‹ Le gouvernement de Louis XIV, ou, La cour, l'administration, les finances etChapitre 12 sur 82 · UO LE GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

UO LE GOUVERNEMENT

« sur-le-champ quelques-uns de ceux qui se trouve* « ront armés et conduire le reste en prison, soit c hommes ou femmes, et principalement le président. « Il faut observer de ne point tirer à moins qu'on « ne tombe sur l'assemblée.

« Si on pouvait même engager quelqu'un à livrer « un prédicant ou un proposant, on donnera cinquante « louis d'or pour le prédicant et autant pour un propo- « sant, c'est-à-dire de ceux qui auront prêché aux as- « semblées.

« Le roi, par sa déclaration du 1 er juillet 1686, a « ordonné qu'il fût payé 5,500 francs pour la capture » d'un ministre réfugié ou caché dans le royaume, et « comme il peut y en avoir dans la province de Lan- « guedoc, on ne saurait trop se donner de soins à les « pouvoir attraper, afin de donner à Sa Majesté des « marques d'affection à son service et de profiter des « 500 louis promis.

« Il faut être toujours vigilant et envoyer souvent « des partis dehors, commandés par un officier pour « que rien ne puisse échapper, et ôter par ce moyen « l'envie aux mal intentionnés de faire des assemblées.

« Il faudra arrêter tous les fugitifs et autres per- « sonnes qui seront indiquées pour n'avoir pas fait « abjuration, et les mettre en prison pour y demeurer « jusqu'à nouvel ordre.

« Il est absolument nécessaire de désarmer tous « ceux que l'on trouvera armés chez eux ou par la « campagne, à moins qu'ils ne soient gentilshommes

1 Le louis d'or valait alors \ \ livres.

« ou qu'ils n'aient des permissions de porter les « armes. »

On persista donc à poursuivre, non d'après un système arrêté , mais en se conduisant suivant les temps et les lieux, le but si ardemment désiré. Cette incertitude constante du gouvernement , dans une question où la fixité des vues aurait surtout été nécessaire, donna lieu; en 1700, à une controverse mémorable par le talent autant que par le caractère de quelques-uns des hommes qui y prirent part. Fidèle à son système , ennemi avant tout des demi-mesures, l'intendant du Languedoc était d'avis que le gouvernement, afin de hâter l'instruction des nouveaux convertis, les forçât d'aller à la messe, et quelques évéques, parmi lesquels on regrette de voir figurer Fléchier , soutenaient cette opinion. Un homme , éternel honneur de la France et de l'Église, Bossuet , ce grand génie dont les lumières ne furent malheureusement pas assez consultées dans ces graves circonstances , écrivit plusieurs Mémoires dans lesquels il se prononçait, par les raisons les plus fortes, pour la persuasion morale et la liberté 1 . Mais, ainsi qu'il arrive dans toutes les questions de cette nature , surtout quand les esprits sont surexcités , la voix de la modération et de la raison demeurait souvent impuissante contre des passions d'autant plus dangereuses que la plupart étaient désintéressées, et, malgré l'autorité d'un homme aussi considérable que Bossuet, des intendants continuaient de froisser, par les vio-

* Voir les détails de cette discussion dans YHistoire~de Bos- «*«t,t. IV, p. lOGetsuiv.

Ut LE GOUtBRNEMËNT

lences les plus coupables, le sentiment le plus profondément enraciné au cœur de l'homme , le besoin de eroire librement. D'ailleurs, tu point où en étaient Venues les choses, ceux-là même qui auraient le plus sincèrement essayé d'apaiser les esprits n'auraient pu espérer d'y parvenir qu'avec des précautions infinies et la plttô extrême prudence, afin de ne pas rendre, principalement eh Languedoc , les catholiques euxmêmes victimes de la pacification. Là , en effet, tes pfretoières persécutions avaient amené , de la part dès protestants , beaucoup plus nombreux qu'ailleurs , de cruelles représailles. Celles-ci en produisirent d'aussi coupables, et les deux partis se trouvèrent ainsi entrainés dans des excès qui s'engendraient les uns les autres: Vingt-cinq années de ce règne , dont les commencements avaient été si habiles soiis Mazarin, si brillante et éi glorieux tant que Louvois et Golbett furent ministres ensemble , se contenant et se complétant l'un par faUtte, se passèrent, hélas ! au milieu de ces tristes luttes slans cesse renaissantes et trop souvent ensangiaiitëes.

Et maintenant, si l'on recherche quels ont pu être, sur la fortune matérielle de la France , les résultats de la révocation de l'cdit de Nantes , quels torts ils mit causés à son commerce et à son industrie, de quel chiffre ils ont diminué sa population, on ne trouve sur ces questions que des données vagues, approximatives, et nul document de quelque autorité. Ce que personne n'ignore, c'est que, par suite du fatal édit, la France fut en peu de temps dépeuplée de ses ouvriers les plus

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intelligents et les plus actifs , de ses manufacturier les plus habiles, de ses commerçants les plus entreprenants et les plus riches , et que la Suisse , la Prusse, la Hollande et l'Angleterre s'enrichirent à nos dépens de cette précieuse population.

Quand la guerre de 1 688 éclata , le gouvernement se trouvant^ par suite de toutes les fautes Qui avaient été commises dans la question dés conversions, en face d'Un dafager beaucoup pliis gtand que celui qU'il vbUlâit prévehiï, l'illustre Vaiiban ferait h LôUvdîS Ùh tûémoirô par lequel il proposait d'accorder Une amnistie générale, et où il estimait que; depuis cirtcj ahs, « la France s'était appauvrie de cent mille Fiançai* et

* et de 60 millions , que le commercé était ruiné , leS

* flottés ennemies grossies de neuf mille matelots j \e&

* moiteurs du royaume , et leur aftûéè de six cent*

* officiers et de doufce mille soldats pltts aguerris que *« les leurs 1 . » On lit, enoutre^ dans leé Mémoires «e l'intendant Foucault $ à l'attirée 169* c * M. de « Pontchartrain m'a proposé d'établir une juridiction fc consulaire à Caen ; mais je lui ai irepréééntë que la t pluspart des marchands clé Caen, estant religionnai- « res, ont quitté le royaume; que, ceux qui y sont % restés ayant passé à Paris et à Rouen, le commercé

* est présentement réduit à peu tfe chose à Cuett ; et « que les taxes des arté et fliestîers les Ont fais dans « l'empeschement de donner aucun secours auftôy^. »

• 4 Eclaircissements historiques, etc. , t. I er , p. 3&Ô. tt Mémoires inédits de Fvticduit, feté. ; à Se Vtatë.

Un auteur prolestant porte le nombre de ses coreligionnaires qui passèrent h l'étranger , par suite de la révocation del'édit de Nantes, à quatre cent mille. Un second réduit ce nombre à trois cent mille; enfin, deux autres l'évaluent à deux cent mille. D'après un Mémoire du duc de Bourgogne, le nombre de ces réfugiés ne se serait élevé , suivant le calcul le plus exagéré , qu'à soixante-sept mille sept cent trente-deux 1 . Malheureu-» sèment, les évaluations faites par Vauban, en 4688, ne permettent pas de s'arrêter à un chiffre aussi bas. « Malgré les intentions les plus pures , dit à ce sujet « l'historien de Bossuet 2 , un petit-fils de Louis XIV « peut avoir été facilement induit en erreur par le soin « même que l'on dut prendre pour ne pas affliger la « bonté de son cœur. Mais , en s'en tenant même à ce « calcul, il n'est point de Français qui ne doive gémir « sur le sort de soixante-huit mille Français, fuyant c leur terre natale, s'arrachant à leurs familles, à leurs « proches, à leurs habitudes, à toutes les affections de

1 D'un autre côté, l'abbé de Gboisy a dit: « Le roi signa « l'édit avec un zèle véritablement apostolique; mais par ce « petit trait de plume il priva son royaume d'un million d'hom- « mes et de plus de 200 millions comptant. » Les Mémoires de l'abbé de Gboisy sont quelquefois très piquants ; mais ils ont besoin d'être soumis à un contrôle sévère et ne se font pas remarquer, en général , par la certitude des assertions. Il est vrai que, dans un autre endroit, l'abbé de Choisy évalue le nombre des protestants établis en France vers 4685 à un million. A ce compte, il faudrait supposer qu'ils avaient tous passé à l'étranger.

a Histoire de Bossuet, t. IV, p. 67.

« la nature, pour aller chercher une existence incer-

« taine dans une terre étrangère. De tous les peuples,

« le Français est peut-être celui qui éprouve le besoin

« le plus vif de vivre et de mourir sous le ciel qui l'a

« vu naître. Ces grandes émigrations forment toujours

« une époque désastreuse dans l'histoire d'une na-

« tion , et laissent après elles de longs et douloureux

« souvenirs. »

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