AUTRE PORTRAIT
Son mérite ne put le laisser magistrat De rniustre cité où la sagesse abonde;
Il l'a fait ministre d'Estat
Du Roy le plus juste du monde -.
^ Mémoires de Saint-Simon, t. II, p. 51.
2 Biblioth. nation., cabinet des estampes; carton des Ministres,
Mais si la louange était poussée jusqu'à l'hyperbole par quelques flatteurs intéressés, la satire n'avait pas non plus abdiqué ses droits. Dans deux allégories de quelques centaines de vers, des poètes du temps racontent en détail la carrière ministérielle de Le Peletier, comment il parvint au pouvoir, l'insuffisance dont il donna des preuves, sa prévoyance pour lui et ses enfants, enfin la jalousie qui l'aurait porté à dissuader le roi de nommer Michel Le Peletier, son frère, contrôleur général K Le Peletier figure en outre dans une Chanson sur les ministres qui composaient le Conseil du Roy Louis XIV ^ l'an 1688 ^. Cette chanson ne brille ni par l'esprit, ni par la finesse du langage, mais elle donnera comme un reflet des passions du temps. L'auteur y passe successivement en revue les divers ministres.
Voulez-vous éviter, grand Roy,
Mille accidents sinistres, Commencez par le gros Louvois ;
Chassez tous vos ministres ^ ; Vous ne pourriez en avoir pis.
Quand ils auraient été choisis Par Jean de Vert *.
» Biblioth. nation., Mss , Recueil Maurepas, t. VI, p. 345.— Voir^aux pièces justificatives, pièce n® X, une de ces allégories.
2 Biblioth. nation., Mss., Recueil Maurepas, t. VI, p. 263.
3 « A la réserve de Louvois. » (Note du Recueil Maurepas).
* Général au service de l'empire vers 1640. Un jour, il s'était approché de Paris à tel point que la plus grande panique y régnait déjà. Plus tard, il y fut amené, mais en qualité de prisonnier. Ce personnage fut, pendant un certain temps, trèspo-
Seignelay fait bien du fracas;
Il est fort magnifique ; Pour ordonner un bon repas
C'est un grand politique ; Mais pour le mestier d'admiral, Il le sçait du moins aussi mal Que Jean de Vert.
La capacité de Croissi
Met dans notre alliance Les princes qu'on voit aujourd'huy,
Unis avec la France \ Renvoyez briller ces marchands  Rheims ^, où ils étoient du temps De Jean de Vert.
On sait de leur dévotion
Le très-pieux, manège, C'est par là que la Maintenon
Près de vous les protège.
Qu'est donc devenu le bon sens Et Tesprit qu'elle avait du temps De Jean de Vert?
pulaire en France, et donna lieu à une multitude de chansons. — Dans la comédie de Turcaret, représentée vers 4740, ce financier dit à la Baronne (acte II, scène III) : « Vous avez donné c le diamant au Chevalier, qui est votre parent, comme Jean de « Vert. »
* < L'an 4 689, les princes de TEurope étoient presque tous li" gués contre la France, et pas un seul n'étoit uni avec elle, que Jacques II, roy d'Angleterre, que le prince d'Orange avoit chassé de ce royaume et qui avoit seulement l'Irlande, par les secours que le roy lui donnoit. • {Note du Recueil Maurepas.)
* « La famille de Colbert est originaire de Rheims, et de gens de peu. » (Ibidem.)
Ne renvoyez pas Peletier *
Sans quelque récompense; Failes-en un bon marguillier,
Il en a la prestance; Mais, pour un ministre d'État, Je prendrois plustost un goujat De Jean de Vert.
En quittant la Cour , Le Peletier s'était retiré à son château de Villeneuve--le-Roi, d'où il ne s'éloignait guère que deux fois par an, pour venir, à Tinsu de tous et par les petits escaliers, voir Louis XIV, qui lui avait fait de ces visites une condition de sa retraite. Jouissant enfin du repos qu'il avait ambitionné toute sa vie, il passa ses jours dans ce calme heureux que
^ « Claude Le Peletier, ministre d'Estat. Il fut controlleur général des finances après la mort de M. Colbert, père de M. de Seignelay, l'an 4683, et s'en démit l'an 4689. Le Roy lui conserva la qualité de ministre et l'entrée dans tous les Conseils, comme il ravoit auparavant^ avec 60,000 livres de pension. l\ n'y a jamais eu un homme si incapable que celui-là, et cependant qui ait étably ses affaires plus avantageusement, ear, en six années qu'il fut controlleur général des finances, il fit bâtir une maison superbe à Villenenve-le-Roy, terre qu'il acheta et augmenta, à quatre lieues de Paris. II accrut ses biens, il fat président au mortier du parlement , et fît tomber cette charge à son fils, sans débourser un sol, et le maria à une héritière de la province de la Bretagne, qui avoit 4 ,500^000 liv. de bien. H se démit ensuite du contrôle général, voyant que les affaires du roy alloient mal et devenoient par conséquent onéreuses. Sa Majesté ne laissa pas de lui conserver ses honneurs et ses appointements, comme il a été dît. Il fit Louis Phelypeaux seigneur de Pontchartrain, controlleur général des finances. * (Note du Recueil Maurepas,)
donnent Tétude des lettres cultivées pour elles-mêmes et la lecture des grands écrivains. Le Peletier connaissait Texcellent Rollin, dont il avait deviné Tintelligence et favorisé les premières éludes. Il composa une épître en vers latins sur sa belle résidence de Villeneuve, qui est, aujourd'hui encore, une des plus ravissantes habitations des environs de Paris, et la lui adressa. Arrièrepetit-fils, par sa mère, de Pierre Pithou, il publia plusieurs manuscrits du célèbre jurisconsulte et donna une édition de quelques-unes de ses œuvres. Lui-même, il fit imprimer un Cornes rusticus, un Cornes Senectutis\ et il a laissé, parmi ses manuscrits, plusieurs notices biographiques composées à cette époque , entre autres celles sur Mathieu Mole, sur Jérôme Bignon, sur Michel LeTellier^. Un des goûts du studieux vieillard était aussi de rassembler les portraits de tous les hommes illustres. « Il passait les hivers à Paris, où je le « voyais de temps en temps, dit Saint-Simon, et tou- « jours avec respect et plaisir pour sa vertu. » Fidèle, en même temps, aux principes de toute sa vie. Le Peletier faisait, d'année en année, une part plus grande aux pratiques de piété. Quas vocant vesperas dicebat,
4 Cornes rusticus ex optimis latinœ Imguœ scriptoribus coltectus; Paris, 1692, in-4 2.— Cornes Senectutis, etc. {Ibid,); Paris, 1709, in-48.
a Bibliolh. nat. Mss., suppl. français, 2431. — Pièces diverses d'histoire et de littérature^ 1 vol. in-folio. Ce volume contient, en outre, un certain nombre de manuscrits de Rollin. — Voir une appréciation de la Fronde, de Mazarin et du premier président Mole, par Le Peletier, aux pièces justificatives, pièce n^ XI.
220 LE GOUVEaNËHENT
rapporte son historien ^ A mesure qu'il avança en âge, Le Peietier ne sortit plus de sa retraite que pour venir passer le carême dans la maison des Chartreux de Paris. Quatorze années s'écoulèrent de la sorte depuis le jour où il s'était éloigné de la Cour. Vénéré, entouré de ses enfants, dont il avait été, malgré la gêne de ses emplois, l'instituteur et l'ami. Le Peietier mourut âgé de quatre-vingts ans, le 10 août 1711, et fut inhumé dans la paroisse de Saint-Gervais, où on lui éleva un tombeau^.
* Claudii Peleterii vUa, etc.
2 Biographie universelle, article Le Peietier, par M. Weiss.