L'ÉGALITÉ
Les rois modernes vivent donc assez simplement; ils sont même portés à faire des économies. On leur en fait un reproche ; c'est insensé. Il faudrait, au contraire, leur savoir le plus grand gré de ce qu'ils ne poussent point leurs peuples aux dépenses improductives, et pour leur en ôter la tentation, il serait même sage de diminuer leur traitement.
L'esprit d'économie est un des bons côtés de la république ; jamais on ne pourra reprocher au gouvernement anonyme de ta Suisse de contribuer à répandre le luxe et à dépraver les mœurs.
C'est précisément parce que la France est entraînée, par tradition ou par tempérament, à pécher de ce côté, qu'il y faut inaugurer le règne de la frugalité au sommet des pouvoirs. Par une aveugle contradiction, ce sont les représentants des intérêts ruraux qui voudraient rétablir une cour fastueuse, eux qui devraient s'attacher à toutes les institutions qui favorisent la simplicité des mœurs et repousser celles qui mènent à la dissipation.
Dans une époque démocratique, il ne faut pas que le pouvoir suprême soit comme le symbole éclatant de l'inégalité des conditions. C'est par les services rendus qu'il doit se faire respecter.
Les valets aux livrées éclatantes, les équipages somptueux, le faste d'une cour, tout cet appareil qu'il faut payer avec les deniers du pauvre, n'est plus à sa place dans nos sociétés laborieuses. Ce qui convient plutôt, c'est le train de vie du chrétien et le vêtement noir du quaker.
On admet volontiers pour la monarchie la nécessité d'un certain luxe et on reproche à Montesquieu d'avoir écrit : « Dans les républiques où les richesses sont également partagées, il ne peut point y avoir de luxe, attendu que, cette égalité de distribution faisant l'excellence d'une république, moins il y a de luxe dans cette république, plus elle est parfaite. Dans les républiques où l'ég dité n'est pas tout à fait perdue, l'esprit de commerce, de travail et de vertu fait que chacun y peut vivre de son propre bien et que, par conséquent, il y a peu de luxe. » Quant à moi, je pense que Montesquieu trouverait, dans le spectacle du monde actuel, bien des raisons pour ne point changer d'opinion. 11 ne faut de luxe ni dans une république,
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ni dans nue monarchie. « Il s'agit de l'humanité telle qu'elle est, el non de La nature humaine telle qu'elle pourrait être, » objectera-t-on. Sans doute, il faut partir de ce qui existe; mais dans les sciences morales, on doit certainement chercher ce qui peu! être, et surtout ce qui doit être. On poursuit un idéal : les économistes, à mon avis, l'ont trop oublié.
Autrefois, le faste des rois pouvait être utile, non aux peuples, mais au maintien de la royauté, parce que, comme les pompes du culte, il inspirait à la foule une sorte de vénération superstitieuse. Le souverain, dans l'éclat des magnificences qui environnaient le trône, apparaissait comme un dieu tout-puissant. Le luxe était une des bases du pouvoir. Aujourd'hui ces splendeurs n'en imposent plus : elles irritent; les réponses des récents régicides de Berlin, de Madrid et de Naples le prouvent. «Pourquoi avez-vous voulu tuer le roi? demande-t-on à Passanante. » — « Parce qu'il est, répond-il, le chef des spoliateurs du peuple, que les contributions réduisent à la misère. Je n'ai aucune haine contre le roi Humbert, qui est bon et dévoué. »
Montesquieu pense qu'il faut à la monarchie le luxe et la corruption, afin que le peuple ne regrette pas la liberté. Les rois actuels comprennent que le dévouement à la chose publique et la simplicité de la vie sont les meilleurs titres à l'amour de leur pays. Le roi Humbert, comme son père Victor- Emmanuel, soldat et chasseur, a horreur du faste et de la représentation. Tandis que partout, à Vienne, s'élèvent sur le Jtinrj de superbes palais, l'empereur d'Autriche continue à habiter le vieux burg de ses ancêtres, et il a bien raison de n'en pas vouloir d'autre. Le roi Léopold de Belgique prend sur sa cassette de quoi encourager généreusement les lettres, les arts, l'agriculture et soutenir cette grande œuvre de philanthropie, la civilisation de l'Afrique centrale. Le roi de Prusse se contente de la couchette du soldat. Ne reproche-t-on pas sottement à la reine Victoria de donner l'exemple de l'économie?
Le peuple pardonnerait encore moins le luxe aux hauts dignitaires d'une république qu'aux rois. Il en serait choqué comme d'un scandale, car il y verrait l'ostentation d'un parvenu, dont le superflu serait pris sur le nécessaire des travailleurs.