I. - La Question
Là vérité ne perd jamais ses droits et je sais d'irréprochables patriotes qui, en vertu de cet adage, ont l'esprit agacé par les représailles qu'une partie de notre presse et de nos écrivains exerce, depuis le 2 août 1914, contre les grands noms philosophiques, scientifiques, artistiques et littéraires de l'Allemagne. Ce n'est pas Goethe, disent-ils, ni Kant, ni Fichte. ni Hegel, ni Heine, ni Schopenhauer, ni Fred. Nietzsche qui ont violé la neutralité belge, brûlé Louvain, massacré des milliers de victimes innocentes, déchaîné sur le
monde des torrents de feu et de sang. Pourquoi vouloir trouver chez eux la source de ces horreurs ? Et pourquoi, sous le seul prétexte qu'ils sont ou plutôt furent Allemands, les. transformer en préparateurs ou complices anticipés des barbaries de la politique et des armées impériales ? Que penserions nous de la jugeotte d'un publiciste prussien qui. au moment où Napoléon méditait de réduire la Prusse à merci, s'en fût pris à Racine. Pascal ou Voltaire '.' 11 n'eût pas raisonné d'une manière plus vicieuse.
En principe et en droit, j'admets une telle protestation. Elle s'inspire de la probité de l'intelligence, du souci de la culture.
En fait, et si on la confronte aux éléments réels et particuliers de la question, elle appelle une distinction, faute de quoi celte probité, cette délicatesse mêmes s'exposeraient à une grave duperie.
Parmi tous ces écrivains et poètes de l'Allemagne mis un peu confusément en cause, il y en a certes plusieurs dont l'oeuvre est bien innocente des événements contemporains et ceux-ci n'apportent aux personnes qui faisaient profession de les admirer et de s'en nourrir aucune bonne raison de condamner leur propre goût. C'est ainsi que, quand j'observe telle tentative pour créer ou forger à Goethe sa part de responsabilité dans les atro cités allemandes en lui attribuant à lui-même des
maximes cyniques prises dans la bouche des personnages de son théâtre, le jeu m'apparaît fort déplaisant ; et, si je comprends trop le genre desatisfaction que certains peinent trouver à profiter des circonstances actuelles pour déshonorer l'esprit de Gcethe, je comprends également que cette satisfaction n'a rien à voir avec les sentiments du patriotisme.
Mais ce qui est vrai pour Gœthe et pour quelques autres, que je vois incriminer des mêmes choses avec aussi peu d'a-propos et par le moyen d'une argumentation non moins tortueuse, est-il forcément vrai de tout ce qui, dans l'Allemagne moderne, s'est produit et rendu célèbre sous le manteau de la philosophie et de la pensée ? Il y aurait aujourd'hui quelque naïveté à le prétendre. II existe des philosophes germaniques à qui bon nombre des Français cultivés ne marchandèrent point jusqu'ici la considération due en thèse générale aux successeurs d'Aristote et dont la pensée même apparaît sous un jour fâcheusement nouveau, à la lumière de la crise suscitée par leur peuple. Cette pensée était ce qu'elle était. Mais elle recelait des principes que tous n'y avaient pas assez discernés; traduits en actes et transportés de la spéculation dans la pratique, ils se dévoilent maintenant à tous les yeux. J'en prends à témoin mon cher et vénéré maître M. Boutroux, aussi peu suspect de partiale
prévention contre les métaphysiciens allemands, que de versatilité doctrinale. Dans un article très remarqué de la Revue des Deux-Mondes (15 sep. 1914) M. Boutroux a porté sur la doctrine de Fichte un jugement éclairé par les leçons de la guerre. Il a reconnu que cette doctrine représentait le peuple allemand comme l'élu de Dieu, le missionnaire spécial de ses desseins sur l'humanité et qu'elle fournissait aux sujets de Guillaume une manière de justification morale des attentats commis par des Allemands au service de l'Allemagne. On peut discuter les raisons de M. Boutroux. Mais si elles sont bonnes (comme je sais par moi-même qu'elles le sont et comme la grande autorité de M. Boutroux inclinera chacun à l'admettre), il faut dire que la métaphysique de Fichte a beaucoup moins pour but la recherche de la vérité, Laquelle n'est pas allemande, mais universelle, que la fomentation et l'exaltation de l'orgueil allemand. Ceux-là faisaient donc à celte métaphysique bien trop d'honneur qui la traitaient comme une honnête métaphysique et la rangeaient à côté des idées d'Aristote, Descartes ou Leibnitz, dans le patrimoine commun de l'esprit humain. Et c'est par la guerre que beaucoup de Français auront été aver tis de celte illusion.
Deux excès contraires sont à éviter dans nos dispositions à l'égard de la pensée allemande. L"un
consiste à en envelopper toutes les manifestations célèbres dans un procès de tendance unique, comme si, étant allemandes, elles ne pouvaient qu'avoir eu leur part inspiratrice dans la conduite de l'Allemagne. L'autre réside dans la fausse impartialité d'une critique qui se refuse à toute suspicion particulière contre les doctrines et spéculations d'origine allemande, el réclame pour elles le respect généralement dû aux œuvres de la pensée désintéressée, sous quelque ciel qu'elles aient vu le jour. De ces deux excès, le premier se condamne de lui-même el il ne se généraliserait pas sans gravement nuire à notre bon renom clans l'ordre de l'intelligence. Le second invoque en sa faveur des considérations nobles et spécieuses ; il s'autorise d'un principe juste et nécessaire : la distinction des genres.
Mais la question est de savoir si ce principe peut être appliqué ici sans réserve et s'il n'y a pas pro digalité à en accorder le bénéfice à un Allemand sur son seul titre de métaphysicien fameux. La question est de savoir si un Allemand qui pense n'est pas plus suspect qu'un autre de penser sans désintéressement. L'exemple de Fichte est bien significatif, et d'autant plus qu'à cette doctrine qui aboutit à faire des Allemands les organes de 'a Divinité et des Français (les lecteurs des Discours à la nation allemande peuvent témoigner que je
n'exagère rien) les suppôts du Diable, son trouble esprit donne sans effort et sans malaise, couleude vue transcendante et de déduction rationnelle. On va me dire que là même gît la preuve de sa bonne foi. Je n'en doute point. Mais aussi son cas n'en est-il que plus fâcheux, tout au moins plus compromettant pour l'Allemagne. Voilà un homme qu'elle célèbre comme un haut génie philosophi que et chez lequel il est trop manifeste que la raison ne possédait pas à l'égard de la sensibilité et de la passion cette indépendance de vue et de jugement où se reconnaissent les têtes véritablement civilisées, les âmes véritablement policées. Je de mande si l'exemple de l'illustre Fichte est exceptionnel ou s'il ne représenterait pas une modalité fréquente et relativement normale de la pensée en Allemagne. S'il en est ainsi, il faudra distinguer, parmi les Allemands qui ohî fait profession de penser et acquis à ce titre une influence, ceux qui, plus sensibles au plaisir de la pensée même, l'on: exercée en vue du vrai et ceux qui, plus sensibles à autre chose et l'intellect encore mal dégagé des vapeurs de l'inconscient et des suggestions de l'instinct, ont mis leur pensée au service, non de la vérité, mais d'un intérêt, que ce soit l'intérêt national ou un autre.
La présente étude aura notamment pour objet de préciser et d'approfondir cette distinction eh en
LE GERMANISME El LESPRIT HUMAIN 11
proposant quelques applications caractéristique?. Si je disais qu'elle offre un aperçu de l'influence intellectuelle de L'Allemagne au xixe siècle, on. me trouverait, follement ambitieux. Mais aussi n'ai-je point la prétention d'embrasser cette question immense. Je voudrais seulement en toucher un point, assez central, il est vrai.
La position et l'action de l'Allemagne dans le commerce intellectuel des peuples ont un caractère très singulier. Elle est dans cet ordre de choses la dernière venue des nations européennes. Demeurée à peu près étrangère au mouvement de la Renaissance d'où est parti l'essor de la science, de la philosophie et des littératures modernes, elle a depuis la fin du moyen-âge, passé trois siècles à végéter. Les hommes éminents qu'elle a produits pendant cette période et dont le plus grand est Leibniz, sont allés chercher au dehors la culture que nul n'eût songé à se procurer chez soi. Ils n'ont pas trouvé dans leur langue un instrument d'expression et de communication pour leur pensée. Ils ont écrit et parfois très bien écrit en français et en latin, ce qui suppose, en vertu des intimes rapports de la pensée avec le langage, une éducation classique de l'intelligence. Ils sont de-
meures des isolés dans leur nation. Sauf la tardive diffusion du leibnitzianisme dans les Universités par les soins de Wolf, il n'apparaît alors en Allemagne aucun de ces mouvements collectifs d'idées, de ces groupements littéraires et philosophiques, de ces écoles, comme la France et l'Angleterre en voient se succéder sans interruption. Dans ce que nos pères appelaient la république universelle des lettres l'Allemagne est comme une vaste province inhabitée. Rien ne caractérise mieux sa situation et son rang, que le mépris de Frédéric II, professant qu'il n'y a de culture et de politesse que françaises et le zèle d'élèves avec lequel tous les princes aile mands ordonnent chez eux l'imitation de notre théâtre, de nos arts, de nos monuments, de nos jardins.
Dans la seconde moitié du xviii8 siècle, tout change. C'est un réveil général et rapide. La période de cinquante aimées qui voit naître la critique de Lessing, la philosophie de Kant, l'œuvre de Gothe et de Schiller, les travaux de Herder (pour ne citer que les noms les plus grands), nous donne un spectacle de fécondité exubérante dans tous les genres de la littérature et de la pensée. On croirait que quelque obstacle qui depuis des siècles condamnait à une stérilité accidentelle un champ fertile, a été levé subitement.
Ce qu'il importe de remarquer, c'est que ce ré-
veil, par la bouche de la plupart de ses représentants (non point par celle de Gœthe), s'affirme comme une émancipation absolue, et l'affirmation se fera, avec les années, de plus en plus radicale el audacieuse, surtout après les guerres de la Révolution et de l'Empire. Les Allemands ne veulent pas être des élèves qui, à force d'avoir étudié leurs maîtres, se seraient rendus capables d'exceller à leur tour et de devenir peut-être les premiers dans l'art de ces maîtres. Ils tiennent pour une erreur profonde d'en avoir jusque-là reçu de l'étranger. Ils découvrent en eux-mêmes d'inépuisables ressources de création originale, ils ne peuvent mieux faire que tirer tout de leur propre fond et livrer toute la place aux floraisons spontanées de leur naturel. Leur long retard sur les autres peuples, ils le tournent en sujet d'orgueil. Ils l'interprètent à la lumière (ou à l'obscurité) de Rousseau, dont les conceptions ont trouvé chez eux un crédit énorme et les ont littéralement révélés à eux-mêmes. Ils le présentent comme une cause et un effet tout à la fois de leur supériorité. Tandis que l'esprit des nations policées se laissait rétrécir et gâter par les règles artificielles de la civilisation et les disciplines d'école, les Allemands gardaient le contact de la nature ; ils demeuraient le peuple primitif et originaire, le peuple vierge, Uruolk. Or, la nature est bonne, elle est le bien, elle est le vrai, elle
est divine. Elle verse à ses fils des inspirations, elle leur communique des intuitions inaccessibles pour une humanité séparée d'elle par toute l'étendue de l'héritage gréco-latin. De là, la portée unique de l'esprit allemand. Il voit beaucoup plus loin et plus profond que l'esprit des autres peuples, il est inimitable pour pénétrer dans les ténèbres sacrées qui enveloppent les principes absolus des choses ef déduire de ceux-ci des vues poéticoseientiliques sur l'économie et la génération universelle du cosmos, pour comprendre l'âme et le génie des vieilles races humaines et la philosophie de l'histoire (dont sa position de peuple quasi divin lui fait, au demeurant, dominer les perspectives) pour ramener la religion à son essence « pure » en la dégageant de ses formes contingentes...
Chose étonnante ! Cette prétention (je l'expose, on le voit bien, telle qu'elle se présente et s'expose elle-même) n'a pas trouvé dans son caractère d'anomalie considérable un obstacle à son succès. Hors de l'Allemagne, et tout particulièrement en France elle a suscité le plus ample écho. Mme de Staël, Victor Cousin, Michelet, Quinet, Pierre Leroux, Taine, Renan y ont adhéré dans la plus large mesure. Ils se sont inclinés devant l'esprit germanique ; ils l'ont célébré avec des expressions qui paraîtraient aujourd'hui fabuleuses ; ils y ont vu une sorte de révélation nouvelle. Grâce à de tels
hérauts, l'influence intellectuelle de l'Allemagne s'est répondue sur l'Europe du xixe siècle. Ils ont admis que de l'Allemagne moderne coulait pour la philosophie, la religion, la poésie, le sens historique une incomparable source de renouvellement. N'y eut-t-il là de leur part qu'illusion ? Celui qui en jugerait ainsi devrait tout au moins admettre qu'une illusion d'une telle envergure est un fait important et puissant dont il s'agit de rendre raison et qu'on ne peut combattre avec utilité ou corriger avec sagesse qu'autant qu'on l'a bien compris.
C'est dans cette question que je voudrais porter quelque clarté en définissant l'esprit germanique, non dans les termes mythiques et mystiques dont se sont servis les Allemands, mais en termes approuvés par la nature et la raison. Mais quelle question étrange ! L'esprit germanique, ce n'est nas seulement certaines dispositions de tempérament et d'humeur propres aux Germains et qui viennent chez eux colorer les idées et les sentiments communs aux diverses nations et races civilisées. Il le faut entendre, il le faut définir substantiellement. On fait consister cet esprit dans un fond d'idées et de sentiments. Il y aurait des idées et des sentiments allemands par eux mêmes et qui n'auraient pas existé, si cette combinaison de la nature humaine qui s'appelle l'Allemand n'exis-
tait pas. La fortune de cette conception a produit une conséquence qui fût apparue monstrueuse à un Français du xvne siècle, formé à l'école de Descartes et que l'on pourrait appeler la nationalisation de l'esprit. Jusque-là, on n'ignorait pas, sans doute, que chaque groupement humain, a dans sa manière de sentir, dans sa constitution morale des particularités qui se marquent dans la physionomie de ses œuvres intellectuelles et leur communiquent une certaine saveur distincte. Mais, l'attention ne se portait que de façon très secondaire sur cet élément aussi précieux qu'obscur et l'on ne recherchait pas tant ce qu'un ouvrage ou un génie français ou anglais avaient de français ou d'anglais, que ce qu'ils avaient d'universel. Faire le contraire eût semblé aussi opposé au véritable ordre des choses que de dresser une fleur la corolle eu bas, et la tige en l'air. Mais, du moment que les Allemands rattachaient à leur nationalité un génie spécial, les autres nationalités ne voulurent pas demeurer en reste et l'on se mit notamment ù parler beaucoup plus qu'il n'était de mode autrefois de l'esprit français et du génie français. On en fît comme un modèle idéal composé par la nature elle-même et sur lequel il fallait se façonner, auquel il fallait revenir. On chercha des inspirations et directions dans « l'inconscient » français, on abusa de « la tradition », et ce nationalisme intel-
lectuel, où l'on était un peu conduit cl comme réduit par l'Allemagne, devint un moyen de réaction et de défense contre l'oppression de l'influence germanique. Comme tel, il a pu rendre d'indis pensables services, mais momentanés, limités, négatifs seulement, en opposant un hôlà ! à la germanisation envahissante. 11 ne saurait avoir le dernier mot, ni emporter la victoire ; car il place la lutte sur un terrain défavorable pour les Français. L'esprit français est universel et humain ou il n'est pas. On est allé jusqu'à vouloir forger une « philosophie française », comme si la gloire de la France n'était pas d'avoir produit avec Montaigne, Pascal, Descartes, Voltaire une philosophie qui doit être également entendue partout où il y a intelligence et expérience humaines. Ce caractère universel diminue-t-il chez ces grands génies le caractère national ? Qui oserait le prétendre ? Ne trouvons-nous pas en eux comme un triple extrait de tempérament et de feu français et toute la vigueur, tout l'éclat de séductions qui ne sont que françaises (1) ?
(1) Ce qu'on appela pendant quelques années du xix6 siècle « la Philosophie française » était un composé doctrinal assez hétéroclite où il entrait une forte dose de Schelling.