GIFFARD AUX TUILERIES
Jamais, je crois, les opinions ne furent plus diverses qu'au moment de ce passage encore menaçant de la tempête au calme. Outre ceux qui étaient embarrassés pour avoir une opinion, et qui , comme moi, flottaient de l'une à l'autre , on distinguait le constitutionnel monarchique , le républicain, l'ami de l'empire, l'ennemi des étrangers, l'amant de la gloire militaire, le fanatique du pouvoir absolu , le fanatique religieux , le fanatique des idées phi-
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losopliiques, l'ami des privilèges, le défenseur des abus par effroi des révolutions , l'ami des nouveautés par esprit de turbulence ; et je n'ai parlé que des opinions sincères : que serait-ce s'il me fallait entrer dans le détail de toutes les opinions hypocrites, affectées , jouées par ceux qui les professaient? Ah ! dans un tel conflit, dans un tel chaos, les hommes ne devraient-ils pas s'entendre , quand ce ne serait que pour reconnaître qu'ils ne s'entendent pas , et, chacun faisant quelque sacrifice sur son opinion , tâcher d'arriver à des institutions unanimement consenties? Est-ce donc si difficile? Oui, car nous sommes tous, et loujours passionnés. Et cependant , y a-t-il donc une si grande différence entre un libéral royaliste et un royaliste constitutionnel? Or, tous les hommes sensés sont de l'une de ces deux classes, ou prêts à s'y ranimer. Ah î si au lieu de flatter tantôt les uns, tantôt les autres, au lieu de les gouverner par le brusque mouvement d'une bascule ,
on cherchait à ét.nbllr entre eux le sage équihbre d'une balance!... Que sait-on?
peut-être on réussirait... Je crus de mon intérêt de me jeter parmi les purs.
Le jour de l'entrée du roi , j'avais aperçu le marquis de Rinville dans le cortège ; il avait une figure radieuse , il joignait les mains , levait les yeux au ciel , il pleurait de plaisir. 11 m'avait vu, il m'avait reconnu , il m'avait fait de la main un signe amical. «Bon! m'étais-je dit, il n'a plus « aucune défiance contre moi. Voilà mon » protecteur revenu: il me tirera d'embar- » ras. » Lorsque je me présentai chez lui, monsieur le marquis achevait de s'habiller pour aller bien vite au Te Deum qu'on devait chanter à Notre-Dame. Il vint à moi, il m'embrassa : dans ces premiers momens, il embrassait tout le monde. De lui-même , il me promit ses bons offices ; il me demanda des nouvelles de son fils ; mais à peine se donna-t-il le temps d'entendre ma réponse et mes remercîmens.
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Il était si pressé ! Il me dit en courant de revenir le lendemain matin.
Comme je sortais enchanté de chez le marquis, je rencontrai un des anciens habitués de mon café. C'était un de ceux qui , avant le vingt mars, venaient tous les jours lire les journaux étalés sur mes tables depuis midi. Il avait une petite place subalterne aux Tuileries, qui lui valait un petit logement sous les combles : il revenait de Gand. Lui aussi ne manqua pas de m'embrasser avec transport : il ne doutait pas de mes bons sentimens. Combien il s'attendrit sur mes malheurs! «Ah! mon » cher, me dit-il, tous les honnêtes gens » n'ont-ils pas été plus ou moins frappés V dans ces temps déplorables ? Mais je n peux, je veux vous être utile. Eh par- >) bleu! faites-moi l'amitié de venir au- )> jourd'hui dîner chez moi ; vous y trou- » verez bonne compagnie. » Sous tous les gouvernemens, les gens qui habitent les petits apparlemens des palais sont ein-
pressés de vous inviter à dîner. Je n'étais pas homme à refuser l'invitation. « Suis-je assez heureux? me disais-je ; me » voilà encore un autre protecteur. Je w n'étais que par intérim dans la maison » de l'empereur; il est possible qu'avant » peu , je sois en pied dans la maison du » roi. »
En arrivant chez ce nouveau protecteur, je reconnus l'appartement : c'était le même où j'avais dîné plusieurs fois, il y avait onze ou douze ans , et qui alors était occupé par mon ami Philippe, l'un des maîtres d'hdtel du premier copsul , et mon protecteur de ce temps-là. Il y avait encore une partie du même mobilier. Les fenêtres donnaient sur le jardin ;nous vîmes une foule d'hommes et de femmes accourus de tous les quartiers de Paris pour célébrer le retour du roi ; ils chantaient , ils dansaient. Ces danses, ces chants formaient un spectacle aussi varié qu'agréable : tout en le contemplant , je me sour
vins que la veille il y avait eu des violences exercées contre d'autres par ces gens qui se réjouissaient. Le maître et les convives étaient des hommes fort honnêtes , bons pour leur famille, excellens amis, d'un commerce sûr ; mais que je les trouvai ardens , exaspérés , haineux et vindicatifs dans leurs opinions politiques! Je crus devoir m'exprimer comme eux : on admirait moa bruyant royalisme, et déjà je me félicitais d'être vu de très-bon œil dans cette petite cour réunie sous les combles du château.
« Tout va bien, me dit mon protecteur. » Il y a plusieurs places vacantes dans la a maison par suite d'infâmes défections; » il faut absolument que nous vous en fasw sions avoir une ou dans la bouche, ou >^ dans les écuries, ou dans le service de » la chambre. » Je ne me sentais pas de joie; j'étais propre à tout; je me voyais déjà sous-écuyer, porte-manteau ou go* beiet du roi^
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Après dîner, il vint des visites : un homme bien poudré, bien coiffé, vêtu presque aussi ridiculement que le vieux vicomte de Rinvllle, entra au salon, la figure riante. Il salua gracieusement chacun des assistans; puis tout à coup, quand il en vint à moi, il parut saisi de surprise , devint sombre, et me fit un quart de salut aussi impertinent que glacial. Bientôt, tout en continuant de me regarder, ou plutôt en me toisant des pieds à la tête, il parla tout bas au maître du logis. Celui-ci , en me regardant à son tour d'un air mécontent, se mit à chuchoter avec plusieurs personnes; et à l'instant même voilà tous les yeux fixés sur moi. J'étais fort embarrassé de ma contenance; la conversation générale avait cessé; il n'y avait plus que des colloques particuliers dont il me paraissait évident que j'étais l'objet. Je m'approchai de mon protecteur pour lui adresser de nouveau mes remercîmens. « Oh !
» rien n'est fait encore , » me dit-il d'un
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ton sec, « je vous préviens qu'on sera très- » sévère sur les choix ; nous ne voulons » admettre que des hommes d'une fidélité » à toute épreuve. » Confondu, je me gardai de répliquer. Il alla s'asseoir de fort mauvaise humeur dans un coin du salon. A ce moment, on apporta des glaces sur un plateau; j'avançais la main pour en prendre une, lorsqu'un parent du maître, me tirant à part, me dit avec beaucoup de douceur et de politesse, et en cherchant ses paroles . « N'auriez-vous pas dû » sentir, monsieur , que vous n'êtes pas à » votre place dans cette maison ? Je suis » chargé par mon cousin de vous prier » de vouloir bien vous retirer... par égard » pour lui... et pour sa société. » Depuis quelques momens, j'étais trop mal à mon aise pour que ce petit compliment n'achevât pas de me troubler : je regardai le maître qui, tout en dégustant une glace, examinait lui-même d'un air inquiet comment je prendrais la chose. I^e cousin , après m'a-
voir parlé, craignant que je ne me fâchasse, voulait s'éloigner; je le retins, et avec la même politesse, je lui demandai de quel crime on m'accusait. Il toussa, roula les yeux en jouant avec son jabot; a l'Ai] » bon Dieu ! » me disais-je en attendant sa réponse , « quelle révélation est donc » venu faire ce visiteur si gracieux pour » tout le monde excepté pour moi ? Pourvu » qu'il n'ait pas dit que j'ai été héraut » d'armes ! » C'était bien pis : j'étais reconnu pour l'homme qui avait allumé le premier cierge à l'enterrement de l'actrice. Je ne répliquai point ; je pris mon chapeau qui heureusement était près de la porte, et je m'esquivai.
Le marquis de Rinville était le seul protecteur qui me restât. Le lendemain je m'empressai de me rendre chez lui. Je tremblais d'être bientôt signalé par tout Paris; il importait que M. de Rinville m'obtînt bien vite une petite place, non pas à Paris, mais en province, comme il
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1-avait déjà fait. Là du moins, je ne serai pas connu pour avoir joue plus d'un rôle fâcheux depuis la restauration.
Le marquis était déjà sorti, mais il devait bientôt rentrer ; je résolus de l'attendre. Je trouvai dans son salon une daim encore jeune et belle : elle avait beaucoup de douceur dans les traits; sa parure était d'un goût exquis. Un riche cachemire, un chapeau rose, une robe d'une blancheur éblouissante donnaient à tout son extérieur quelque chose de noble, d'aimable, d'enchanteur. Je présumai que c'était quelque femme de qualité, baronne, comtesse ou marquise. Nous causâmes , et je remarquai que la douceur de sa voix répondait à la douceur de sa physionomie. Je lui parlai du bonheur qu'allaient faire naître en France la paix et l'oubli de nos querelles. A l'instant, la voilà qui s'enflamme; elle me parle de la nécessité de sévir , de punir, de se venger. Sa voix devient aigre : « Monsieur, me dit-elle enfin , tout n'ira
» bien que lorsqu'on aura pendu tous les » jacobins. » A ce propos.^ épouvanté jo regardais cette femme, et je croyais voin sous cette physionomie si douce, sous cette parure si élégante , une de nos furies de révolution.
Le marquis parut : il courut vers la dame avec cet air de galanterie empressée qui appartient à tous les seigneurs de l'ancienne cour. Ses regards se tournèrent sur moi, et il me sembla qu'ils prenaient une teinte de courroux, et d'indignation. Il causa quelque temps avec la dame qui , disait-elie, n'avait qu'un mot à lui dire : elle ne voulut pas entrer dans son cabinet ; j'étais dans ua coin du salon. Ils parlaient bas; il me sembla que la dame mettait dans ses discours beaucoup d'ame ; que même elle s'attendrissait, et qu'elle était prête à pleurer. Quelques mots parvinrent jusqu'à moi. « jMon cher marquis, disait- » elle, vous savez si je suis bonne mère; y je regarderais cet événement comme le
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» plus heureux de ma vie. » Elle sortit ; le marquis lui donna la main jusqu'à sa voiture : il revint à moi. Hélas! j'avais perdu mon unique protecteur. C'est en vain que je m'étais hâté de venir le voir; il savait tout : on lui avait tout révélé , et que j'avais été héraut d'armes , et que j'avais allumé les cierges. Il me déclara que nonseulement il ne ferait rien pour moi ; mais (ju'il me conseillait de rester tranquille, si je ne voulais pas qu'il me dénonçât comme un ennemi du gouvernement.
Abandonné de tout le monde, je ne perdis pas courage , et je me fis dévot.
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