‹ Le Gilblas de la révolution; (volume 5)Chapitre 7 sur 23 · LES VISITES DU JOUR DE L'AN · texte numérisé non relu

LES VISITES DU JOUR DE L'AN

Henri n'osait plus se présenter chez son père. Il lui écrivit; ses lettres restèrent sans réponse. Le 3i décembre i8i4, il lui écrivit de nouveau. Il tremblait que sa lettre n'eût le sort des précédentes; mais soit que le temps eût calmé la colère du marquis , soit qu'il pensât que dans la circonstance, il ne pouvait se dispenser de recevoir les hommages de son fils , il fit dire au jeune homme que le lendemain matin, premier janvier, il le recevrait. Avec quelle joie Henri courut chez son père !

Le marquis n'était pas chez lui; mais ses gens avaient l'ordre de faire attendre

Henri. Bientôt M. de Rinville parut en grand habit brodé. Il venait de présenter ses vœux au roi et à la famille royale. Le marquis , à l'aspect de son fils qui , selon lui, avait mérité qu'il lui interdît sa présence , sembla éprouver quelque hésitation. Bientôt, cédant à son affection et à la bonté de son cœur, il lui ouvrit ses bras, et Henri s'y précipita. Qu'il était heureux d'avoir recouvré l'amitié de son père!

Après les premiers mots de tendresse et les vœux réciproques de bonheur qu'ils s'adressèrent selon l'usage du jour, le marquis , ravi de la réception flatteuse que l'on venait de lui faire au château , s'empressa d'en raconter à son fils tous les détails avec complaisance , avec joie , avec orgueil. Il avait cru remarquer de l'embarras , de l'inquiétude dans la contenance des seigneurs et des généraux de Bonaparte. Ils avaient bien l'attention de sourire ; il faut toujours avoir la figure riante à la cour; mais leur sourire annonçait de la contrainte. « Ils

» étaient si fiers du temps de leur maître , »

disait le marquis , u ils semblaient nous

» regarder en pitié , nous autres chambel-

)) lans; maintenant c'est à nous, vrais

)) gentilshommes , seigneurs de Tancien

» temps , dont quelques-uns comme moi ,

» seigneurs sous tous les régimes , c'est

» à nous qu'il appartient d'avoir la mine

)) haute , et de prendre en pitié ces ducs •

» et ces comtes de fraîche date. C'en est

» fait , continua-t-il , toute la France

)) se prononce ; tout le monde est pour

)) nous. Pourquoi faut-il qu'il y ait encore

» quelques obstinés, et que mon fils soit du

)) nombre. Ah ! si tu voulais penser comme

» moi!... » — ce Mon père, » reprit Henri

avec douceur , « rappelez-vous notre con-

» ventioR.» — «C'est juste,» dit le marquis

en soupirant, « changeons de discours. »

Alors, Henri demanda timidement à

son père la permission de lui offrir ses

étrennes; ce serait un grand bonheur

pour lui, si elles pouvaient être agréables

à M. de Rinville. Le père enchanté répondit que tout ce qui lui viendrait de son fds ne pouvait manquer de lui être agréable,... à moins cependant que ce ne fût une brochure révolutionnaire. Le fds tira de sa poche des tablettes en maroquin qu'il pria son père d'accepter. Il lui indiqua un léger ressort qui découvrit un double-fonds, et le marquis y vit un portrait de femme en miniature; c'était celui de Thérèse, de la mère de Henri. Il était d'une ressemblance parfaite. Le marquis étonne, touché jusqu'aux larmes en contemplant le portrait de cette femme qu'il avait aimée, qu'il avait trompée , remercia vivement son fils du cadeau bien précieux qu'il lui faisait ; puis il lui demanda comment il était parvenu à se procurer un portrait si ressemblant de ce cher objet qui n'existait plus. Henri raconta qu'ayant , disait-on , beaucoup de traits de sa mère , sa tante madame Lefèvre ressemblant beaucoup à sa sœur , et pouvant donner

d'ailleurs les indications les plus précises , il avait prié sa cousine Rose, la fille de madame Lefèvre , qui apprenait le dessin dès sa plus tendre enfance, de vouloir bien entreprendre le portrait de Thérèse ; que la jeune fille y avait mis beaucoup de complaisance , beaucoup de patience , et qu'enfin elle croyait avoir réussi. « Oui , » oui, sans doute , elle a bien réussi , » dit le marquis en contemplant de nouveau le portrait. « Oui , la voilà. Pauvre Thérèse ! » que j'ai eu de torts envers elle! Puis-je » m'en repentir? je leur dois mon fils....» Alors , reprenant son ton ordinairement léger : « En effet, tu ressembles beaucoup à )) ta mère , et madame Lefèvre ressemblait » beaucoup à sa sœur; est-elle encore » jolie, cette brave madame Lefèvre qui )) servait si bien de duègne à Thérèse , et » que je me faisais un si grand plaisir de » tromper.» — «Oui, oui, mon père, » fort jolie... et bonne!... mais c'est sa filie , w ma cousine Rose qu'il faut voir, et qui

» véritablement est belle,... charmante,.., » céleste.... Je ne saurais trouver une épi- » thète qui pût vous en donner une idée. » Le marquis n'entendit pas ces paroles de son fils; il ne pouvait détacher son attention de la miniature qu'il tenait. Tout à coup prenant la main de Henri : « Mon » ami, lui dit- il, tu m'as donné des » étrennes qui me sont bien douces : puis- » sent celles que je vais t'offrir avoir quel- » que prix à tes yeux. » Alors, malgré l'approche de la cinquantaine, montant encore assez lestement sur une chaise, il détacha un portrait qui décorait l'alcove de sa chambre à coucher. C'était le sien. Il était en grand uniforme de chambellan de Bonaparte. « Tiens, dit-il à son fils; l'uni- )) forme ne te plaira peut-être pas beaucoup; » il ne me plaît plus beaucoup à moi-même. » Je t'autorise à prier ta petite cousine » Rose de le changer. Tous les matins , en )) considérant mon portrait , dis-toi bien )> que le marquis de Rinville a pour toi

» une amitié toute paternelle. » Henri sortit pénétré de la tendresse et des bontés de son père.

J'ai toujours aimé l'usage des visites du jour de l'an, malgré toutes les épigrammes qu'on a faites contre elles. Mais ce sont les visites de famille que j'aime bien plutôt que les visites d'étiquette. J'aime les devoirs que semblent s'imposer ce jour-là des parens, des amis, sans y mettre aucun autre intérêt que celui de se voir et de s'adresser des vœux réciproques. J'aime à voir la joie des enfans, le bonheur des subalternes qui reçoivent des étrennes, et le contentement des marchands qui en vendent. A l'exception de quelques esprits chagrins qui s'affligent que les inimitiés soient suspendues même pour un jour, de quelques avares qui frémissent à l'idée des libéralités auxquelles ils sont condamnés, et de quelques envieux qui convoitent les cadeaux qu'on fait aux autres j tout le monde est de mon avis^ tout le monde

aime le jour de l'an. Comme on est affectueux le premier janvier ! J'ai vu tel homme qui ce jour-là aurait volontiers arrêté les passans pour les embrasser, et leur souhaiter une bonne année.

On n'avait pas encore perfectionné Tart de faire des visites en envoyant des cartes. D'ailleurs chez les ministres , chez les grands, l'étiquette commande, non point qu'on porte des cartes, mais qu'on s'inscrive sur une liste déposée chez le portier. Que dis-je, chez le portier? chez le suisse. Que dis-je , sur une liste? il y a une liste pour son excellence, il y a une liste pour madame, et il y en a une autre pour monsieur le secrétaire. J'ai toujours désiré savoir si ces personnages iinportans qui reçoivent tant de caries et sur les listes desquels il y a tant de noms inscrits, ont la curiosité de perdre leur temps à regarder ces listes et ces cartes. Oh ! oui , il y en a ; au moins faut-il que les visiteurs le croient.

Je fis un nombre considérable de visites, ToM. lY. 4

Je crus devoir cette marque de déférence à quelques-uns de mes habitués libéraux et à presque tous mes habitués royalistes. Sous l'empire, les ministres, les grands avaient l'habitude de recevoir le jour de l'an. Cette habitude se conserva cette première année chez plusieurs ministres et grands seigneurs ; quelques autres ne reçurent point. Ce fut un spectacle singulier de voir dans les salons des uns , et chez les suisses des autres , tous ces personnages de diverses opinions. Presque tous se connaissaient et pouvaient apprécier réciproquement la sincérité de leurs hommages. Aussi dans la loge des suisses, ils se regardaient avec inimitié, ou avec un rire moqueur. On voyait paraître à la file tous les préfets en congé et tous les préfets déplacés, les nouveaux officiers en fonctions et beaucoup d'officiers à la demi-solde , les sénateurs qui avaient été nommés pairs et les sénateurs qui avaient été éliminés. Plus d'un fonc-

DE LA RÉVOLUTION. "jS

lîoiinaire en activité se trouva inscrire son nom précisément au-dessous du nom de l'ex-fonctionnaire qu'il avait remplacé. Pour moi, comme je m'étais mis bien avec tout le monde , dans les nombreuses visites que je fis, je fus bien accueilli de tous ceux cbez qui je fus admis; chez tous les suisses je reçus des amitiés de ceux qui descendaient de voiture pour s'inscrire. Seulement, en présence des royalistes exagérés de ma connaissance , je me trouvais un peu embarrassé des politesses amicales de quelques bonapartistes trèsconnus qui venaient, en bel habit de cérémonie , faire des visites aux ministres du roi.

Le marquis se montra fort généreux envers moi ; il me donna pour mes étrenïies-^ la quittance de l'argent qu'il m'avait prêté. Cela fît compensation avec les belles étrennes que je m'étais cru obligé de donner à mademoiselle Amanda : c'était une parure complète en riches turquoises,

•yÔ LE GILBLAS

le diadème, les boucles d'oreille, les bracelets et le collier. Mon présent n'avait pas été fait sans calcul. Cette brillante parure devait encore rehausser l'éclat de ma dame de comptoir. Quelle avait été la joie, la reconnaissance de mademoiselle Amanda !

Elle se montrait douce, tendre, prévenante pour moi. Sans répondre précisément à mes propositions de mariage, elle y prêtait l'oreille avec plus de complaisance; elle ne m'appelait plus que son cher ami et jamais son cher tuteur.

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