ÉDITEURS DU JOURNAL DES ÉCONOMISTES
DE LA COLLECTION DES PRINCIPAUX ÉCONOMISTES, DU DICTIONNAIRE DU COMMERCE ET DES MARCHANDISES, ETC.
Rne Richelieu , 14.
Vjniversitas BIBLIOTHECA ' Ottaviens*»
Les faits que ces études ont pour objet d'approfondir commencent au mois de septembre 1683, époque de la mort de Colbert, et s'arrêtent vers la On de l'année 1689, au moment où, à la veille d'une longue guerre, Claude Le Pelelier, qui avait remplacé le grand ministre au contrôle général des finances, trouvant la charge qu'il avait acceptée au-dessus de ses forces, supplia Louis XIV de lui donner un successeur^
Quelque restreint qu'il puisse paraître au premier aspect , ce cadre embrasse pourtant un certain nombre d'événements d'une grande importance, notamment la révocation de l'Édit de Nantes. La publication du Code noir et l'emploi d'un corps d'armée de vingt-deux mille hommes aux travaux entrepris pour amener les eaux de l'Eure à Versailles, eurent également lieu pendant cette période. Un fait non moins digne d'attention, c'est le triomphe définitif, précisément à l'époque dont il s'agit, du parti de la guerre, et, par suite, l'abandon complet du système financier de Colbert : abandon fatal pour la monarchie, pour la France , et qui , trente ans plus tard , aboutit aux gigantesques illusions de Law et des partisans de son système. Enfin, et pour
' Quelques parties ilc ces études, notamment celles qui conceinentrAdministratioutles finances et la révocation de lEditde Nantes, ont paru dans un de nos recueils périodiques, les 23 octobre et 25 novembre 1847.
b AVEflTISSEMENT.
n'indiquer que les points essentiels de ces études, jamais peutêlre, sous l'ancienne monarchie, tant de personnages historiques aussi considérables n'intervinrent en même temps, avec leur part d'influence, dans la direction des affaires. Indépendamment du marquis de Seignelay, fils «lîné de Colbert , et de Louvois , sous lesquels la lutte qui avait si profondément divisé l'ancien ministère, continua aussi viveque jamais, qu'il me suffise de citer madame de Mainlenon, le chancelier Le Tellier, le P. La Chaise, Bossuel , Fénelon , le duc de Beauvillier, le procureur général de Harlay, le financier Gourville et l'illustre Yauban.
11 y a d'ailleurs, au point de vue historique, des temps où tout se revêt d'un caractère de grandeur, et où l'on se sent comme attiré par des faits et des caractères qui, dans d'autres siècles , passent en quelque sorte inaperçus. Au nombre de ces époques, et sans prétendre diminuer en rien l'intérêt qui s'attache aux règnes si animés et si curieux de Henri IV et de Louis XIII, il faut ranger en première ligne le siècle de Louis XIV, un des plus éclatants et des plus justement intéressants de notre histoire. Les causes principales de cet éclat et de cet intérêt sont, tans contredit, l'agrandissement du territoire, l'introduction de l'ordre dans l'administration, la réforme des Codes, l'importation de quelques grandes industries de luxe, la création de Versailles, le faste de la Cour et ce faisceau de chefs-d'œuvre dont les écrivains français du xvii^ siècle ont doté la France et l'Europe '. Mais, en dehors de ces motifs, il y en a d'autres d'une nature tout-à-fait différente, tels que les dé-
' Il est pourtant juste d'observer que Mansard, Mignard , Lebrun, Corneille, Pascal, Molière et La Fontaine, étaient fameux bien avant que Louis XIV eut pu exercer une influence personnelle sur ses contemporains. L'admirable talent de madame de Scvigné elle-même était déjà développé (ses lettres sur le procès de Fouquet en font foi) quand Louis XIV n'avait encore que vingt ans. Or, Corneille, Pascal, Molière, La Fontaine et madame de Sévigné, sont les écrivains véritablement originaux du xvii* siècle. C'est, sans contredit , un des bonbeurs de Louis XIV qu'une pareille réunion d'aussi grands esprits ait marqué les débuts de son règne, car, indépendamment de leur
saslres de a fin du règne, les famines, les batailles perdues, les craintes d'une invasion, d'un partage, si longtemps imminentes, l'effroyable pénurie du Trésor, les malheurs privés frappant coup sur coup, mais sans l'abattre, ce vieux roi si longtemps redouté et tout puissant ; il y a, enfin, le contraste des dernières annés de sa vie avec les fêles, les amours, les brillantes armées et les victoires de ses commencements. Ce mélange de joies el de revers, ces avertissements sévères succédant si vile, comme dans l'histoire de tous les conquérants, à l'enivrement des batailles, forment un ensemble qui devait en effet frapper l'imagination des peuples, et c'est là ce qui fait, il me semble, du siècle de Louis XIV, une des époques de notre histoire dont l'étude offrira toujours le plus d'utilité et d'attrait.
Comme dans le travail sur l'administration de Colbert que j'ai publié il y a deux ans, et dont celui-ci est la continuation, je me suis attaché scrupuleusement à m'entourer de documents contemporains, autant que possible olliciels, me défiant avec soin de ce qui est traditionnel, convenu, et soumettant l'appréciation des faits, toutes les fois que cela a été nécessaire et praticable, à une épreuve contradictoire. En ce qui concerne les documents imprimés que j'ai consultés, je citerai entre autres, comme m'ayant fourni de précieux renseignements, la riche Collection d'Édits, Ordonnances et .4rr^ts que possèdent les Archives du ministère des finances, les Lettres de madame de Maintenon, les Mémoires du marquis de Sourches^ grand prévôt de la Cour sous Louis XIV, les Mémoires de Gourville, du duc de Saint- Simon, les Lettres inédites des Feuquières , une vie en latin du contrôleur général Le Peletier, et, sans parler d'un grand nombre d'autres publications, ['État de la France, espèce d'Almauach royal très développé, au moyen duquel il m'a été possible (le reconstituer, en grande partie, l'organisation administrative, militaire , judiciaire et ecclésiastique de la France à la fin du wu® siècle.
Relativement aux correspondances et aux mémoires, il s'en
action propre, on peut dire qu'ils ont fait souche et ajoute encore, de la sorte, a la splendeur de leur siècle.
faut de beaucoup, je le reconnais , qu'on y trouve toujours la vérité exacte des sentiments et des faits, surtout quand les auteurs sont eux-mêmes en jeu dans les événements de leur temps. Il est même rare qu'on y rencontre, en pareil cas, autre chose que des contre-vérités ou des apologies. Mais, très fréquemment aussi, il en jaillit , d'une manière incidente, des faits précieux à recueillir. Qu'on en juge par un exemple. — « Je vais " faire l'impossible pour obtenir de M- Colbert ce que vous « désirez, écrivait madame de Maiulenon à son frère, le « 26 mai 1681 ; la paix va le rendre de meilleure humeur i. » Qui ne voit , dans ces derniers mots, la preuve évidente que le ministère était alors divisé en deux partis, le parti de la paix, qui était naturellement celui de Colbert, et le parti de la guerre, personniûé dans Louvois? C'est ainsi, en outre, que la rivalité de ces deux ministres, rivalité dont on n'a encore découvert, je crois, aucune trace officielle, se trouve établie, par induction, d'une manière presque aussi certaine qu'elle pourrait l'être par quelque pièce originale qui la constaterait explicitement.
Quant aux documents manuscrits auxquels j'ai eu principalement recours, qu'on me permette d'indiquer en peu de mots leur liliation et leur nature, afin que le lecteur puisse juger lui-même, dès à présent, du degré de confiance qu'il devra leur accorder.
Je citerai en premier lieu les Mémoires de Nicolas- Joseph Foucault^ qui fut successivement intendant de plusieurs provinces importantes^, de 1674 à 1706, et qui a laissé sur les principaux faits de son administration, pendant cette longue période, des notes originales qui ont été réunies sous le nom de Mémoires '.
, Lettres de madame de Maintenon , 1756, 5 vol. iu-12; t. I.
2 Mémoires de messire Nicolas-Joseph Foucault , Conseiller d'État ordinaire, chef du Conseil de S. Â. R. madame Élisaôetli-Cluirlotte de Bavière, palatine du lihin, duchesse douairière d'Orléans. (Biblioth. nation.*, Mss., Supplém. français, no 150,
* On s'apercevra, a là différence des désignations, en ce qui concerne ia Bit)liot!icque et les Archives nattonales, que la moitié environ de ce volume était dcja imprimée avant la Révolution de février.
Nicolas -Joseph Foucault était fils de Joseph Foucault, une des créatures les plus dévouées à Colbert , qui l'avait fait nommer, eu I60I , greffier de la Chambre de justice, puis ensuite conseiller d'État et secrétaire du Conseil du roi. A 1 âge de vingt-deux ans, en 1665, Nicolas Foucault fut désigné par Colbert pour être secrétaire d'une commission chargée de travailler à la réformation de la justice. On ne pouvait entrer dans la carrière administrative par une meilleure voie: cet heureux apprentissage ne larda pas à porter ses fruits.
En 1 666, Nicolas Foucault obtint des lettres de conseiller d'État extraordinaire , et acheta , moyennant 50,000 livres , une charge de procureur du roi des requêtes de l'hôtel •.
En 1671, il était avocat général au Grand Conseil et vendait cette charge 120,000 livres \
I vol. in-folio.) Ces mémoires, je me liàte Je le dire, ne sont pas complètement inédits. M. Adhelm Bernier en a publié quelques extraits à la suite des Mémoires secrets et inédits de la Cour de France sur la p,n du règne de Louis XIV, par le marquis de Sourches, grand prévôt de France. (2 vol. in-8.) Mais chacun sait l'inconvénient des ouvrages publiés par fragments et le risque inévitable auqueU'editeu*" s'expose, de sacrilior certaines parties qui, dan*^ une circonstance donnée, peuvent avoir une haute valeur. C'est un inconvénient auquel M. Bernier n'a peut-être pas complètement échappé. —
II n'a pas encore été publié de mémoires sur l'administration française. Une édition, in-extenso, de ceux de Nicolas Foucault, accompagnée de notes et de documents spéciaux, qui pourraient y ajouter beaucoup de prix, ofirirait, ce semble, un véritable intérêt historique et mériterait peut-être, à ce titre, les encouragements du gouvernement.
' Il existait encore, en 1789, sous le titre de Prévôté de l'hôtel du roi, une juridiction chargée spécialement de juger les délits commis a la Cour. Les oriiciers de la Prévôté qui étaient de quartier, suivaient le roi partout où il allait. C'est de cette juridiction que relevait le procureur du roi des requêtes de l'hôtel. {Àlmanach royal.)
2 Le Grand Conseil était la plus haute institution judiciaire du royaume avant la Révolution de 1789. C'est à lui qu'étaient soumises, en dernier ressort, les questions relatives aux conflits de juridiction, aux règlements, aux serments, etc. (Voir chap. H , p. 43.)
10 AVERTISSEMEIN'T.
En 1674, il Cul autorisé à acheter, au prix de 150,000 livres, une charge de Maître des requêtes.
Enfin, dans le courant de la môme année, Colbert le nomma intendant de la Généralité de Montauban, d'où il passa successivement à celles de Pau, de Poitiers et de Caen. En 1706, il quitta cette dernière intendance pour un emploi de Conseiller d'État en service ordinaire et obtint en même temps d'être remplacé à Caen par le marquis de Magny, son fds, que des soupçons d'escroquerie tirent, dit Saint-Simon, bientôt renvoyer'.
C'est celte existence administrative de trente-deux ans qui se reflète avec toutes ses passions , ses ennuis et ses espérances^ dans les Mémoires de Nicolas Foucault. Aussi, l'on ne saurait croire le jour curieux qu'ils répandent ça et là sur les mœurs du temps. Oulre son journal particulier, les Mémoires de Foucault contiennent quelques lettres à son père qui avait l'habitude d'y répondre en marge, comme avaient fait Mazarin avec Colbert, et Colbert avec ses entants, ce qui permettait des formes de correspondance plus laconiques et ménageait le temps. Dans une de ces lettres, Nicolas Foucault disait à son père : « J'ai di- « minué la paroisse de M. Pussort qui est la plus soulagée de « toutes 2. Ses métayers ne payent presque point de taille. J'ay « cru qu'il esloit plus à propos de luy laisser donner avis de « celle diminution par son homme d'afl'aires que de le luy don- « ner moi-mesme. » A quoi Joseph Foucault répondait en
ï Le marquis de Magny mena ensuite la vie la plus aventureuse.
11 avait, quelques années après, obtenu Tagrément d'aclieter la ctiarge de maître de cérémonies de la duchesse de Bcrry, fille du régent; mais il fut presque aussitôt obligé de s'en dci'aire. Successivement, il fut mis à la Bastille, passa en Espagne où il devint majordome de la reine, s'en lit chasser, tomba dans un état voisin de l'indigence, revint en France, où il l'ut compromis dans la conspiration de Cellamarc. (Voir les Mémoires de Foucault, année 1717, et ceux de Saint Simon, t. XV, p. 404 et suiv., et t. XVII, p. 247.)
= M. Pussort était oncle maternel de J.-B. Colbert. C'était un des membres les plus distingués du Conseil d'Etat. (Voir chap. VIII , p. 161, et aux Pièces jnsl/firatives, pièce n" VIII.)
AVERTISSEMEiNT. i\
marge : « 11 est bon que M. Pussort soit informé du Ijon ollice; « mais il faut que ce soit par tout autre que par vous et que « son fermier luy en donne advis. Il a son frère, M. Hersan , » qui est trésorier de France au bureau de Poitiers ; il faudroil •> voir si vous ne pourriez rien pour luy. Cela piairoit fort à son « maistre ; il faut tascher de conserver son amitié par toutes voies '.
Décharger la paroisse de M. Pussort et faire supporter sa part de contributions par d'autres paroisses! Capter l'ami Hé de ce personnage par toutes voies ! C'était là , il faut bien l'avouer, exploiter d'une manière fort peu honnête, dans un intérêt tout particulier, une position qui n'avait certainement pas été donnée pour une telle fin. En un mot, de pareilles pratiques n'étaient ni moins abusives ni plus excusables pour venir des créatures et des favoris de Colbert.
Dans la même lettre , Joseph Foucault recommandait à son fils de faire mettre des épitaphes sur la tombe de deux enfants que celui-ci avait perdus fort jeunes , l'un à Pau, l'autre à Poitiers, et il.ajoulait : « Ces monuments qui subsistent longtemps « peuvent estre dans la suitte de quelque usage pour les fa- • milles pour des cas que l'on ne saurait prévoir. » Que de prévoyance et de tendresse! Ainsi . la mort même était mise à profit et devait servir à augmenter la considération des membres de la famille qui survivaient !
Au nombre des documents que j'ai empruntés aux Mémoires de Nicolas Foucault, il en est quelques-uns, tout à fait nouveaux, qui constatent les embarras et les graves soucis que la révocation de l'Édit de Nantes suscita au gouvernement. J'ai cru de-
' Voir aux pièces justificatives, pièce n» YIII- — Il est question dans les Mémoires de Nicolas Foucault, des papiers laissés par son père, d'où l'on doit conclure que celui-ci avait aussi écrit des ÎMémoires. La position que Joseph Foucault avait occupée auprès de Colbert et dans le Conseil aurait donné à ses papiers une grande valeur historique. Par malheur, ils ne se trouvent dans aucun de nos grands dépôts, et il est aujourd'hui bien "a craindre qu'ils n'aient été dispersés.
V"} AVEllTISSEMENT.
voir publier, en outre, dans sou enlier\ une, Relation de ce qui se passa à l'érection de la statue du Roy dans la ville de Poitiers, le 25 aoiit 1C87, Quoique celte relation soit imprimée, l'exemplaire que la Bibliothèque nationale en possède, est peutèlre unique aujourd'hui, car il paraît très probable que l'intendant Foucault , qui est évidemment l'auteur de la relation , ne la distribua qu'à un pelit nombre d'amis, entre autres au P. La Chaise, avec lequel il était lié, et qui l'en remercia par une lettre également jointe aux Mémoires^ Celte relation est, si je ne me trompe, une pièce intéressante sous plusieurs rapports , cl elle justifie parfaitement le choix que fit l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en nommant lauteur un de ses membres honoraires. D'un autre côté , elle témoigne , par de nombreux passages, du soin que prenaient les intendants pour entretenir dans les populations le culte de la royauté. Le passage suivant paraîtra surtout caractéristique. « Si Louis-le- •< Grand ne possède pas, disait l'auteur de la relation, les per- « lections infinies qui ne conviennent qu'à Dieu seul, il en a « pourtant reçu toutes celles qui en appprochent davantage et « qui le rendent sur la terre l'image la plus sensible de la di- (. vinité. »
Les Mémoires complets et inédits du marquis de Dangeau de 1684 à 1720 sont , comme on pourra le voir, fréquemment cités (tans ce volume. Tout le monde sait que ces Mémoires ont déjà fourni le sujet de plusieurs publications fort connues. Voltaire , Madame de Genlis , Madame de Sartory, et , en dernier lieu, Lemontey, en ont donné des extraits plus ou moins étendus ^. Mais, on peut dire, sans injustice, qu'une véritable édi-
■ Voir aux Pièces jusltfical'ves, pièce n» 111.
2 lùid., u. IV.
3 L'édition donnée par Voltaire, sous le titre : Journal de la Cour de. Lou s XIV, depuis 1G84 jusqu'en 1715 ( Londres, 1770 ), n'a qu'un volume; ï'Aôré(j6 des mémoires, ou Journal du marquis de Dangeau, par madame de Genlis (Paris, 1817), en a quatre ; \Exirail des mémoires du marquis de Dangeau, par madame de Sartory (Paris, 1817), se compose de deux volumes ; enfin, Lemontey a
tiOD des Mémoires de Dangeau est encore à faire. En effet , la copie de ces Mémoires qui est à la Bibliothèque nationale, se compose de vingt-quatre volumes, grand in-4'', d'une écriture très compacte, et l'édition de madame de Genlis, la moins écourtée de toutes celles qui ont paru, ne compte que quatre volumes in-S".
Indépendamment d'un certain nombre de faits négligés jusqu'à présent , les Mémoires complets de Dangeau m'ont fourni, sur des largesses de Louis XIV à ses ministres , sur quelques opérations de finance, et, particulièrement, sur le premier essai régulier qui ait été fait, en France, de l'inspection des finances, des indications, trop succinctes sans doute, mais qui ne se trouvent pas ailleurs.
Les Archives nationales, cette mine si riche et si neuve encore en matériaux officiels et irrécusables sur toutes les parties de
publié un volume intitulé ; Essai sur V établissement monarchique de Louis XIV, et l'a fait précéder d'environ trois cents pages extraites des mémoires du marquis de Dangeau. — « Ces Mémoires , a « dit Voltaire, ne sont point du marquis de Dangeau, mais d'un vieux « valet de chambre imbécile, qui se mêlait de faire, h tort et à tra- « vers, des gazettes manuscrites de toutes les sottises qu'il entendait <■ dans les antichambres. » (La France littéraire, par M. Quérard, t. Il, p. 383.) Ce jugement n'a jamais été admis par les bibliophiles. Les Mémoires dont il s'agit sont, au contraire, incontestablement du marquis de Dangeau, et, s'ils n'offrent pas généralement un intérêt de lecture bien vif, on ne saurait dire non plus qu'ils n'aient aucune valeur. Ce sont, il est vrai, des gazettes; mais ceux qui s'occupent de travaux historiques savent toute l'importance qu'ont souvent des faits en apparence insignifiants. Ajoutons que les Mémoires de Dangeau apprennent bien des événements , des nouvelles de Cour, que les gazettes du temps ignoraient ou n'osaient pas donner.— Outre ces Mémoires , la Bibliothèque nationale possède un manuscrit eu plusieurs volumes, ayant pour titre : Journal des bienfaits du Roy, par Dangeau (Suppl. franc., n» 579). Ce sont des registres sur lesquels le marquis de Dangeau inscrivait toutes les nominations et gratifications faites par le Roi dans le cercle de la Cour. Mais ce manuscrit est incomplet; les registres de 1670 à 1691 manquent.
l'histoire de France, ont mis à ma disposition et je reproduis aux pièces justificatives ( pièce n° vi ) un État complet des ordonnances de comptant , c'est-à-dire des dépenses secrètes et gratifications extraordinaires de l'année 1 685, arrêtées et certifiées par Louis XIV.
Enfin, j'ajouterai encore quelques mots au sujet d'un célèbre recueil auquel j'ai fait divers emprunts , bien que je sache et que je n'aie pas omis de signaler le degré d'autorité historique que méritent des chansons ; je veux parler du Recueil Maurepas '. Il faut avoir, je ne dirai point lu, mais parcouru cette incroyable collection, pour s'en faire une idée. Qu'on se figure tout ce que la Cour a pu produire de faits scandaleux , si scandaleux qu'ils fussent , depuis la fin du xiv® jusqu'au milieu du xviii® siècle, passés en revue et annotés dans trente-cinq volumes in-4°avec une crudité, un cynisme de mots et d'images que l'époque actuelle ne saurait imiter, le voulût-elle, car la tradition s'en est heureusement perdue, grâce surtout aux préoccupations de la vie publique. Nommé secrétaire d'État de la marine et membre honoraire de l'Académie à vingt-quatre ans, l'auteur de ce recueil, Phelippeaux de Maurepas , fut, de 1725 à 1749, l'un des ministres les plus influents et les plus aimés de Louis XV. « Il était, d'après un de ses contemporains, flexi- « ble, fertile en bons mots, en faux-fuyants, en expédients ; " avec cela un œil de lynx pour saisir le faible ou le ridicule « des hommes; un art imperceptible pour les attirer dans le « piège, ou les amener a son but; un art, plus redoutable en- « core, de se jouer de tout, et du mérite même, quand il voulait « le dépriser ^. » En 1749, une cpigramme contre madame de Pompadour valut au comte de Maurepas un exil qui dura vingt
' Recueil de chansons, vaudevilles , sonnets, épigrammes, épttaphes et autres vers satiriques et historiques, avec dei remarques curieuses, depuis 1389 jusqu'en 11 il; 35 vol. in-4°. — Biblioth. nation., Mss.
2 Mémoires de Marmontel; Biographie universelle, article Maurepas.
AVERTISSEMEKT. lo
ans». C'est alors, sans doute, c'est pendant ce loisir forcé qu'il ■ réunit (noble délassement pour un ancien ministre d'une grande nation ! ) toutes les chansons, toutes les épigrammes, toutes les satires et allégories qui avaient circulé , depuis près de quatre siècles, contre les princes et leurs maîtresses, les dames de la Cour, les courtisans et les ministres. On verra, et c'est par là seulement que ce recueil offre quelque intérêt, quelle était la nature des passions populaires contre les hommes qui occupèrent le pouvoir de 1683 à 1689, et de quelle manière se traduisaient, en l'absence des libertés acquises aux sociétés nouvelles , les mécontentements et les griefs plus ou moins fondés de l'Opinion.
Au nombre des faits qui ressortent de ces études, il en est un trop significatif pour qu'il n'appelle pas spécialement l'attention du lecteur ; c'est la différence frappante qu'il y eut entre le système financier de Colbert et celui de son successeur. Cette différence s'explique très naturellement, on le verra, par la prépondérance exclusive dans le Conseil, à partir de 1683, des idées belliqueuses que Colbert avait toujours combattues; mais il n'importe pas moins de voir naître et se développer, dès leur origine même, les conséquences du funeste système qui prévalut alors, et qui, après une expiation de vingt années, arracha à Louis XIV ce mémorable et solennel aveu : J'ai trop aimé la guerre !
En effet, les plus grandes fautes , et, on peut le dire, tous les malheurs de ce règne vinrent de là.
* L'épigramme est fort connue et roule sur un bouquet de fleurs blanches que la favorite avait donné au roi.
Paris, 15 mars 1848.
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