‹ Le Gentilhomme de la montagneChapitre 3 sur 105 · UN FOSSOYEUR · texte numérisé non relu

UN FOSSOYEUR

Merci, nos dignes seigneurs. Ah! si l'on consultait les gens de la montagne, ce ne sont pas de braves cavaliers comme vous que l'on pendrait.

TORRIBIO

Non, ce sont ceux qui nous pendent; je suis de ton avis, mon brave homme. Mais il nous reste à rendre les derniers

honneurs à notre chef, et h parler de nos petites affaires, et, pour ni l'une ni l'autre de ces deux choses, nous n'avons besoin de témoins. — Allez !

(Les Fossoyeurs se retirent par ta gauche.)

• SCÈNE, Il

Les Mêmes, lors les Fossoyeu s.

Allons, mes amis, un dernier adieu à celui que réjouissait tant l'odeur de la poudre, et qui, si profondément endormi qu'il soit, tressailhra au bruit de vos carabines.

'VICE^TË, avec qucl(p:es hommes.

A celui qui n'a jamais reculé devant l'ennemi!

(Ils déchargent leurs caraliinos.) TORRIBIO, avec d'autres liommes,

A celui qui n'est tombé que par félonie et par trahison!... (coiipî <ic feu.) Puisses-tu vivre éternellement dans nos mémoires, brave des braves! (Dec-n'iani la scrne, suivi d.' piMsiein»^.) Mais puisse José l'Aragonais qui t'a vendu, José l'Aragonais qui t'a livré, José l'Aragonais qui t'a trahi, mourir quelque jour, pendu par les pieds... et que sa chienne de carcasse, livrée aux insultes de l'air et des corbeaux, se balance éternellcmeiit enh-e ciel et terre, comme un exemple réservé aux traîtres!

TOUS

Oui! oui!

VICENTE

Malheur à José l'Aragonais !

COMACHO.

Malheur et malédiction sur lui I

TOUS

Oui, malheur!

PKOi.or.ri' :{

vir.F.NTi:.

i:i niaiulcnant, camarades, celui qui connaissait si bien le prix du temps ne nous en voudra pas de ne point le perdre.

— Nous som'ucs, Torribio et moi. vos deux lieutenants; noiis avons donc droit l'un ou l'autre à remplacer noire brave capitaine mort. — Il vous faut choisir celui ïîe nous deux qui vous pariiîtiva le plu-^ digne, et celui-là sera notre chef suprême: les autres lui obéiront sans murnuu'er.

COMACIIO.

Que chacun de vous fasse valoir ses titres au grade qu'il réclame, et nous jugerons lequel de vous deux a le mieux mérité la place de notre capitaine... N'est-ce pas, vous autres?...

— 11 n'est peut-âtre pas inopportun de rappjler ici aux honorables compétiteurs que les trois gi'andes vertus que nous apprécions sont le dévouement, le courage et la rus".

(Mouvtirii-iil d .ipprohalion.) VI CENT K, piCMi.nl 1.; milieu.

Je commence... et je choisis le dévouement!... Lorsqu'il y a deux ans, notre capitaine fut pris et conduit dans les prisons de Grenade, la veille du jour où, condamné à mort, il devait être exécuté, je m'introduisis dans sa prison sous un habit de moine; on nous laissa seuls, car on me prena.t pour le confesseur. Au mouient où le capitaine s'agenouillait devant moi, je me fis reconnâtre et le fori^ai, malgré sa i-ésistanco, en Tad niant au noin de nous tous, à revêtir mes habits et à sortir de la prison en me laissant à sa place; il sortit et vous fut rendu. Le lendemain, au moment où l'on me conduisait au supplice, il fondit sur mon escorte avec vingt hommes déterminés, et, après un combat acliarné, m'enleva. S'il eût échoué, j'étais pendu... la potimce n'était plus qu'à vingt pas de moi... Kh bien, ce que j'ai fait pour le capitaine, croyezvous que je sois prêt à le faire encore pour le premier ^enu d'entre vous?... Répondez!

TOUS

Oui, oui. nous le crovons!.,. Vive Vicenfe!..,

4 LE GEMILHO.MMK DE LA MONTAGNE

COMA eu 0.

A voire tour, senor Torribio.

T ORRllîlO.

Eh l)ien, je ne suis pas fâché que Viccnle ait pris le dévouement, car j'excelle dans la ruse, et je le prouve. (.Mouvement «raticniion de ions Us Biiuiiu.) Vous VOUS rappelez, mes amis, ce beau jeune homme que nous arrêtâmes sur la route de Barcelone?... 11 fit résistance et fut tué. C'était un noble cavalier qui se nommait don Eusebio d'Aroo... 11 élait fiancé à une jeune fille de Cordoue qui avait quatVe cent mille réaux de dot; il ne l'avait jamais vue, quoiqu'elle fût sa cousine; l'affaire avait été arrangée entre les parents. Vous vous partageâtes ses bijoux et sa bourse, et je vous laissai ma part, à la condition que j'aurais un de ses habits, son cheval et ses papiers. A votre avis, le marché était mauvais... Je le trouvais bon, moi... et voici ce que je fis : monté sur son cheval, vêtu de ses habits, muni de ses papiers, je me présentai chez le beau-père sous le nom de don Eusebio d'Aroo. Je plus à doua Leonor, je touchai la dot et j'épousai. Le lendemain du mariage, il n'y avait plus ni dot ni mari...(on ni.) C'est pour cela, mes bons amis, qu'à votre grand étonnement, à vous qui ignoriez l'aNenture, je suis resté garçon. Que voulez-vous! je craignais d'être pendu comme bigame... et mordieu!... si jamais je dois être pendu... que ce soit au moins comme votre compagnon. Ayant inventé cette ruse-là, je pourrais bien en inventer dix autres, convenez-en !

TOUS

Oui, oui! oui... Vive Torribio!

COM.\CUO.

En instant! et le courage?... Il me semble que nous avons un peu négligé le courage.

TORIUBIO.

Le courage, parmi nous, est trop commun pour être une vertu.

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