‹ Le Gilblas de la révolution; (volume 5)Chapitre 17 sur 23 · JUIN ET JUILLET · texte numérisé non relu

JUIN ET JUILLET

Je me disposais à partir pour l'armée.

Grâce à mes protections, je devais voyager fort commodément dans un bon cabriolet de poste, avec un des valets de cbambre de sa majesté, qui accompagnait des fourgons chargés de provisions de toute espèce pour l'empereur.

J'étais encore à Paris lorsqu'on reçut les premières nouvelles des opérations militaires : elles annonçaient des victoires. Je sentis redoubler mon enthousiasme pour Napoléon.

On attendait avec impatience des détails; trois jours se passent; tout à coup, le jour

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même où je devais me mettre en route ^ on apprend que l'empereur est descendu le matin au palais de l'Elysée ; et déjà les bruits les'plus fâcheux circulent. Pour, quoi faut-il que cette fois, les bruits de ville n'aient pa,s même atteint la yérité? Quand on sut que Bonaparte s'était hâté de quitter le champ de bataille pour arriver à Paris, il y eut comme un soulèvement général. A son retour de l'île d'Elbe, que d'amis! A son retour de Waterloo, que d'ennemis! J'étais indigné comme tout le monde... encore plus indigné que tout le monde.

Adieu mon emploi dans les vivres! adieu mon voyage avec les fourgons impériaux !... Adieu mon installation définitive dans la maison de sa majesté , ou dans celle à\\n des princes de sa famille! Il est donc décidé que je me verrai toujours sur le point d'être heureux , et que les événemens publics viendront toujours renverser mes espérances !

I^Iais à peine Bonaparte a-t-il été foicé

d'abdiquer une seconde fois, que beaucoup^ le plaignent, beaucoup le regrettent; et moi , bon liomme , oubliant mes propres infortunes, je me joins à ses derniers partisans. Hélas! disais -je, l'empire ne lui sera donc revenu que par intérim^ comme à moi ma place de liéraut d'armes !

Depuis la funeste bataille, madame Lqfèvre et Rose n'avaient recii aucunes nouvelles de Henri. Tant de Français avaient péri dans cette sanglante journée ! « Henri ! » mon cher Henri ! s'écriait madame Le- » fèvre , je ne te reverrai plus. » La pauvre Rose cherchait à calmer les inquiétudes de sa mère. « Au milieu d'une déroute, a-t-il » pu nous écrire? Peut-être est-il blessé? » Peut-être est-il prisonnier?» Puis, soudain , s'arrêtant avec effroi : « O Dieu î y> Henri prisonnier 1 Henri blessé 1 et il :» faut que nous envisagions ces horribles » idées comme les moins affreux des mal- » heurs qui nous soient arrivés! » Sa mère alors cherchait h son tour à lui donner

quelque espoir, et en essayant de consoler sa fille, elle en revenait bientôt elle-même à se désespérer.

Quelle fut la surprise, quel fut le bon-' beur de madame Lefèvre et de Rose, lorsqu'un matin elles virent entrer Henri! Il avait combattu glorieusement; son corps avait tenu jusqu'à la dernière extrémité. Il était du petit nombre de ceux qui s'étaient retirés en bon ordre. Il avait écrit; ses lettres n'étaient point parvenues. Il n'avait qu'un instant à donner à sa tante et à sa cousine; il les embrassa, jura de nouveau à Rose le plus constant amour, et se bâta de rejoindre son régiment qui allait prendre position dans les plaines de Montrouge.

Kose et madame Lefèvre revirent encore une fois Henri. Après la capitulation, ii'vint leur faire de tristes adieux, et suivit l'armée dans ses cantonnemens subies bords de la Loire.

^ Les troupes étrangères occupèrent Pa-

ris. Oh ! cette fois , leur attitiule était sojiibre et menaçante; toute la population était morne , inquiète , consternée. Les deux chambres et le gouvernement provisoire ont cessé leurs fonctions. C'en est fait ; il n'existe plus une seule autorité française; ce sont les Prussiens, ce sont les xlnglais qui commandent 1 la France va-t-elle devenir une province allemande?

Avec quelle anxiété j'envisageais la situation de mon pays et ma situation particulière!... lorsque soudain on apprend que le roi approche de la capitale. « Ah ! res- «pirons » , me dis-je, et me voilà redevenu royaliste. Quoiqu'on eût été à peine averti de l'arrivée du roi , une foule immense se porta sur son passage. L'espérance, la* joie ontrsuccédé à l'inquiétude, à l'abattement. Je partageais les transports de tous les citoyens; et cependant je pensais avec une espèce de stupéfaction aux brusques changemens que les événemens amenaient dans les hommes et dans les choses. Je me sou-

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vins du contraste énorme qui avait existé trois mois auparavant entre le Moniteur du dix-neuf mars, et celui du vingt. «Et ce ma- » tin! me disais-je, jusqu'à neuf heures, une » cocarde blanche eût été un arrêt de pro- » scription ; à midi , la cocarde blanche sur » tous les chapeaux! » J'aperçus Durosay, j'allai à lui. « Eh ! eh ! me dit-il , le petit » crédit que j'avais retrouvé, va s'évanouir » de nouveau ; je ne m'en plaindrai pas si » c'est pour le bien général. » Il était avec cinq ou six amis; il me proposa de venir dîner avec eux. « Allons aux Champs-Elyj» sées, nous dit Durosay; je suis curieux » de voir où en est l'enseigne de mon trai- » teur du Jardin Royal.»

Au moment où nous arrivâmes, un peintre travaillait à l'enseigne, et achevait de substituer les mots de jardin royal à ceux ^Q jardin impériaL «Eh bien ! dit » Durosay, les deux dernières lettres se » trouvent de tous les régimes. » II y avait parmi' les convives le machiniste en chef

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de je ne sais quel théâtre. Cette histoire de changement d'enseigne conduisit cet homme, excellent royaliste d'ailleurs, à nous raconter les métamorphoses d'un très-beau lustre qui éclairait le théâtre où il était employé. « Il y a quinze mq^s et quelques » jours, nousdit-iL, mon lustre était couw ronné par une belle guirlande d'étoiles » d'or. Au 3i mars i8i4î nous avons rem- » placé la couronne d'étoiles par une belle » couronne de fleurs de lis d'or. Il y a trois » mois, il nous a fallu ôter le^ fleurs de lis » et replacer les étoiles. Savez -vous ce que » j'ai fait aujourd'hui? j'ai commandé au M doreur une belle couronntt^en rosaces. y Cela ne peut offusquer personne. » Je pensai à mon bel habit de héraut d'armes. Qui sait s'il n'a pas été d'abord parsemé d'abeilles, ensuite de fleurs de lis, et ensuite d'abeilles, toujours en or?

« Connaissez-vous , nous dit un autre » convive, un monsieur de Saint-Albe ?

» c'est un homme qui, depuis trente ans,

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» a toujours été eu place. Avant la révo- » lution, c'était monsieur le comte de » Saint-Albe; en 1792 , ce n'était plus que » M. de Saint-Albe; bientôt il fut le ci- » toyen Saint-Albe, puis le citoyen Albe tout » court; il reprit ensuite le nom de M. de » Saint-Albe, et depuis Tempire, il est re- » devenu monsieur le comte.» Aprèsdîner nous traversâmes la place Louis XV; je racontai à mes amis l'bistoire du petit âne savant à qui l'on faisait dire tour à tour : « vive Napû'épn, vive l'empereur de Russie. » Nous arrivâmes au Carrousel; nous examinions sur l'arc de triomphe ce quadrige, ces daevaux de Corinthe attelés au char de la Victoire. Déjà le bruit courait que les étrangers allaient nous ravir tous ces chefs-d'œuvre des arts , dont plusieurs nous avaient été cédés par des capitulations. « Ces chevaux en seront sans doute, nous » dit Durosay ; voilà trente ou quarante » siècles qu'on les promène des villes con- » quises dans les villes conquérantes; ils

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» ne sont peut-être pas encore au terme )) de leurs courses triomphales! » Helas!» pensais-je à part moi, « n'ai-jepas changé )) encore plus souvent que Tenseigne du » traiteur, que le lustre du machiniste, » que le comte de Saint-Albe , que le petit V ane et même que le Moniteur? dans le )) court espace de ma vie, n'ai-je pas fait » encore plus de promenades que les che- » vaux de Corinlhe ? »

Nous aperçûmes dans la cour des Fontaines Jérôme Grindat qui chantait de nouveau : /^ii^e Henri quatre. Bientôt après , il chanta : Ou peut-on être mieux quau sein de sajamille? Ce dernier air, il l'avait appliqué à tous les régimes; il l'avait chanté sous l'empire, à la première restauration et pendant les cent jours.

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