‹ Le gouvernement dans la démocratie (volume 2)Chapitre 25 sur 147 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE SUFFRAGE UNIVERSEL

On invoque en faveur du suffrage universel divers motifs: les uns sont fondés et les autres ne le sont point.

Voler est, dit-on, pour l'homme un droit naturel, le complément indispensable de la liberté et l'attribut nécessaire de la personnalité humaine. Qui obéit à des lois qu'il n'a pas contribué à faire, est asservi.

Erreur. Voter n'est pas disposer de soi et agir librement; c'est prendre part au gouvernement et à l'administration des intérêts de tous. La première condition à l'exercice du droit de suffrage est donc la capacité de discerner quelles sont les lois favorables et à l'intérêt même de celui qui vote et à l'intérêt de tous. Est-ce que sur un navire les matelots, sous peine d'êlre esclaves, doivent, parleur vote, décider de la manœuvre?

Est-il probable qu'un enfant se blessera si on lui donne une arme, on se gardera de lui en remettre une entre les mains.

Est-il certain que des électeurs choisiront des mandataires qui compromettront les intérêts de leurs mandants et du pays, on ne devra pas leur accorder le suffrage. Il n'y a pas de droit au suicide.

Le plus grand bien du plus grand nombre est le but. Le meilleur moyen de l'atteindre est-il le suflrage universel, il devient légitime; c'est un droit. Si non, non.

l\ n'y a point de droit, contre le droit. Le droit c'est le che-

LE RÉGIME KLKCTOItAL

min direcl vers le bien général. Si le suffrage universel n'est pas ce chemin, il n'est pas un droit.

\.o droil «le voter n'est pas l'attribut nécessaire de lapersonnalité humaine, car on ne l'accorde ni aux femmes, ni aux mineurs, ni aux interdits, qui sont pourtant des êtres humains. Pourquoi le leur refuse-t-on? Parce qu'on suppose qu'ils en feront un mauvais usage.

Pour être bien chaussé, je m'adresse à un cordonnier; pour être bien habillé, à un tailleur ; pour être instruit, à un instituteur. Comment, pour choisir de bons gouvernants, en appellerai s- je à ceux qui n'ont aucune idée de ce qu'est un bon gouvernement?

L< s meilleures raisons à invoquer en faveur du suffrage universel sont celles-ci.

Et d'abord, c'est un mode de votation simple et définitif, qui rend inutiles les conditions de capacité toujours difficiles à formuler et à constater, et il met fin à toute revendication en cette matière.

Quand le peuple tout entier participe, par ses élus, à la confection des lois, il ne peut plus prétendre qu'elles sont faites au profit d'une caste ou d'une classe. S'il pâtit par suite de mauvaises lois, c'est qu'il a choisi de mauvais représentants ; il n'a qu'à en nommer de bons.

La bonne gestion des affaires publiques étant de l'intérêt de tous, il est désirable que tous y exerçent leur légitime part d'influence. Une classe non représentée est trop souvent une classe non défendue.

L'exercice du suffrage relève la dignité de l'homme. C'est ainsi qu'il devient et se sent citoyen. Il cesse d'être un sujet, du moment qu'une part de la souveraineté nationale lui appartient. Il sait qu'à cet égard il est l'égal des plus riches et des plus puissants : dans l'urne du scrutin, son bulletin vaut le leur.

Le suffrage universel est pour le peuple la meilleure école d'éducation politique. Il apprend à s'intéresser aux affaires de l'État; car il comprend que ce sont les siennes. En outre, les partis qui se disputent ses votes, s'adressant à lui, lui parlent des questions du jour, l'instruisent, parfois l'égarent, et l'entraînent, mais de toute façon le soulèvent au-dessus de son

LE SUFFRAGE UNIVERSEL

égoïsme habituel et de ses intérêts individuels. Ils l'entretiennent du dr i . de la justice, de la patrie, en un mot, des intérêts généraux. Alor , la politique, comme la religion, s'adresse à tous, en les transportant dans une sphère supérieure.

Yoilà de grands avantages. Mais, d'autre part, que d'objections! Je résume ce que m'écrivait à ce propos, peu de temps avant sa mo "t, un des fondateurs de l'unité italienne, l'ami de ses plus illustres citoyens, Fauteur d'une savante histoire des commencements de la république romaine, le sénateur Pantaleoni.

Le régime parlementaire avec le suffrage universel ou avec le scrutin trop largement ouvert aux masses, est la perte de la liberté, de Tordre et de la vraie civilisa(ion. £)ui, la société moderne marche vers des institutions démocratiques, dans ce sens que tout privilège de classe est devenu impossible ; que le gouvernement doit avoir pour premier devoir de veiller au bien-être de tous et surtout des plus pauvres ; que le chemin est ouvert à tous ceux qui sont capables d'avancer et de monter. Des forces irrésistibles poussent les sociétés modernes dans le sens de l'égalité. Mais il y a d'autres faits non moins généraux, non moins puissants, qui devraient entraîner l'ordre social dans une direction au bout de laquelle se réaliserait, non la domination des masses, mais la sélection dans le sens profond du mot, c'est-à-dire le triomphe de l'aristocratie véritable, comprise comme l'entendaient les Grecs : je veux dir»3 la prééminence des meilleurs.

Jamais nous n'avons eu plus besoin que maintenant d'hommes éminents pour gouverner les États, au milieu des dangers de toute sorte qui les assiègent. Des difficultés sans nombre résultent de la multiplicité croissante des attributions de nos gouvernements centralisés. Mais ce n'est là qu'un côté du problème.

Il faut ajouter les complications incessantes qui résultent des relations des grands pays entre eux, par suite de ces communications fréquentes et faciles qui préparent peut-être l'unité de l'espèce dans l'avenir, mais qui, en attendant, peuvent devenir des occasions de conflit. Tout est en mouvement et en transformation. La science mine ou renouvelle tout l'édifice •de vérités bâti par les siècles passés; le libre examen met tout

LE RÉGIME ÉLECTORAL

en doute. Chacun veut des changements, des améliorations, en un mol le progrès. L'idée que l'on puisse s'arrêter soulève des protestations el des colères. Il est donc évident que pour diriger les affaires publiques à notre époque, il faut bien plus de connaissances et de supériorité qu'autrefois. Il ne suffit pas à l'homme d'Étal d'apercevoir clairement le chemin à suivre sur cet océan agité et parsemé de tant d'écueils ; il lui faut encore assez de volonté, d'autorité et d'habileté pour imposer sa manière de voir à ses amis et au Parlement, toujours prêt à se dérober et à le renverser. Connaissez-vous beaucoup d'hommes en qui se trouve l'étoffe d'un grand ou même seulement, d'un bon ministre? Et la démocratie se figure qu'en appliquant son niveau égalitaire, elle fera surgir des gouvernail l s capables des rangs du peuple ou des hasards du scrutin. Quelle erreur ! C'est à peine si l'élite et la fine fleur de l'humanité, triée sur le volet, sera en mesure de nous faire éviter les fautes et les catastrophes.

Oui, tout doit être refait en vue du plus grand nombre, mais parle plus petit nombre. Parlez-moi de cette dangereuse sottise, le suffrage universel! Comment est-il possible que des gens éclairés et qui se croient sensés veuillent remettre la direction de cette machine si délicate et si prodigieusement compliquée, le gouvernement d'un État moderne, aux décisions de la foule, c'est-à-dire aux égarements de l'ignorance et de l'imprévoyance? A choisir entre deux absurdités, j'aime encore mieux l'infaillibilité du pape que celle du peuple. Les partisans du nouveau dogme catholique n'invoquent pas la raison, ils croient au surnaturel ; mais les partisans de la souveraineté des masses ne peuvent invoquer le mystère. Ils affirment un non-sens visible, palpable. En ce moment, est-ce que le peuple, dont la moitié ne sait ni lire ni écrire, et dont certes plus des trois quarts ne lisent pas, est capable d'émettre un jugement réfléchi sur les graves problèmes que doit trancher la législation ?

Les deux grands moteurs du progrès humain sont l'accumulation des capitaux et l'accumulation de la science. Comment est-il possible que les partisans du progrès veuillent remettre la direction de notre civilisation à ceux qui n'ont ni Capitaux, ni science? A la rigueur, une masse d'individus

LE SUFFRAGE UNIVERSEL

sa

ayant chacun un petit avoir, peuvent, en s'associant, constituer un gros capital. Mais réunissez des millions d'électeurs bornés, ignorants, superstitieux: vous n'en ferez jamais sortir l'équivalent d'un seul esprit d'élite.

Notre siècle, qui prétend pratiquer le culte de la science, livre partout le pouvoir aux classes qui sont aux antipodes de la science et de la connaissance. Quelle étrange contradiction!

Supposez, s'adressant aux masses, d'un côté, un vrai savant, un homme supérieur, appréciant tout ce que renferment de difficultés les questions politiques et sociales actuelles et les exposant clairement, et de l'autre côté, un orateur de bas étage, ignorant le premier mot de ces questions, mais flattant les instincts et les appétits de la foule : lequel des deux sera écouté et élu?

Ainsi, à mesure que gouverner devient un art plus difficile, vous confiez le gouvernement à des gens de plus en plus médiocres et incapables. N'est-ce pas préparer la décadence de vos propres mains ?

Quand je vois nos hommes d'État se faire les apôtres du suffrage universel et jeter les trésors de civilisation accumulés par de iongs siècles de travaux, dus à l'élite de notre espèce, en pâture à ce troupeau de bipèdes encore plongés dans les ténèbres des époques de la pierre brute du miocène et certainement hors d'état de discerner même ce qui est leur véritable intérêt, je m'étonne de ces abîmes d'aveuglement de la part d'esprits très distingués sous certains rapports. Je l'explique par l'influence d'une épidémie particulière à notre temps, le morbus democralicus.

Comment sortir de cette voie funeste qui nous conduit aux catastrophes et à l'abêtissement? Oui, la démocratie s'impose, je l'admets. Mais le gouvernement des démocraties doit être confié à l'aristocratie intellectuelle. Guizot, je crois, a dit un jour avec raison : « Tout pour le peuple, rien par le peuple. » Cicéron a dit de même: « Tenuit igitur hoc... ut in populo libero pauca per populum, pleraque Serxatus aucloritate gererentur. »

Concluons. Je ne vois qu'un moyen de sauver les démocraties modernes, c'est d'attribuer un pouvoir prédominant à un Sénat qui renfermerait les hommes représentant les grandes forces

LE i: EGIME électoral

sociales: l'agriculture, l'industrie, le commerce, la science surtout en toules ses formes. Le progrès résulte, ai-je dit, de l'accumulation du capital et des connaissances. A eux seuls doit revenir la direction suprême. C'est le Sénat romain quia procuré a la République italique trois siècles et demi d'une grandeur incomparable. (Test à son Sénat que Venise a dû sa richesse, sa grandeur et même sa longue existence, parmi Lanl d'ennemis dont elle était entourée. C'est l'aristocraiie anglaise qui a conduit l'Angleterre à cet apogée de prospérité et de puissance, dont elle est menacée aujourd'hui de déchoir. Bien entendu, au-dessous du Sénat, renfermant toutes les supériorités et loutes les spécialités, il faut une Chambre représentant le peuple et faisant entendre aux gouvernants les hurlements de la bête, c'est-à-dire l'expression des besoins des classes inférieures. 11 ne faut, d'ailleurs, aucun privilège de caste ou de personne. Le Sénat doit être libéralement ouvert aux plus dignes d'y siéger. 11 faut appliquer au gouvernement de la société le principe de la sélection, d'où est sorti le progrès des espèces.

Le sulfrage universel et le règne du nombre mènent fatalement à une situation où la société demandera son salut au césarisme et à l'armée. La raison est le vrai souverain. Je veux qu'elle soit concentrée dans le Sénat et que celui-ci ait en tout le dernier mot à dire. Si ce n'est pas la raison qui gouverne, co sera la force, seul remède à la démence et à la folie furieuse. Je vois poindre partout, à l'horizon, un très grand sabre, dont l'ombre est déjà sur nous.

Le régime parlementaire, basé sur l'opposition de deux partis, se tenant en échec et se succédant au pouvoir, comme vous l'avez en Belgique, est un rêve des anglomanes, emprunté aux circonstances particulières où s'est trouvée l'Angleterre. C'est un expédient transitoire, ce n'est pas une solution. Ce système est erroné en science, immoral en pratique et, en tous cas, impossible de nos jours. Ce n'est pas dans une période de libre examen et de transformation universelle, quand les questions ont tant d'aspects différents, que vous pouvez espérer embrigader les opinions dans deux armées strictement disciplinées et se combattant toujours, sans s'anéantir jamais, comme les Romains et les Carthaginois au théâtre.

LE SUFFRAGE UNIVERSEL

J'ajouterai, quant à moi, que le suffrage universel combiné avec le régime représentatif est chose nouvelle. Jadis dans les cités grecques et italiques, dans les républiques italiennes et dans les communes au moyen âge et, presque partout, dans les communautés de village, le peuple légiférait et se gouvernait directement réuni en assemblée générale. Mais il s'agissait toujours des intérêts d'un groupe d'hommes peu nombreux, dont chacun pouvait se rendre compte. Aujourd'hui, avec la démocratie représentative, les électeurs ont à se prononcer sur ce qui concerne un grand pays. Le suffrage universel est-il capable de le faire comme il convient? Ce n'était pas l'opinion de Proudhon qui, dans son livre De la capacité 'politique des classes ouvrières, écrit: « Il est certain que nos dix millions d'électeurs se sont montrés depuis 1848, en intelligence et en caractère, inférieurs aux trois cent mille censitaires de la monarchie de juillet. »

Oui, le suffrage universel est chose désirable ; il est le but à atteindre, mais il doit avoir pour condition l'instruction universelle et pour résultat la propriété universalisée.

L'égalité des droits politiques et l'inégalité des conditions sociales est le grand péril des démocraties modernes.

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