AD CHEVAL PATRIOTE
telle était l'étrange association de mots qui avait remplacé au bas de ce triomphant quadrupède l'inscription banale : Au Cheval blanc, qu'on y avait lue jusqu'aux journées de Juillet 1830. A cette époque, la couleur blanche se trouvant suspecte, le patriotisme ombrageux de quelques habitants de Châteaugiron enjoignit au maître de l'auberge, sous peine de devenir suspect lui-même, de changer la robe contre-révolutionnaire de l'animal qui faisait le plus bel ornement de son enseigne. Menacé de perdre ses meilleures pratiques dans un moment où le débit allait à merveille, car rien n'altère comme les passions politiques, chaud patriote lui-même d'ailleurs, maître Toussaint Gilles n'hésita pas à reconnaître la justice de cette sommation, et promit d'y obtempérer sans délai. Dans le but de concilier l'exigence de ses amis politiques, dont la voix unanime lui prescrivait de mettre son enseigne à la hauteur des principes en la faisant repeindre en totalité, et les intérêts de sa bourse qui lui conseillaient de réduire cette dépense au strict nécessaire, il imagina l'ingénieux expédient de la cocarde appliquée sur l'oreille du cheval. Toutefois cet accommodement fut loin d'obtenir d'abord l'approbation complète du club,
qui à Châtcaugiron-ie-Bourg s'était attribué le droit de diriger l'opinion publique.
— Avec ou sans cocarde, c'est, toujours un cheval blanc, s'écria d'un ton mécontent un des plus exaltés ; on ne me persuadera jamais que ça ne sente pas le carlisme.
— Toi qui pérores si bien, repondit l'aubergiste sans se déconcerter, pourrais-tu nous dire quelle était la couleur du fameux cheval de Lafayette?
— Il était blanc, tout le monde sait cela> dirent en môme temps plusieurs des assistants qui parurent frappés de la valeur de cet argument inattendu.
— Pour lors, qu'avez-vous à dire ? reprit Toussaint Gilles d'un air de triomphe ; le cheval de mon enseigne sera dorénavant le cheval de Lafayette ; j'espère que ce saint-là en vaut bien un autre.
Cette fois l'idée de l'aubergiste obtint l'assentiment universel, et le lendemain l'inscription de l'enseigne se trouva modifiée de la manière suivante : Au Cheval du héros des Deux-Mondes.
Malheureusement, ainsi que l'a dit un grand poëte, les destins sont changeants. Deux ans à peine écoulés, le héros des Deux-Mondes, parmi d'autres déconvenues plus sérieuses, s'était complètement aliéné le cœur des patriotes de Châteaugiron, qui, ne voyant surgir à aucun point de l'horizon l'alliance de la monarchie et des institutions républicaines prophétisée par l'illustre citoyen, déclarèrent qu'il avait perdu leur confiance.
Nouvelle sommation à Toussaint Gilles pour qu'il eût à mettre son enseigne en harmonie avec la marche de l'esprit public.
L'aubergiste tenait à ses pratiques plus qu'à tous les nommes illustres des cinq parties du monde ; il cria donc plus haut que personne qu'il avait, lui tout le premier, retiré sa confiance au général Lafayette, et prit l'engagement solennel de faire disparaître le jour même l'inscription bas-
sèment adulatrice qui excitait l'indignation do ses amis. Pour, la remplacer d'une façon qui se trouvât de leur coût, et afin que son enseigne divorcée d'avec un grand citoyen ne perdît pas pour cela son allèchement politique, il pensa d'abord à la mettre sous l'invocation de quelque autre grand citoyen en pleine lloraison de popularité. Le côté gauche, comme on le sait, n'en manque pas, et l'aubergiste n'aurait eu que l'embarras du choix, mais outre que les grands citoyens sont en général d'assez mauvais écuyers, et qu'il eût été par conséquent fort difficile d'établir un rapport suffisant entre le nom de n'importe lequel d'entre eux et la figure d'un cheval blanc, Toussaint Gilles se dit que la popularité était une chose fragile, et qu'écrire sur son enseigne un nom propre, si grande que fût la faveur dont il jouit en ce moment, ce serait provoquer l'infaillible désagrément de se voir imposer tôt ou tard de nouvelles ratures par les intraitables politiques de Chàteaugiron.
— Je n'ai pas envie qu'ils m'envoient chercher le peintre deux fois par an, se dit le prudent aubergiste ; passe encore s'ils le payaient.
Ce fut alors qu'illuminé d'une inspiration soudaine, il promut de son autorité privée le quadrupède de son enseigne à la dignité d'animal raisonnable, en lui donnant un brevet de patriotisme qui, selon toute probabilité, ne courait aucun risque d'être lacéré un jour par l'inconstance de l'opinion populaire. L'événement montra la justesse de ce calcul. Le club châteaugironais donna une approbation sans réserve à la nouvelle signification politique de l'enseigne, et parmi ses membres les plus rigides en matière de principes, pas un seul ne songea à accuser d'attiédissement ou de dégénération le civisme du cheval blanc devenu définitivement le cheval patriote, cartel est le titre qu'il porte encore aujourd'hui, et qu'il conservera longtemps, nous l'espérons.
Tout artiste qui s'arrête au seuil de cette auberge, ne manque pas d'admirer la pittoresque ordonnance et les eu-
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. ô
pieux détails du château qu'il a eu face de lui, niais re qui frappe avant tout les architectes (ce mot n'est pas toujours li ynonyrae d'artiste), c'est le volume inusité des matériaux qui sont entrés dans la maçonnerie de ce remarquable édifice. L'église offre la même particularité que déjà nous avons signalée en parlant du pont et de l'écluse. D'où viennent ces pierres dont l'extraction et la pose semblent avoir exigé une puissance à laquelle atteint à peine, malgré ses progrès, la mécanique moderne ? Les Pélasges, auteurs des constructions cyclopéennes de Mycènes et de Tyrinthe, ont-ils passé par là, ou les géants à qui la superstition populaire attribue le merveilleux arrangement des prismes basaltiques du comté d'Antrim?
Le voyageur curieux d'éclaircir ce mystère a pour ceH un moyen fort simple à sa disposition , c'est de sortir du bourg et de marcher pendant cinq minutes dans la direction de l'est. A cette distance le sol de la vallée commence à s'élever graduellement, et il forme en retraite les uns des autres plusieurs étages dont le dernier s'avance comme un étroit promontoire entre la route de Châlons qui le côtoie à gauche et la rivière qui de l'autre côté serpente à ses pieds. Sur la pointe extrême de cette langue de terre ou plutôt de rocher, se dressent avec un sombre orgueil les ruines de l'ancien château de Châteaugiron , un vrai château du moyen âge, celui-là, et dont la destruction précéda la pose de la première pierre de celui qui l'a remplacé. Une tour crevassée et menaçant de s'écrouler au premier coup do vent, voilà tout ce qui demeure aujourd'hui debout de cette grandeur féodale; le reste n'est plus que des murs éboulés, blocs informes et épars , débris couverts de mousse ou de ronces. Ce sont des ruines enfin, mais on peut dire des ruine., fécondes, car d'elles sont sortis tour à tour le château contemporain de la Ligue, l'église plus jeune de quelques années seulement, et le pont et l'écluse, sans parler des emprunts qu'y a faits le reste du village.
Àn-dessous de ces fiers débris, à mi-côte environ, une soixantaine de maisons, la plupart fort anciennes, mais dont quelques-unes ne sont que des cabanes , s'éparpillent sur un plateau d'une largeur inégale et en partie couvert de bois. Ce village ou plutôt ce hameau, c'est Châteaugironli-Vieil, et 1 épithète accolée à son nom pourrait suffire pour expliquer sa destinée décroissante. En France, pas plus pour les choses que pour les hommes, il n'y a de profit à vieillir; la fortune y abandonne trop volontiers les athlètes éprouvés pour couronner leurs jeunes rivaux, et ce n'est certes pas dans un cirque de Paris qu'Entelle eût retrom é la force de vaincre Darès.
Dans la lutte engagée depuis plusieurs siècles entre les deux villages qui, à dix minutes de distance, portent le même nom, l'avantage a fini par rester au moins ancien ; il s'est constamment agrandi à mesure qu'a décliné son rival. La question de supériorité que les premiers écroulements du donjon féodal n'avaient pas complètement décidée . si trouva enfin tranchée en 1582 par la construction du nouveau château. Lorsqu'on vit le seigneur de Chàtcaugiron lui-même, effrayé des ruines qui s'amoncelaient autour de lui, quitter l'espèce d'aire de vautour qu'avaient jusqu'alors habitée ses ancêtres, descendre prudemment dans la vallée, et choisir au bord de la rivière l'emplacement de son futur séjour, personne n'osa plus tenir le parti du vieux village. Alors s'opéra, dans un petit coin du Charollais, l'espèce de déménagement général qui s'accomplit plus tard sur un beaucoup plus grand théâtre, lorsqu'à la voix de Louis XIV, les courtisans désertèrent Saint-Germain pour Versailles, ce favori sans mérite, délaissé lui-même à son tour.
Tous les gens de quelque importance , possesseurs de francs-alleus, propriétaires de fiefs servants, ou bourgeois vivant noblement, suivirent successivement l'exemple que leur donnait une famille dont ils étaient habitués à respecter la suzeraineté et à copier les habitudes. Le bailli, le châle-
lain. le procureur fiscal furent naturellement les premiers à
pprocher du seigneur haut justicier de qui ils ter leurs charges, et bientôt, devant la porte de la maison que nous avons vue deux siècles et demi plus tard métamorphosée en mairie constitutionnelle, se dressèrent les poteaux écussonnés, symbole de la juridiction féodale. Le curé luimême ne résista pas à l'entraînement universel. Trop bien élevé pour souffrir que la noble famille de Châteaugiron fit tous les dimanches un quart de lieue à pied sur une pente fort rude, afin de venir entendre sa messe , ou craignant peut-être de voir s'impatroniser au château quelque adroit chapelain qui Peut menacé d'une dangereuse concurrence, le prévoyant ecclésiastique ne tarda pas à déclarer incommode, délabré, infiniment trop petit , enfin de tout point indigne de la majesté du culte, l'édifice qui jusqu'alors avait aisément contenu tous ses paroissiens et satisfait son amourpropre de pasteur. Pour Châteaugiron-le-Vieil ce fut le coup de grâce.
La pieuse générosité du seigneur ayant accueilli la requête du curé, et les ruines de l'ancien manoir offrant une carrière en apparence inépuisable , une nouvelle église ne tarda pas à s'élever à côté du nouveau château. Le siège de la paroisse s'y vit transporté, et peu s'en fallut qu'il n'en fût de même d'un os du métacarpe de saint Gontran, précieuse relique dont s'enorgueillissait de temps immémorial l'église délaissée qui avait pour patron le dévot roi de Bourgogne.
Jusqu'alors les habitants de Châteaugiron-le-Vieil avaient montré 'une résignation exemplaire : leur seigneur s'était éloigné d'eux sans qu'ils se fussent jetés à ses pieds pour iessayer de le retenir; ils avaient vu partir d'un œil sec tous es suppôts de sa justice, et même le déplacement des fourches patibulaires, cette décoration et cet honneur des villages d'autrefois, ne semblait pas leur avoir causé de trop cuisants regrets; mais dès qu'il fut question de leur enlever
l'os du métacarpe «lu bienheureux saint Contran, l'indignation el la fureur s'allumèrent dans leurs âmes long! patientes. Ces agneaux si dociles jusqu'alors à se laisser tondre devinrent subitement dés loups dévorants. 31 y eut émotion populaire, comme on disait à cette époque, et les plus déterminés déclarèrent que, si l'on persistait à les dépouiller de leur relique, ils feraient rouler sur Châteaugiron-le-Bourg, au risque d'écraser au passage leurs propres maisons qui se trouvaient à mi-chemin , tout le reste de l'ancien château. La menace paraissant d'une exécution assez facile, vu l'escarpement du plateau que couvraient les ruines, les habitants de la partie inférieure du vallon trouvèrent prudent de transiger ; car s'ils étaient friands de saint Gontran, en revanche ils n'avaient nulle envie de subir le sort qu'éprouva à Roncevaux l'arrière -garde des troupes de Charlemagne.
Le village de Châteaugiron-le-Vieil conserva donc sa vénérable relique, mais son église perdit le titre de paroisse, et, descendue au rang de simple chapelle, elle dut se résigner à être desservie par un de ces humbles prêtres qui, dans les provinces où le clergé est trop peu nombreux, obtiennent la permission d'exercer ce que le langage canonique nomme le binage.
Pour n'être pas accusé d'anachronisme, aujourd'hui que la dévotion aux reliques, fussent-elles reliques de roi, s'est fort calmée en Bourgogne comme ailleurs, nous rappellerons que le fait dont nous venons de parler se passait, peu de temps après la Saint-Barthélémy, dans une province échauffée des feux de la Ligue, plus que toute autre contrée de France.
Par une de ces apparentes contradictions si fréquentes sous l'ancien régime , Châteaugiron-le-Vieil, forcément accouplé à son heureux rival sous le double rapport de la juridiction seigneuriale et de la discipline ecclésiastique, en demeura détaché quant à l'administration communale
Quoique la paroisse fût alors, pour ainsi dire, le drap où se taillait la commune, et que l'existence de l'une parût indispensable à rétablissement de l'autre, on ne contesta jamais aux habitants du village déchu les modestes privilèges dont ils avaient joui jusqu'alors. Ils s'assemblèrent donc au son de la cloche , comme par le passé, pour délibérer sur les affaires de leur communauté ; ils continuèrent à élire un maire et des échevins, à nommer des collecteurs pour l'assiette et le recouvrement de la taille, des messiers pour la garde des moissons et des vignes, à exercer en un mot tous les droits qu'à défaut de titre précis le consentement tacite du seigneur leur avait depuis longtemps octroyés.
Les choses restèrent fort longtemps en cet état sans qu'aucune autre querelle sérieuse éclatât de nouveau entre les deux communes. Les Ghâteaugironais d'en bas , qui prétendaient, eux, avoir obtenu au quatorzième siècle une charte d'affranchissement dont ils eussent été fort embarrassés de produire le moindre morceau, se regardaient à la vérité, pour cette raison, comme des êtres d'une nature fort supérieure à celle des Châteaugironais d'en haut ; ils les traitaient de paysans, tandis qu'ils se complaisaient euxmêmes dans la flatteuse dénomination de bourgeois: les bourgeois de Châteaugiron ! Ces mots sonnaient aussi pompeusement dans leur bouche, qu'autrefois dans celle d'un habitant de la ville aux sept collines le titre de citoyen romain. De leur côté, vignerons pour la plupart, braconniers quelques-uns (deux espèces batailleuses), les habitants de Châteaugiron-le-Vieil trouvaient moyen, grâce à la vigueur de leurs poings, d'obtenir en détail des bourgeois leurs voisins la considération que ceux-ci leur refusaient en bloc. Tout allait donc aussi bien qu'on pouvait le désirer. Saint Gontran lui-même supportait avec tolérance le voisinage de saint Pantaléon, patron de la nouvelle église; la paix et la concorde en un mot semblaient assurées pour jamais dans le vallon du Charollais, lorsque la révolution
de 89 vint brusquement troubler un si satisfaisant ordre ilp choses.
Le contre-coup du décret de l'Assemblée constituai! te, qui changea les provinces eu départements et détermina une nouvelle circonscription territoriale, se fit sentir à Châteaugiron par la réunion des deux communes en une seule. Au sortir des embrouillements de l'ancien régime, il était fort naturel qu'on cherchât à tout simplifier et qu'on visât à l'unité ; mais il était inévitable aussi que, pour vouloir faire trop bien et trop vite, on tombât dans l'excès, et, par suite, dans l'injustice : ce lut ce qui arriva dans le cas dont nous parlons.
Le mariage forcé de Châteaugiron-le-Bourg et de Châteaugiron-le-Vieil fut malheureux dès le premier jour ; et comment en aurait-il pu être autrement? Les apports étaient, il est vrai, à peu près égaux de part et d'autre; mais le premier village étant quatre fois plus peuplé que le second, les habitants de ce dernier se trouvaient nécessairement lésés, puisque pour un cinquième qu'ils acquéraient clans les biens mis en communauté parleurs voisins, ils en perdaient quatre de ceux dont eux-mêmes avaient joui exclusivement jusqu'alors. Désormais ils voyaient les troupeaux du vallon inférieur user légalement du droit de parcours sur leur territoire et tondre l'herbe de très-près sous le nez de leur propre bétail. La question du bois était pour eux plus grave eneore : leur affouage se trouvait considérablement réduit, tandis que les bourgeois de Châleaugiron se chauffaient mieux que jamais; enfin, que deviendrait le produit de la vente de leur quart de réserve, sur lequel ils comptaient pour construire une fontaine et réparer leur église ?
A ces préjudices matériels se joignirent bientôt des griefs qui, s'ils ne touchaient pas aussi directement aux intérêts, n'en froissaient pas moins les amours-propres, d'autant plus irritables que le théâtre où ils sont en jeu se trouve
plus petit. Lorsque fut mise en vigueur la loi sur l'organisation des municipalités dans laquelle le principe électoral jouait le principal rôle, les bourgeois de Châteaugiron, partisans déclarés de la révolution, se tirent un devoir civique d'écarter des emplois les paysans beaucoup moins engoués d'un ordre de choses qui n'avait nullement amélioré leur condition. Aux vieilles antipathies se joignaient maintenant les haines politiques. Le club de Chàteaugironle-Bourg, dont le rejeton, que nous avons vu soumettant à sa censure l'enseigne du Cheval-Blanc , ne devait être qu'une pâle copie, ce club enragé qui plus tard essaya de brûler le château, lança l'anathème contre les habitants de Châteaugiron-le-Vieil, ces manants encroûtés ! ces suppôts de la superstition sacerdotale ! ! ces vils esclaves de l'aristocratie!!! Jamais sentence d'excommunication ne fut plus religieusement exécutée. Maire, adjoint, conseillers municipaux, officiers et sous-officiers de la milice nationale, garde champêtre, enfin toutes les autorités, furent invariablement choisis parmi les bourgeois, car que pouvaient faire les paysans, qui se trouvaient aux élections un contre quatre ? À cette époque on ne connaissait pas encore cette courtoisie parlementaire qui engage la majorité à concéder à la minorité quelques nominations sans conséquence, un secrétaire, par exemple, ainsi que cela se passe à la Chambre ; et, eût-elle été inventée, il est fort douteux que le terrible club campagnard l'eût adoptée pour son usage.
L'exclusion des indigènes du vieux village de toute espèce de fonctions publiques devint une loi de l'Etat châteaugironais, loi tombée en désuétude sous l'Empire et sous la Restauration, ainsi que le système des élections municipales lui-même, mais soigneusement remise en vigueur dès que la révolution de 1830 eut restitué aux communes le droit de choisir leurs administrateurs.
A cette dernière époque recommença pour les habitants
de Châteaugiron-le-Vieil une série de vexations et d'injustices auprès (lesquelles le passé leur parut regrettable, ce
qu'ils n'eussent jamaiscru possible jusqu'alors. Si fastidieux et si puérils que puissent paraître de tels détails, nous devons pourtant en donner encore quelques-uns qui d'ailleurs ne sont pas complètement étrangers aux événements de cette histoire.
Le conseil municipal, composé exclusivement, comme nous l'avons dit, d'habitants du bourg, réglait toutes ses délibérations sur l'axiome suivant : La commune, c'est notre Châteaugiron. Ainsi Louis XIV avait dit : L'État, c'est moi.
Quant au malheureux annexe dont l'ancien territoire produisaitpourtant les meilleurs revenus de lacommunauté, le conseil ne s'en occupait pas plus que ne se soucie d'une femme vieille et laide un jeune et bel époux qui a fait un mariage d'argent.
En conséquence de l'axiome cité plus haut, les chemins de Chàteaugiron-le-Bourg étaient fort bien entretenus, tandis que ceux de Chàteaugiron-le-Vieil ne l'étaient pas du tout, quoique leur nature montueuse y rendit les réparations plus indispensables.
- A quoi bon dépenser de l'argent à ces casse-oou ? disaient dédaigneusement les conseillers municipaux.
On s'en rapportait donc à la pluie, qui parfois changeai! en torrents ces espèces de ravins, du soin de combler let ornières en y roulant les cailloux.
Les habitants de Chàteaugiron-le-Vieil possédaient sui leur terrain des sources dont l'eau se perdait faute d'être utilisée; ils sollicitaient donc instamment la constructior d'une fontaine, qui en même temps eût servi de lavoir s leurs femmes et d'abreuvoir à leurs bestiaux. Les ruines di vieux château auraient, comme de raison, fourni les pierres, et la main-d'œuvre devait être modique.
«- Qu'ils fassent comme nous, répondaient les gpns di
conseil, qu'ils lavent leur linge et qu'ils mènent boire leurs bêtes à la rivière.
L'aubergiste Toussaint Gilles, l'un des meneurs de cette auguste réunion, ne manquait jamais d'ajouter :
— L'eau ne couie-t-elle pas pour tout le monde? Plaisanterie d'autant mieux accueillie chaque fois, que
la rivière qui traversait le bourg se trouvait à un quart de lieue du village.
Le garde champêtre Chambard, bourgeois pur sang, gardait avec assez de vigilance les propriétés de ceux des habitants de la commune qui partageaient avec lui ce beau titre ; mais qu'on fit du déçuit dans les champs des paysans du haut ou qu'on maraudât dans leurs vignes, c'était ce dont il ne s'inquiétait guère.
— Un bourgeois de Châteaugiron, disait-il fièrement, n'est pas fait pour être le chien de garde de ces gens-là.
Mais parmi tant de griefs, une chose surtout blessait au cœur les habitants de Châteaugiron-le-Yieil, race dévote, comme on a pu le voir, et n'ayant encore ouvert qu'un œil aux lumières du siècle.
Pendant la Terreur, les églises des deux villages avaient été fermées, et la déesse de la Raison était venue mettre définitivement d'accord saint Gontran et saint Pantaléon, en les expulsant l'un et l'autre. Au rétablissement du culte, des raisons d'économie et le manque de prêtres ne permirent pas de réparer complètement cette double profanation. Une seule église se rouvrit, et il est inutile d'ajouter que ce fut •celle du bourg. Saint Gontran fut donc obligé de demander asile à son rival. L'hospitalité ne lui fut pas refusée, mais il faut convenir qu'elle se montra mesquine et malgracieuse. Une chapelle, la moindre de toutes, voilà tout ce qu'obtint le saint dépossédé pour sa relique et sa bannière, tandis que l'image du patron de l'église s'étalait glorieusement derrière le maître-autel.
— Notre saint, qui était roi de tout le pays pendant sa
vie ! disaient piteusement les anciens de Châteaugironle-Vieil,levoir réduit à une chapelle pas plus grande qu'une cabane de vigneron, tandis que ce parvenu de médecin a pris la plus belle place du chœur !
Le médecin pane?».., c'était saint Pantaléon. Si la profession de ce pieux personnage lu; attirait quelque dédain de la part de gens habitués au patronage d'un roi, en revanche, elle lui avait valu la bienveillance, car ce serait trop de dire la vénération, des habitants du bourg. Sans doute ils ne le priaient guère, mais ils l'estimaient, et, à vrai dire, c'était là tout ce qu'on pouvait exiger de pareils esprits forts.
— Celui-là du moins, disaient-ils, ce n'est pas un aristocrate, c'est un bourgeois, et nous autres bourgeois de Châteaugiron, nous ne renierons jamais un des nôtres, fûtil encore dix fois plus canonisé.
Aussi aux processions de la Fête-Dieu, le roi devait-il céder le pas au médecin, ce qui ne s'accomplissait jamais sans que se rouvrissent les plaies des dévots du village déchu. En voyant la bannière de saint Contran ouvrir la marche, tandis que celle de saint Pantaléon se déployait triomphalement devant le dais, les plus vieux baissaient la tète avec confusion et se disaient que, puisque tout»était bouleversé, la fin du monde devait être proche.
C'est ainsi que froissés dans leurs intérêts, dans leur va< nité et dans leurs croyances, les habitants de Châteaugironle-Vieil, au milieu d'un siècle de progrès et de liberté, semblaient rétrograder de jour en jour vers la condition des serfs leurs ancêtres. Plusieurs années se passèrent sans apporter aucune amélioration à leur sort ; mais enfin la Providence, qui tient toujours un libérateur en réserve pour chaque peuple opprimé, laissa tomber un regard paternel sur les pauvres paysans bourguignons. Elle avait envoyé Moïse aux Hébreux, Guillaume-Tell à la $u Bolivar à la Colombie et O'Connell à l'Irlande; fidèle à
ees précédents consolateurs, elle envoya à Château giroii-Ie- Vieil l'homme près de qui nous allons introduire le lecteur.