‹ Le gentilhomme campagnard (volume 4)Chapitre 5 sur 29 · LES AUTORITES DU VILLAGE · texte numérisé non relu

LES AUTORITES DU VILLAGE

Pour employer l'expression dont s'était servi le garde Rabusson, tout se trouvait sens dessus dessous à Châteaugiron-le-Bourg. Mais c'était sur la place du château que se passaient les scènes les plus animées ; car là devait avoir lieu la réception officielle du marquis, et dès le point du jour on y avait travaillé aux préparatifs de la fête.

Devant la grille, sur le terre-plein qui coupait le fossé en deux parties égales, des ouvriers achevaient de dresser l'arc de verdure qui s'était attiré l'improbation du baron de Vaudrey. Quatre poteaux, d'une vingtaine de pieds, réunis au sommet par autant de cintres, et revêtus de fourreaux de buis soigneusement taillés, en formaient la partie essentielle. Quant aux accessoires, ils se composaient de bandes de calicot rouges, bleues et jaunes qui, roulées en spirale autour des poteaux, leur donnaient une physionomie de colonnes torses, et d'un grand châssis de papier recouvert d'une toile que deux hommes, perchés sur des échelles, s'efforçaient d'ajuster au-dessus de la partie antérieure de l'arc de triomphe.

Parmi les curieux groupés devant les ouvriers, on apercevait au premier rang un grand homme maigre, à tète chauve, et à figure à la fois débonnaire et madrée, qui semblait présider à l'achèvement des travaux. La déférence qu'on lui témoignait, et surtout un bout d'écharpe tricolore qui sortait d'une des poches de son habit d'un gros drap bleu à boutons'pareils. faisaient reconnaître en lui la première autorité de Châteaugiron, le méticuleux maire Aniondnij dont il a »jtc question plis haut.

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. li

De chaque côté de l'arc, le long du fossé, se trouvait fichée en terre une rangée de boîtes d'artifice qui, presque autant que l'arc lui-même, excitait l'admiration des enfants du bourg; cette batterie, qui leur promettait un si agréable tapage, était placée sous la surveillance du garde champêtre Chambard, promu en cette occasion à la dignité de grand maître de l'artillerie. Vêtu de ses plus beaux habits, et orné de sa bandoulière, cet éminent fonctionnaire se promenait gravement devant ses pièces, en réprimant parfois, à l'aide d'une baguette armée d'avance d'une mèche, la curiosité indiscrète des enfants dont il était obsédé.

A l'une des fenêtres du bâtiment où vivaient fraternellement la justice de paix et la mairie, sans parler des pompes de la commune et de leurs accessoires, apparaissait à chaque instant une vieille figure à nez en bec-à-corbin et à menton de galoche, coiffée jusqu'aux yeux d'une perruque ébouriffée qui, si l'on en croyait sa couleur jaunâtre, avait pu être blonde dans sa jeunesse. Cette face respectable appartenait à M. Bobilier, le juge de paix du canion , qui, forcé par l'approche de l'heure de son audience d'abandonner au maire Amoudru la direction des préparatifs de la fête, ne pouvait s'empêcher cependant de jeter, de temps en temps, un regard vigilant sur les ouvriers que dans son zèle il avait tracassés inexorablement pendant toute la matinée, au point d'être vingt fois envoyé tout bas par eux aux cinq cents diables.

Le digne magistrat, beaucoup plus occupé en ce moment de la cérémonie dont il s'était constitué l'ordonnateur que des procès qu'il allait avoir à juger, ne se dissimulait pas l'étendue de sa responsabilité. La première visite de la marquise de Châteaugiron, qu'on disait sijolie.au château dont elle avait épousé le maître, roulait sur lui, Bobilier, comme autrefois avait roulé sur Vatel le voyage de Louis XIV à Chantilly; une femme, après tout, mérite bien autant d'honneurs qu'un roi, surtout quand elle est charmante y

3 0 GEÙVJREv £E CH. DE BERNARD.

aussi nous no répoBdrions pas qu'en cas d'échec b galant joge de paix n'eût renouvelé la catastrophe qui a rendu illustre à jamais la mémoire de l'héroïque maître d'hôtel.

En ce moment la toilette de M. Bobilier offrait une transition pittoresque sntre le costume de ville et celui de tribunal . Son petit buste maigre et sec se trouvait emboîté dans un justaucorps de percaline noire boutonné du haut de la poitrine au nombril, sorte de pacifique jaque de mailles, que les gens de palais endossent d'ordinaire par-dessous leur robe. A son cou pendait un rabat sur lequel son nez crochu semblait se courber comme pour y aspirer les grains de tabac copieusement éparpillés sur la mousseline. Sans craindre de compromettre sa dignité en se montrant à ses justiciables dans cet appareil incomplet, le juge de paix, sa toge à la main, se penchait à la fenêtre en grommelant entre ses dents d'un air de courroux :

— Fichus maladroits ! lourdauds! bêtes de somme! jamais ils n'en viendront à bout ; voilà un quart d'heure qu'ils sont après, et rien n'avance. Ils sont capables de crever mon tableau, les chiens qu'ils sont ! et cet Amoudru qui les regarde faire bouche béante , sans plus s'émouvoir qu'une souche !

Devant la porte de l'auberge du Cheval-Patriote, entouré d'un groupe de paysans des villages voisins qui attendaient l'ouverture de l'audience, un autre personnage suivait non moins attentivement que le juge de paix tes travaux de l'arc de triomphe, mais nous devons ajouter que leur attention était d'une nature fort opposée : autant l'une était inquiète, et l'on pourrait dire paternelle, autant l'autre semblait dénigrante et hostile.

Maître Toussaint Gilles (le lecteur l'a reconnu sans doute) était un grand et gros homme , porteur d'une large figure bourgeonnée que surmontaient des cheveux noirs fort crépus, et sur laquelle se découpaient en forme de 1er à cheval d'énormes moustaches qui, après avoir encadré la

bouche, descendaient de chaque côté jusqu'au bas du menton. Pour relever la physionomie farouche don! la nature l'avait doué et à laquelle il tenait évidemment beaucoup, l'aubergiste portait sur l'oreille une calotte grecque du plus beau rouge, ainsi que le gland qui s'y trouvait attaché ; autour du cou une cravate de laine de même couleur, et, comme vêtement principal, une longue veste brune taillée en carmagnole ; à cela près que la calotte ne reproduisait pas exactement le bonnet phrygien, c'était le costume des Jacobins de 93.

Les différents groupes répandus sur la place se livraient à des discussions fort animées ; mais toutes ces conversations qui pourtant avaient lieu à très-haute voix, étaient couvertes par l'aiguë mélopée qui s'épanchait, torrent fort peu harmonieux, par une des fenêtres de l'église. Dans la sacristie, en effet, ainsi que l'avait dit le garde-chasse, une trentaine de jeunes filles , les plus belles voix de Châteaugiron, répétaient , sous la direction du curé , des couplets consacrés à l'éloge des vertus , plutôt supposées que connues, de la nouvelle dame du château ; et les instruments cuivrés de M. Sax lui-même auraient eu quelque peine à lutter avantageusement contre les éclats de voix surhumains de ce vigoureux chœur de chant.

— Il y a donc du nouveau chez vous, monsieur Toussaint Gilles ? dit à l'aubergiste du Cheval-Patriote un vieux paysan, assigné à comparaître le jour même à la justice de paix, et qui venait d'arriver sur la place.

— Pardieu ! ça se voit de reste, répondit d'un ton bourru le farouche républicain , sans quitter une énorme pipe de buis de laquelle il tirait silencieusement , depuis quelque temps, des bouffées de tabac non moins copieuses.

— Ça se voit, c'est possible, quand on a de bons yeux, reprit le paysan; mais vous savez que les miens ne valent plus guère grand'chose. Qu'est-ce qu'ils font donc là-bas? un reposoir?

— - Un reposoir ; vous y êtes père Cocquard, dit l'aubergiste en ricanant. -

— Pourtant ce n'est pas aujourd'hui la Fête-Dieu.

— Ni la Saint-Pantaléon, dit un autre.

— Ni même la Saint-Gontran, ajouta un troisième.

— Tout ça n'empêche pas que le père Cocquard a mis le doigt dessus, reprit Toussaint Gilles en quittant sa pipe cette fois, car la démangeaison de haranguer commençait à lui monter à la gorge. Il est vrai que ce n'est aujourd'hui ni la Fête-Dieu, ni la Saint-Pantaléon, ni la Saint-Gontran ; mais en revanche c'est la fête de sainte Aristocratie, patronne de tous ces plats valets qui travaillent là-bas.

— Sainte Aristocratie ! répétèrent plusieurs assistants d'un air ébahi ; nous n'avons jamais entendu parler de cette sainte-la.

— Je le crois bien , continua l'aubergiste dédaigneusement ; vous autres paysans , quand vous avez travaillé comme des bêtes de somme, vous ne songez plus qu'à boire, manger et dormir; aussi qu'en résulte-t-il ? c'est qu'il n'y a pas moyen d'avoir une conversation raisonnable avec vous; autant vaudrait adresser la parole à vos bœufs.

— Monsieur Toussaint Gilles, dit le père Cocquard avec un sourire aigre-doux, il me semble qu'en votre qualité d'aubergiste vous ne devriez pas tant mépriser ceux qui songent à manger et à boire.

— Ce n'est pas que je les méprise, père Cocquard, répondit le républicain d'un ton moins âpre; je les estime au contraire, et la preuve c'est qu'au sortir de l'audience, tous les gens qui auront envie de faire un bon diner le trouveront chez moi ajuste prix. Ce que je voulais dire, sfed que je suis indigné quand je pense a l'ignorance dans laquelle

d'un « ôté, les ai blés de l'autre, et le gowcrnc ment | aïs tout, cherchent à retenir les u. iu de la

campagne. Voilà ce qui m'indigne, père Cocquard.

— Ainsi donc j'avais raison, et ce que je vois là c'est un reposoir.

— Mais non, dit timidement un jeune villageois ; ils appellent ça une arche de triomphe.

— Et moi, interrompit impérieusement Toussaint Gilles, je suis de l'avis du père Cocquard : je soutiens que c'est un vrai reposoir ; seulement, au lieu d'un saint, c'est un ci-devant qui en aura l'étrenne.

— Votre marquis de Châteaugiron ? dit un paysan : on assure qu'il arrive ce matin.

— Notre marquis ! s'écria l'aubergiste avec indignation : libre à vous, qui n'êtes pas d'ici, de vous mettre à genoux devant les hochets nobiliaires ; mais sachez que les bourgeois de Châteaugiron, j'entends ceux qui ont le sentiment de leur dignité, et non ce tas d'imbéciles qui se promènent sur la place en ayant l'air de trouver tout ça superbe ; sachez , dis-je, qu'un bourgeois de Châteaugiron digne de l'être, et j'en pourrais citer au moins un, ne reconnaît ni comte, ni duc, ni marquis, et n'accorde ces titres surannés, ou plutôt ces ridicules sobriquets à personne.

Content de sa période, Toussaint GiMes remit le bout du tuyau de sa pipe entre ses lèvres, enfonça ses deux mains dans les vastes poches de sa carmagnole, et, se cambrant majestueusement, il promena sur le groupe qui l'entourait un regard qui semblait attendre les applaudissements.

Les paysans, dont quelques-uns avaient la bouche ouverte et les yeux écarquillés, gardaient un silence qu'il ne tenait qu'à l'orateur de prendre pour celui de l'admiration, ef qu'interrompit l'interpellation suivante, partie soudain de l'intérieur de l'auberge :

— Dites donc ! monsieur l'hôte, monsieur le lavernier ! Toussaint Gilles se retourna vivement, et tous les yeux

s' étant levés vers une des fenêtres du premier étage d'où était descendue l'apostrophe, y aperçurent un jeune homme blond, d'une figure assez cavalière, et mis avec une élé-

gance poussée jusqu'à la recherche, qui se penchait en dehors, une serviette d'une main et un verre vide de l'autre.

— Que désirez-vous, monsieur le vicomte ? dit l'aubergiste en portant la main à son bonnet rouge.

— Du vin, pardieu! Voilà une heure que je m'égosille à en demander ; il n'y a donc pas plus de garçons que de sonnettes dans votre respectable établissement?

— Vous allez être servi à l'instant, monsieur le vicomte; à l'instant même.

L'aubergiste se précipita dans son logis en appelant d'une voix de taureau furieux l'unique serviteur qui l'aidait à servir ses pratiques.

— Tiens, tiens, dit le narquois père Cocquard, il paraît que si les ducs et les marquis sont rayés du calendrier de Toussaint Gilles, les vicomtes ne le sont pas encore.

En ce moment le châssis que les ouvriers essayaient vainement de poser au sommet de l'arc de triomphe échappa des mains de l'un d'eux et tomba, sans que l'autre parvint à le retenir.

— Ah ! les brigands ! s'écria de la fenêtre où il était en observation M. Bobilier, qui, distrait de ses fonctions de magistrat par l'intérêt qu'il prenait à ce qui se passait sous ses yeux, n'avait pas encore songé à passer sa robe : ah ! les gredins ! un ouvrage qui m'a coûté quinze joules de travail.

Sans s'inquiéter de la singularité de son costume, le bouillant vieillard s'élança hors du vestiaire, sauta plutôt qu'il ne descendit les cinq marches du perron, et courut de toute la force de ses jambes, encore lestes malgré son âge, vers les ouvriers, qu'il trouva pestant et maugréant contre la besogne difficile qui leur était imposée.

— Ce n'est rien, monsieur Bobilier, lui dit le maire en le voyant accourir, rouge de colère ; votre châssis n'est pas crevé.

Le juge de paix s'assura d'abord avec une sollicitude pa-

LB GENTILHOMME CAMPAGNARD. 4f

tcrncllc de la vérité de cette assertion., et s'adressant ensuit^ aux ouvriers :

— Mais, ânes bâtés, leur dit-il, mais, oisons bridés que vous êtes, vous ne voyez donc pas que vos échelles sont trop courtes?

— Nous le savons bien, répondit un des travailleurs d'un ton bourru.

— En ce cas, pourquoi n'en allez-vous pas chercher d'autres?

— Où ça?

— Comme s'il manquait d'échelles à Châteaugiron ? Allez au plus près.

— Il n'y a que celles des pompiers qui soient assez longues.

— Eh bien ! fainéants, au lieu de rester là à me regarder comme si j'étais un animal curieux, courez chercher les échelles des pompiers.

Le digue juge de paix, avec son justaucorps de percaline, son rabat attaché de travers et sa perruque jaune aux cent boucles, était en effet plus curieux à voir qu'il ne l'imaginait.

— Pour aller chercher les échelles, dit un des ouvriers, il faudrait avoir la clef de la remise où elles sont.

— La clef ! Amoudru, la clef ! dit le magistrat impatient; c'est vous qui devez l'avoir.

— Je ne l'ai pas, répondit le maire avec une sorte d'embarras.

— Comment ! vous ne l'avez pas ! où est-elle donc ?

— Chez le capitaine des pompiers.

— Et vous n'avez pas une seconde clef ?

— Non.

— Quoi ! vous, maire de Châteaugiron, vous, le chef de la commune, vous n'avez pas une double clef du lieu où sont les pompes ! s'écria M. Bobilier qui, dans la mauvaise humeur où le mettait le retard apporté à l'achèvement de

son ouvrage, ne demandait qu'à trouver sur qui la passer ; ainsi donc, si ce drôle de Toussaint Gilles était absent ou ivre, ce qui lui arrive souvent, et que le feu prit quelque part, il faudrait enfoncer les portes pour avoir les pompes ! Voilà comment vous entendez vos devoirs d'administrateur; je vous en fais mon compliment.

— Faut-il demander la clef à M. Toussaint Gilles ? dit un des ouvriers, tandis que le maire ne soufflait mot, habitué et résigné qu'il était sans doute aux semonces du juge de paix.

— Oui, certes, il faut y aller, et vite.

— Pourvu qu'il veuille la donner, dit Amoudru à voix basse.

— Pourvu qu'il veuille donner la clef? répéta le magistrat d'un ton cassant; je voudrais, ma foi, qu'il la refusât; j'avoue que je serais curieux de voir ça.

— Eh bien ! vous le verrez, selon toute apparence, reprit 1-e maire toujours à demi-voix, car Toussaint Gilles, un digne homme d'ailleurs, a parfois la tète un peu près du bonnet ; vous connaissez ses opinions, et peut-être vaudrait-il mieux...

— Justin, dit M. Bobilieren coupant la parole au prudent administrateur, va demander de ma part à l'aubergiste Toussaint Gilles la clef de la remise où sont les pompes.

— Et dis-lui, ajouta le maire, que nous le prions...

— Dis-lui, interrompit brusquement le juge de paix, que j'ai besoin de la clef, et pas autre chose.

Le jeune ouvrier traversa la place en courant pour aller à la recherche du capitaine des pompiers, qu'on ne voyait plus devant la porte de son auberge.

- Amoudru, dit pendant ce temps le juge de paix au maire qu'il avait pris à l'écart, avec votre système de temporisation, de conciliation et d'irrésolution, vous ne ferez jamais besogne qui vaille, et à force de vouloir devenir l'ami de tout le monde, vous ne resterez celui de personne.

Comment, ayant un intérêt aussi grand à vous mettre dans les bonnes grâces du marquis, pouvez-vous songer à ménager un drôle tel que Toussaint Gilles, qui ne fait que déblatérer contre lui du matin au soir? Je vous en préviens, Amoudru, parce que je voudrais voir réussir votre affaire, si le marquis apprend que vous conservez des relations intimes avec un de ses ennemis déclarés, il vous en saura le plus mauvais gré, et alors adieu le fermage de sa terre.

— Ma position, monsieur Bobilier, est bien embarrassante, voyez-vous, bien embarrassante, répondit le maire en hochant la tête lentement.

— Tout vous embarrasse, vous, tout vous fait peur.

— Si vous étiez à ma place...

— A votre place, je ferais ce que je fais à la mienne, j'aurais une opinion à moi, une volonté à moi, et quand j'aurais pris un parti, je n'en démordrais pas. Mais vous, vous faites des monstres de tout. Par exemple, cet affreux manche à balai, qu'ils appellent l'arbre de la liberté, et qui me gâte mon arc de triomple, que ne vous ai-je pas dit pour vous décider à le faire abattre ? Y suis-je parvenu ?

Le manche à balai dont parlait avec tant d'irrévérence le juge de paix était un pleuplier qu'en 4830 les patriotes de Châteaugiron, Toussaint Gilles en tête, étaient venus planter solennellement au milieu du terre-plein, devant la grille du château. Transplanté déjà grand et sans trop de précaution, il n'avait pas tardé à dépérir ; en ce moment, il était parfaitement desséché, et derrière l'arc de triomphe qui ne le masquait qu'en partie, il se dressait piteusement, plus semblable à un mât qu'à un arbre. Au sommet, un long bâton supportait une bande étroite d'étamine bleue ; c'était tout ce qui restait du drapeau tricolore de 1830; le vent, ainsi qu'il arrive presque toujours en pareil cas, ayant depuis longtemps déchiré et emporté le reste.

— Couper l'arbre de la liberté ! dit le maire en baissant encore la voix; vous n'y songez pas, monsieur Bobilier.

— Si pardieu, j'y songe, et depuis longtemps.

— Couper l'arbre de la liberté ! pour que si les républicains l'emportent, comme c'est possible, on vienne brûler ma maison et moi dedans !

— Bah ! vous n'avez en tête que pendaisons et incendies.

— C'est que nous avons à Châteaugiron bien des mauvais sujets, reprit Amoudru, qui regarda autour de lui d'un air inquiet, comme s'il eût craint qu'un autre que son interlocuteur pût l'entendre. Voyez-vous, monsieur Bobilier, quoique je n'aie pas votre âge, je connais le pays mieux que vous. On n'y est pas bon.

— Je le sais, Amoudru, je le sais. Vos bourgeois de Châteaugiron, comme ils s'appellent, sont un tas de vantards et de criards qui auraient besoin d'une bonne leçon ; mais s'ils ne valent pas grand'chose, raison de plus pour ne pas mollir dans l'exercice de vos fonctions.

— Raison de plus, tant qu'il vous plaira ; en attendant je ne suis pas tranquille.

— Pourquoi ça?

— D'abord, à cause de toutes ces manigances au sujet de l'élection au conseil général. Pas plus tard qu'hier, M. deBoisjolyne m'a pas laissé ignorer que je courais risque d'être destitué si je ne votais pas pour le candidat du gouvernement.

— Amoudru, vous savez ce que dit l'Evangile : « Nul ne peut servir deux maîtres. » Entre M. le marquis de Châteaugiron et M. le maître de forges Grandperrin, il faut donc choisir.

— C'est justement ce choix...

— Qui vous embarrasse 1 II me semble pourtant que M. Grandperrin ne possède pas, ainsi que M. le marquis, un magnifique domaine dont le bail est sur le point d'expirer.

— C'est vrai, monsieur le juge de paix, et je comprends la valeur de cette raison-là mais il y a aussi une aa.lre chose qui me tracasse,

— Quoi donc encore?

— Cet ordre que vous m'avez fait signer hier.

— Pour la prise d'armes des pompiers?

— Justement. Quand Toussaint Gilles va entendre le rappel, il sautera au plancher.

— Qu'il y saute et s'y brise le crâne, le jacobin qu'il est!

— Mais, monsieur Bobilier, êtes-vous bien sûr au inoins que je sois dans mon droit?

— Si j'en suis sûr, répondit le pétulant vieillard d'un air blessé : si moi, juge de paix du canton, je. suis sur de ce que j'avance quand il s'agit d'une question d'autorité administrative !

— Ce que je dis là, ce n'est pas pour vous offenser ; mais il y a des personnes qui prétendent. . . .

— Il y a partout des sots qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Voici la chose en deux mots, et je ne devrais pas être obligé de vous la répéter, ajouta le juge de paix d'un ton péremptoire : vous êtes maire de la commune, et en cette qualité vous êtes le chef né de la garde nationale ; or les pompiers font partie de la garde nationale, ou plutôt à Châteaugiron ils sont toute la garde nationale ; donc vous avez le droit de faire prendre les armes aux pompiers. Est-ce clair ?

— J'admets ça, répondit le maire d'un air assez peu convaincu; mais puisque Toussaint Gilles est le chef de la compagnie, n'était-ce pas à lui qu'il eût fallu envoyer l'ordre ?

— Dans les cas ordinaires, oui; aussi c'est ce que vous avez fait il y a quinze jours, quand on croyait que le marquis devait arriver à cette époque. Qu'a fait Toussaint Gilles?

— Ce qu'il a fait?... dit Amoudru en se mordant les lèvres.

— Il vous a envoyé promener... et vous l'avez souffert, dit ironiquement le juge de paix.

— C'est que, voyez-vous, monsieur Bobilier, je ne suis pas

♦ C OEUVRES DE Cn. DE BERNARD.

un homme méchant, moi, et se brouiller comme ça, pour un mot, avec une ancienne connaissance...

— Soit. Si les grandes moustaches de Toussaint Gilles vous font peur, c'est votre affaire.

— Peur, répéta le maire dont ce mot parut émouvoir la débonnaireté habituelle ; sachez que je n'ai peur de personne ; mais on a toujours assez d'ennemis.

— Enfin, peur ou non, ce n'est pas là la question. Le capitaine de la compagnie ayant refusé positivement de vous obéir , que deviez-vous faire aujourd'hui ? donner l'ordre au lieutenant; car il faut pourtant que force reste à l'autorité, et l'autorité, Amoudru, c'est vous, entendezvous bien?

— Oui, je sais tout cela, dit en se grattant l'oreille l'administrateur dans l'embarras; et puis, d'un autre côté, Philippe est si content de mettre son casque doré et de commander la compagnie, qu'il a bien fallu que j'en passe par ce que vous avez voulu tous les deux. Mais ça n'empêche pas que Toussaint Gilles va faire un vacarme d'enfer.

— Vous vous boucherez les oreilles.

— Au moins s'il s'en prend à moi, vous me soutiendrez, monsieur Bobilier?

— Soyez tranquille, répondit le juge de paix en souriant de pitié ; s'il veut faire le méchant, c'est moi qui me charge de le mettre à la raison. Ah ça ! vous moquez-vous de moi ? ajouta-t-il brusquement en s'adressant aux ouvriers ; vous voilà encore les bras croisés ! Et ces échelles ?

— Nous attendons toujours la clef, répondit un des travailleurs.

— Comment ! ce drôle de Justin n'est pas encore revenu!

— Le voici, dit le maire.

En ce moment, en effet, le jeune ouvrier revenait d'un pas beaucoup plus lent qu'il n'était parti.

— Eh bien ! la clef? lui cria d'un ton d'impatience le vieux magistrat qui lui vit les mains vides.

— M. Toussaint Gilles ne veut pas la donner, répondit le jeune ouvrier d'un air ahuri.

— Qu'est-ce que je disais ? fit Amoudru entre ses dents; et le nuage qui couvrait le front de l'honnête administrateur parut s'y appesantir.

Le juge de paix ne dit mot, mais il fronça si violemment ses sourcils grisonnants , que les boucles inférieures de sa perruque s'abaissèrent sur ses yeux comme pour les caresser; en même temps, par une contraction subite de ses mâchoires, veuves de dents, son nez et son menton se rapprochèrent au point de se rejoindre.

— Il ne faut pas vous faire du mal pour cela, monsieur Bobilier, lui dit doucement le maire en remarquant ces symptômes d'une tempête près d'éclater ; on se passera de leurs échelles ; avec de la patience on vient à bout de bien des choses.

Parler de patience à un homme irrité, c'est le moyen de l'exaspérer. Sans daigner répondre un mot, le juge de paix jeta sur le pacifique administrateur un regard méprisant, redressa fièrement sa petite taille maigre, et, d'un pas qu'eût précipité la colère si la conscience de sa dignité ne l'eût retenu, il se dirigea vers l'auberge du Cheval-Patriote, au seuil de laquelle venait de reparaître Toussaint Gilles.

Au lieu de l'accompagner pour prendre part à la discussion orageuse qui allait inévitablement s'engager entre l'irascible magistrat et le non moins bouillant aubergiste, le maire Amoudru, sortant de son hésitation habituelle, adressa vivement la parole aux ouvriers qui, curieux de voir la fin de la scène, ricanaient entre eux et faisaient mine de suivre M. Bobilier.

— Allons, mes garçons, du courage ! je vais vous donner un coup de main. Ce serait drôle de se passer des échelles des pompiers. Allons, il faut faire une farce à cette mauvaise tête de Toussaint Gilles. Moi qui suis grand, gageons que j'en viens à bout ; quand le châssis sera posé., il y aura

à boire, et du chenu. Allons, tout le inonde à l'ouvrage.

Joignant l'action à la parole, le maire empoigna -e châssis par un des coins, tandis qu'un des ouvriers le prenait par l'autre, et il se mit à grimper à l'une des échelles, sans s'inquiéter autrement de sa dignité municipale.

En voyant approcher le juge de paix dont la physionomie flamboyait de colère, Toussaint Gilles croisa les bras, se redressa de toute la hauteur de sa taille, et aspirant sa pipe coup sur coup, s'entoura d'un nuage de fumée ; nouvelle irrévérence, nouvelle bravade ajoutée àla première, car tout le monde savait que le digne magistrat, priseur déterminé, exécrait l'odeur de la pipe. Jamais, en un mot, héros chanté par Homère n'attendit son adversaire d'un courage plus ferme d'un regard plus provoquant, d'un maintien plus belliqueux.

rv

Page 1