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Le gentilhomme campagnard

Les intérêts collectifs contrarient souvent en France l'esprit d'unité que professe l'administration , et dont elle semble se faire un point d'honneur, pour ne pas dire un cas de conscience. Prenez au hasard une commune, grande ou petite, vous y découvrirez à coup sûr des éléments hétérogènes prêts à se séparer au moindre relâchement de la force directrice qui les tient assemblés. Une ville , par exemple, se trouve-t-elle bâtie moitié sur une hauteur et moitié en plaine (c'est assez communément la position de celles qui datent de loin), la voilà par ce fait même divisée en deux sections bien tranchées, ville haute et ville basse. Or il n'est pas besoin d'avoir habité Genève, pour savoir que ces quatre mots impliquent toujours l'idée d'un assez mauvais ménage. La cité est-elle entourée de faubourgs : autre sujet de discorde ! Ces faubourgs sont ses ennemis naturels, et sans cosse ils accusent l'égoïsme de son administration, tandis qu'elle-même , affligée de son octroi, envie leurs immunités; la seule différence en ce cas, c'est qu'au

lieu de se mouvoir du bas en haut, la guerre intestine s'agite de la circonférence au centre. Que si d'aventure une rivière traverse la ville, vous aurez beau multiplier les ponts, vous ne parviendrez jamais à unir les quartiers séparés par son courant dans un accord plus désirable pourtout que la facilité des voies de communication; peut-être réussiriez-vous à combîer la rivière elle-même, mais non Je fossé creusé de temps immémorial par les prétentions rivales et les rancunes mutuelles. Comment, en effet, obtenir que la rive gauche ne soit pas jalouse de la rive droite, et que celle-ci , à son tour, n'abuse pas, au détriment de sa sœur, de la position plus avantageuse que le hasard lui a donnée?

Ces derniers mots pourraient faire supposer que nous avons le projet d'invoquer à l'appui de notre thèse l'exemple de ce qui se passe sous nos yeux, à Paris même. Hatonsnous d'écarter le reproche de présomption que nous attirerait à bon droit une fantaisie de cette nature. Les intérêts de la ville de Paris sont trop bien soutenus par le conseil qui en est chargé, pour que le roman puisse s'arroger le droit de les défendre. D'ailleurs, à mêler aux frivoles incidents d'un ouvrage d'imagination des discussions d'un ordre sérieux, on court un danger qui ne nous est pas inconnu, celui d'écraser sous la pesanteur de l'ornement la fragilité de la matière. Passons donc, en nous inclinant, devant le sanctuaire de l'édilité parisienne, et conduisons le lecteur sur un théâtre moins grandiose, mais mieux approprié par conséquent aux modestes prétentions de notre œuvre.

Le village de Châteaugiron-le-Bourg, l'un des plus peuplés du département de Saone-ct-Loire, est situe sur les bords d'une petite rivière qui prend sa source au revers occidental de la Côte-d'Or, et se jette dans l'Arroux quelques lieues plus haut que son confluent avec la Bourh La route d'Autun à Charolles le traverse du nord au i t*t s'y trouve coupée elle-même par celle de Moulins a

LÉ GENTILHOMME CiiltAGNARD. S

Châlons. Qu'il suive l'un ou l'autre de ces chemins, qu'il parcoure la vallée ou qu'il la franchisse, le voyageur a sous les yeux pendant quelque temps une agglomération de maisons qui, mieux alignées, suffiraient pour former une petite ville. Semblable à un échiquier en désordre, ce pêle-mêle d'habitations champêtres couvre comme au hasard une assi /. grande étendue de terrains de chaque côté de la rivière, sur laquelle se trouve jeté, vers le point le plus central, un pont de trois arches. Ce monument n'offrant de remarquable que la dimension extraordinaire d'une partie des pierres dont il est bâti, nous ne nous y arrêterons pas.

Deux cents pieds plus haut, la rivière barrée par une écluse construite avec des matériaux non moins solides, alimente le chenal d'une forge qui, sans soutenir la comparaison avec les magnifiques usines du Creuzot, situées à quelques lieues de là, ne manque pas d'importance et contribue à la prospérité du pays, en occupant journellement de nombreux travailleurs.

Un autre édifice moins utile, mais plus imposant, s'. près du pont, sur l'unique place du village : c'est un château, peu vénérable encore sans doute, puisque le style de son architecture ne permet pas d'assigner à sa construction une date plus reculée que la fin du seizième siècle, mais un château enfin, un vrai château, et tel qu'il n'en existe plus guère aujourd'hui sur notre terre d'égalité.

Un fossé, réminiscence du moyen âge, motivé par les guerres de la Ligue pendant lesquelles il fut creusé, entourait jadis le bâtiment de toutes parts, en l'isolant des jardins. A une époque plus pacifique, ce fossé fut comblé en partie ; mais il règne encore féodalement sur toute l'étendue de la façade qu'il sépare ainsi de la place, et l'imagination n'aurait pas besoin d'un grand effort pour métamorphoser en pont-levis le terre-plein qui l'interrompt sur une largeur d'environ vingt pieds, en face de la grille par cù l'on entre dans lu cour d'honneur.

Aux angles, quatre petites tours rondos, supportées par dos encorbellements curieusement travaillés, élancent leurs toits aigus qui encadrent et dominent le faîte du pignon ; mai? l'œil chercherait en vain sur leurs girouettes découpées à joar quelques traces des armoiries qui les décorèrent autrefois. Autre et plus vif sujet de regrets pour un antiquaire : ce que le pinceau a effacé aux flèches des tourelles, le marteau l'a brutalement détruit sur le cartouche de pierre qu'on admirait au-dessus de la porte d'entrée. Une sorte de bossage raboteux et dégradé, d'une teinte moins sombre que le reste de la façade qui en paraît souillée comme d'une tache, voilà tout ce qui reste du noble écusson auquel un des meilleurs élèves de Jean Goujon n'avait pas dédaigné d'appliquer son ciseau. En 1793, la rage des nouveaux briseurs d'images anéantit sans pitié l'œuvre qu'avait amoureusement fouillée, deux siècles auparavant, la main d'un intelligent artiste. Heureux encore le château d'en être quitte à si bon compte et d'échapper, au prix de quelques mutilations du même genre, à l'incendie qu'avait commencé d'y allumer, pour la plus' grande gloire de la République sans doute , une populace stupide dans sa férocité !

Selon que l'exigeront les événements de cette histoire, nous compléterons l'esquisse du manoir de Châteaugiron ; en ce moment il nous suffira de donner la description sommaire des principaux, édifices qui, à l'époque où commence ce récit, c'est-à-dire il y a une douzaine d'années, achevaient d'entourer le parallélogramme irrégulier vulgairement nommé la place du Château.

A droite, flanquée d'un double rang de tilleuls séculaires, et le portail tourné vers la place, se trouvait l'église paroissiale. C'était un bâtiment fort simple, mais suffisant aux besoins du culte, et dont le clocher, des plus pointus, paraissait avoir voulu se modeler sur la llèche aérienne de Saint-Bénigne de Dijon; prétention qui, pour le dire en

passant, semble commune à tous les clochers des villages, de Bourgogne.

Vis-à-vis de l'église on apercevait, au centre d'une demidouzaine de maisons mieux alignées que le reste du bourg, un édifice près de tomber en ruine, et que rien n'aurait recommandé à l'attention des passants, si un drapeau tricolore, attaché à la fenêtre du milieu, n'eût forcément attiré le regard. Entre la branche de fer où était fixée la hampe de ce glorieux symbole et l'imposte de la porte, à laquelle on arrivait par un perron de cinq marches, s'étendait horizontalement une enseigne blanchâtre portant ces mots écrits en gros caractères :

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