dit le baron, il paraît que messieurs les bourgeois de Châteaugiron, nos seigneurs et maîtres, sont diablement changés à leur avantage. En 89, ils ont voulu brûler le père ; ils ont fait faire au fils le tour du château une foifrche au cou, et les voilà maintemant qui vont au^ devant du petit-fils avec la croix et la bannière !

— Sans compter ce que les gredins vous ont fait à vousmême, mon colonel.

— Oh! quant à moi, je n'ai pas trop à m'en plaindre ; en qualité de cadet, je ne devais pas héritei: du château, e^ ils m'ont traité en conséquence. Au lieu de vouloir me jeter dans le four comme mon père, ou de me mettre la fourche au cou comme à mon frère , ils se sont contentés de m'attacher à une corde et de me plonger dans le puits, avec de l'éau jusqu'au menton, pendant deux heures d'horloge.

— Les brigands ! s'écria Rabusson; un enfant de six ans ! • — J'en avais huit, flatteur, ne cherche pas à me rajeunir; et puis tout cela n'avait rien de sérieux, — afi'aire de rire, comme disait le père Toussaint Gilles qui tenait la corde.

— Eh bien! mon colonel, dit l'honnête garde-chasse dont la physionomie exprimait l'indignation et contrastait avec le qalme sardonique de M. de Vaudrey, vous m'en croirez si vous voulez, mais les bourgeois de Châteaugiron de maintenant ne valent pas mieux que ceux d'autrefois, et l'aubergiste Toussaint Gilles, entre autres, est au moins un aussi grand coguin que son père. Tous tant qu'ils sont, malgré leurs momeries d'aujourd'hui, ils ne demanderaient pas mieux que de recommencer leurs bamboches du temps de la révolution. Par exemple, je ne crois pas qu'aucun

d'eux se hasarderait à vouloir vous redescendre dans un puits avec une corde.

— D'abord la corde casserait, dit le baron en regardant plaisanunent sa colossale personne, et puis je pourrais bien en faire boire quelques-uns avant de boire moi-même.

— Sans compter ceux que se chargerait d'abreuver Grégoire Rabusson.

L'ancien lieutenant-colonel etl'ex-sous-officier, taillés en Hercule tous deux, échangèrent le regard souriant et assuré d'hommes qui connaissent leurs forces çt savent que dans ,un péril ils peuvent compter l'un sur l'autre.

— - Ainsi donc, reprit le baron, monsieur mon neveu ar^ rive aujourd'hui, et messieurs les bourgeois de Châteaugirôn se disposent à lui faire une réception solennelle? C'est là sans doute la cause du mouvement et des allées et venues que J'aperçois depuis une demi-heure sur la place du château.

M. de Vaudrey braqua sa longue vue vers l'endroit qu'il venait d'indiquer.

— Qu'est-ce que c'est, demanda-t-il ensuite, que cette machine verte qu'on élève devant la grille?

— Un arc de triomphe, dit Rabusson.

— Un arc de triomphe ! et quelle victoire a remportée M. le marquis, pour qu'on lui élève des arcs de triomphe? Ces niaiseries sont aussi ridicules dans leur genre qu'étaient odieuses dansle leur les saturnales révolutionnaires. A coup sûr, sous cette sottise-là, il y a du Bobilier.

~- Vous avez deviné, mon colonel, c'est le juge de paix qui dirige tout.

— L'aristocrate Bobilier du côté droit, le tribun Toussaint Gilles du côté gauche, et au centre le méticuleux maire Amoudru ne sachant de quel côté pencher, et aussi embarrassé que l'âne de Buridan entre ses deux picotins d'avoine ! Pauvre commune ! Du reste, c'est comme partout, .

— C'est que c'est tout à fait ça, mon colonel, dit le gardechasse en riant, ils sont là tous les trois sur la place; H. Bobilier fait une vie de chien aux ouvriers qui ne vont pas assez vite, Toussaint Gilles ricane en attendant qu'il hurle^ et le maire, selon son habitude, ménage la chèvre et le chou. Je serai bien trompé sMls ne se prennent pas tous trois aux cheveux avant la fin de la journée.

— L'arc de triomphe sans doute ne composera pas toute la fête; qu'y aura-t-il encore?

— On dit que les pompiers prendront les armes.

— Il est assez juste qu'ils remercient mon neveu des calques dont il vient de leur faire cadeau ; mais qu'en dit le capitaine Toussaint Gilles î

— Il paraît qu'il n'en sait rien.

— Comment ! la compagnie s'assemble, et le capitaine n'en sait rien ! Qui donc commandera?

— Le lieutenant Amoudru, le fijs du maire, un petit ambitieux.

— C'est donc un coup monté contre ce brave républicain de Toussaint Gilles?

— Ça m'en a tout l'air. Et à propos de ça, mon colonel, j'ai quelque chose à vous demander.

— Demande.

— Si l'on bat le rappel, faudra-t-il que nos pompiers à nous se mettent en marche? Ils voudraient savoir ce que vous voulez qu'ils fassent.

— Que pas un ne bouge, dit vivement le baron; les folies de Châteaugiron-le-Bourg ne doivent pas gagner Châteaugiron-le-Vieil. D'ailleurs nos pompiers n'ont à témoigner aucune reconnaissance à mon neveu; sur les soixante casques qu'il a envoyés, ils n'en ont pas obtenu un seul, car messieurs les bourgeois se sont fait la part du lion comme de coutume : tout pour eux, rien pour nous. Ainsi, je le répète, que pas un de nos pompiers ne bouge; tu m'entends.

-^ Suffit^ mon colonel^ pas un ne bougera : tout ce que vous dites est ici mot d'Évangile.

— Les pompiers de la ville prendront donc les armes. Après?

— Les garçons doivent donner un mouton.

— À qui ? à mon neveu ?

— Eh ! non ; à madame la marquise qui vient au château pour la première fois.

— C'est juste, dit à demi-voix le baron d'un air pensif^ Héraclius amène sa femme.

— On dit qu'elle est fièrement jolie, la femme de M. le marquis.

— C'est ce que nous saurons quand nous l'aurons vue.

— Comment ! mon colonel, dit le garde- chasse étonné, vous ne connaissez pas encore madame la marquise, la femme de votre neveu, qui est marié depuis plus de dixhuit mois ? Cependant vous êtes allé à Paris il n'y a pas longtemps?

— 11 me semble, maître Rabusson, dit M. de Vaudrey d'un ton sévère, que nous changeons un peu de rôle et que c'est toi qui m'interroges; continue ton rapport, et revenons à nos moutons.

— Pardon, mon colonel, j'ai dit un mouton.

— Un ou plusieurs, peu importe. Ce cadeau-là me paraît mieux imaginé que la parade des pompiers; c'est plus substantiel du moins.

— Oui, mon colonel, ça se mange.

— Est-ce tout?

— Les filles, que vous pouvez entendre brailler d'ici...

— 11 me semble en effet avoir entendu, à plusieurs reprises, des miaulements aigus dont je ne me rendais pas bien compte.

— Un vrai concert de chats ; c'est bien ça.

— Où sont-elles?

— Dans la sacristie.

se (EUVRES DE CB. DE BERNARD.

— Et on les entend d'ici ? quels gosiers !

— La fenêtre de la sacristie est ouv^*te, et le vent porte la voix de ce côté ; et puis^ il faut leur rendre justice^ elles crient bien : je suis sûr qu'elles auraient couvert les trompettes du régiment.

— Elles veulent donc chanter quelque chose à ma nièce?

— Des couplets qu'a composés M. Bobilier^ et que le curé; qui les fait répéter en ce moment^ a mis sur un air de cantique; mais ce n'est pas tout.

— Quoi encore?

— Quand elles ont su que les garçons voulaient donner un mouton^ elles se sont piquées d'honneur et ont parlé d'offrir deux tourterelles. Malheureusement on n'en a pas trouvé. Alors il a été question de se rabattre sur des pigeons*

— J'approuve le remplacement, dit le baron qui rit de nouveau : comme symbole, les tourterelles eussent été préférables sans doute; mais comme rôti les pigeons valent mieux.

— Eh bien ! il paraît que M. Bobilier, qui gouverne tout ça, n'aime pas ce rôti-là, car il n'a pas voulu entendre parler de pigeons. Il a décidé que, puisqu'on ne trouvait pas de tourterelles, on offrirait à madame la marquise une corbeille de fleurs.

— Un pur Céladon, un vrai berger de Watteau, ce Bobilier, malgré ses soixante-douze ans et sa perruque jaune ! — Mais de qui, diable ! tiens-tu tous ces détails?

— Je vais vous dire ça, mon colonel, répondit Rabussoii avec une nuance d'embarras; comme je passais par hasard devant la forge, mademoiselle Virginie, la femme de chambre de madame Grandperrin en est sortie...

— Par hasard aussi, sans doute, interrompit le baron d'un air malicieux.

— C'est elle qui m'a raconté tout ce qui se passe, se nâta d'ajouter le garde-chasse, et de plus elle m'a remis pour vous une lettre de sa maîtresse.

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Rabusson tira de sa poche un petit billet à cachet armorié et dont le papier soyeux était imprégné d'un doux parfum. A moins de se rappeler que Vénus était la femme de Vulcain, il eût été impossible de soupçonner qu'un objet si mignon pût sortir de cette chose enfumée qui se nomme une forge.

Toute expression de moquerie avait disparu sur les traits du baron. Il prit d'une main empressée le papier que lui présentait le garde-chasse et dit brusquement :

— Voilà deux heures que tu me contes des sornettes^ tandis que tu aurais dû commencei! par me remettre cette lettre.

Sans attendre la réponse^ M. de Vaudrey fit un demitour^ reprit sa promenade et ouvrit la missive parfumée qu'il lut en marchant.

Le billet de madame Grandperrin ne contenait que les mots suivants :

a Nous comptons sur votre promesse, et nous vous ata tendons à dîner; mais surtout venez de bonne heure. Il a est nécessaire que je vous voie avant que lés autres pera sonnes soient arrivées, et que je vous parle sans témoins. a II s'agit de l'affaire la plus importante pour moi, d'une a chose que je ne peux dire qu'à vous, d'une chose que ce vous ne pouvez deviner malgré tout ce que vous savez a déjà, enfin d'un service que vous seul pouvez me rendre. €( Je suis orgueilleuse, vous le savez. Aussi ne vous avoue- <c rais-je pas que j'ai besoin de vous, si je n'étais sûre que a vous ferez ce que je demande. Je vous attends à midi; a vous me trouverez dans l'allée des marronniers. »

— Voilà les petits profits des barbes grises, se dit le baron en mettant la lettre dans sa poche ; les plus jolies femmes leur doiment des rendez-vous avant même d'en avoir été priées. A vrai dire, j'aimerais tout autant être à l'âge où c'était moi qui en demandais et où l'on m'en refusait souvent : mais il ne s'agit pas de cela. Cette pauvre Clarisse

a mis sa confiance en moi^ je lui montrerai qu'elle Ta bien placée.

M. de Vaudrey retourna sur ses pas, et se rapprochant du garde-chasse :

— Tu n'as pas autre chose à me dire? lui demandat-il.

— Si fait, mon colonel, répondit Rabusson en reprenant l'attitude du port d'armes qu'il avait un instant quittée pour caresser de la main le chien de garde; j'ai à vous dire qu'en traversant votre bois de la Tremblaie, j'ai entendu tirer deux coups de fusil l'un sur l'autre, enfin un coup double.

— Encore î s'écria le baron d'un ton de colère, car il partageait au suprême degré l'aversion qu'inspirent aux propriétaires de bois les braconniers; et l'as-tu arrêté, le coquin?

— Malheureusement non; j'ai couru à toutes jambes, mais il avait été aussi leste que moi; plus personne. J'enrageais, comme vous pouvez croire, mon colonel, quand cinq minutes plus tard> en passant dans le chemin de la Croix-Blanche, qu'est-ce que j'aperçois? l'avocat Froidevaux.

— C'était lui, dit M. de Vaudrey avec l'accent d'une conviction bien arrêtée.

— Il n'y a pas de doute, mon colonel, car c'est bien le plus infâme braconnier du pays. Aussi je lui garde ime dent, et il ne portera pas en paradis tou^ les perdreaux qu'il nous a tués. Dire qu'il n'a jamais été pincé qu'une fois, et pas par moi !

— Pends-toi, Crillon, dit le baron malgré sa mauvaise humeur. Et que lui as-tu dit, à mîdtre Froidevaux?

— Que pouvais-je lui dire ? il était sur le chemin de la commune; il avait son fusil sous le bras, le chien au repos; et son gueux de Pyrame lui marchait sur les talons comme un hypocrite qu'il est. Que pouvais-je lui dire?

— Tu pouvais lui dire... Mais je le lui dirai mieux moi-

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même dans quelques instants^ car c'est aujourd'hui que vient notre affaire à la justice de paix. Est-ce tout?

— Oui, mon colonel.

— Voici Tordre pour aujourd'hui : Je vais descendre à la ville...

— Pour recevoir M. le marquis à son arrivée ? demanda Rabusson avec la familiarité que se permettent volontiers les favoris.

— Non, répondit M. de Vaudrey d'un ton sec; si M. le marquis a envie de me vob, il prendra la peine de monter chez moi. *

— Au fait, mon colonel, il est votre neveu, et c'est lui qui vous doit le respect.

— Pendant mon absence, tu resteras ici. Quand le facteur arrivera, tu regarderas s'il y a des lettres avec mes journaux.

— Oui, mon colonel.

— S'il y en a, tu examineras si dans le nombre il ne s'en trouve pas qui portent le timbre de Hâcon.

— Oui, mon colonel.

— En ce cas, tu me les apporteras. Je serai à la justice de paix probablement jusqu'à midi; à partir de là, tu me trouveras à la forge.

— Oui, mon colonel.

— Surtout si le rappel bat, que personne ne bouge. Maintenant, va déjeuner.

Rabusson salua militairement, et reprit avec son chien le chemin par où ils étaient venus, tandis que M. de Vaudrey rentrait dans sa maison par un perron donnant sur la terrasse.

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