‹ Le gouvernement dans la démocratie (volume 2)Chapitre 34 sur 147 · LES MILITAIRES N E DOIVENT PAS VOTER · texte numérisé non relu

LES MILITAIRES N E DOIVENT PAS VOTER

aux candidats de l'opposition extrême? Alors un autre danger vient à naître : Et pourtant que peut faire le gouvernement, si la majorité des voix de l'armée se prononce contre lui?

L'armée est son point d'appui. Si ce point d'appui se dérobe, si l'armée déclare son hostilité publiquement dans le scrutin, le gouvernement est frappé à mort. Il ne lui reste qu'une ressource, la guerre, et plutôt que de tomber, il la fera. Ainsi donc donner le vote aux soldats, c'est exposer le pays aux risques d'une guerre non prévue, non préparée, non voulue.

Lors du plébiscite de 1869, Napoléon III avait été vivement alarmé du vote hostile de certains régiments. Ce vote émis dans les casernes, sous l'œil des officiers, était l'indice d'un profond mécontentement, et pour le conjurer, il a cru devoir attaquer l'Allemagne.

Napoléon III ne pouvait avoir aucun goût pour la grande guerre : en Italie, il avait dû comprendre qu'il n'y entendait rien. L'appel au peuple venait de retremper son pouvoir. L'opposition avait perdu pied. Il avait pu détendre la compression. Les libertés accordées, loin de l'ébranler, avaient consolidé son trône. Il avait arraché au roi de Prusse une humiliante concession. Rien ne l'obligeait donc à jouer cette dernière carte, réservée pour une extrémité suprême, la guerre; mais on lai avait fait croire, ou il avait cru à la défection de l'armée, manifestée par ses votes, et, comme nul gouvernement ne pourra se maintenir, si l'hostilité de ses troupes est constatée au scrutin, en face du pays, l'historien de César a franchi le Rubico i : alea je la est.

Qu'on y prenne garde, l'heure peut toujours venir inopinément où Le gouvernement, menacé de l'abandon de l'armée, croira devoir tenter cette chance redoutable où la destinée des nations est en jeu.

Le régime représentatif et l'armée permanente sont deux institutions dont les principes s'excluent. L'élection, qui donne la vie à l'une, détruirait l'autre.

On peut même aller plus loin et dire que ces institutions sont incompatibles. Elles ne peuvent subsister longtemps, côte à côte, sur le même sol. L'une finira toujours par tuer l'autre.

Le moyen de diminuer le danger consiste à faire voter les

LE RÉGIME fiLKC.TORÀL

militaires dans les mêmes urnes que les autres citoyens. De cette façon, leurs suffrages ne sont pas comptés à part, etleur mécontentement, s'il existe, n'est pas, du moins, affiché aux yeux de Ions, mais mieux vaut ne pas leur accorder le vote. C'esl ce que l'on a fait en France après 1870, et cependant Parmée, l'espoir de la revanche, pour qui les plus grands sacrifiées paraissent légers, est respectée et aimée par le pays tout entier, sans distinction de parti.

Il faut tout faire pour empêcher les militaires d'être entraînés dans la lutte des partis. Une armée qui s'occupe de politique est chose aussi funeste pour la discipline, que périlleuse pour les institutions libres. Et tout d'abord, les officiers en activité de service ne doivent ni siéger dans les Chambres, ni occuper le fauteuil de la Présidence dans une république. Toul représentant doit pouvoir juger, au besoin dans les termes les plus sévères, les règlements, leur exécution, et l'organisation même de l'armée et ainsi s'en prendre au miaistre de la guerre. Si c'est un officier qui agit ainsi, il donne fexemple de l'insubordination et contribue à semer dans les rangs un dangereux esprit de critique et de révolte1.

Ce sont les généraux Présidents et leurs perpétuelles rivalités qui jettent les républiques hispano-américaines dans ces alternatives de césarisme et d'anarchie qui y font désespérer de la liberté. A certains moments, on a vu aussi, en Espagne, tantôt le trône, tantôt le ministère, à la merci d'un soulèvement de prétoriens, comme dans la Rome de la décadence. Quand je visitai le Portugal, il suffisait au maréchal Saldanha de paraître à Lisbonne pour entraîner la garnison à sa suite, ce qui lui permettait ou de renverser un cabinet, ou d'imposer ses volontés au roi et toujours d'augmenter ses appointements.

(1) Dans un voyage récent fait en Hollande, j'ai noté un fait qui montre d'une façon péremptoire combien il peut être fâcheux qu'un militaire siège au Parlement. Un officier de marine, M. Land, nommé député au Helder, écrit dans les journaux des articles signés, dans lesquels il prétend que les marins et les sous-officiers sont traités d'une manière révoltante. Les chefs s'indignent de ce langage qui est de nature à porter atteinte à la discipline, et le ministre de la marine ne nomme pas M. Land au grade qu'à l'ancienneté il aurait dû obtenir. Interpellation au sein de la Chambre : le ministre a porté atteinte aux immunités parlementaires. Le ministre invoque en vain l'intérêt général de la marine et l'opinion des autorités consultées ; il est mis en minorité au vote et obligé de donner sa démission-

Page 1