A MONSEIGNEUR LE COMTÉ D'ARGENSON
Dans cet affreux séjour, sépulchre inaccessible
Aux plus vifs raïons du soleil, Occupé de mes maux, à mes maux seuls sensible, J'invoquais tour à tour la mort et le sommeil;
Morphée, a mes vœux favorable, Verse enfin sur mes ïeux ses pavots bienfaisants. Dans les bras du repos il enchaîne mes sens ; Parles plaisirs trompeurs d'une ivresse agréable, Mon âme est arrachée aux soucis dévorans.
Délivré du poids qui l'accable., Mon cœur jouit enfin du charme inexprimable,
De goûter de plus doux momens.
Le calme succède à l'orage; L'espoir sèche mes pleurs et tarit mes soupirs : Dieu ! quels sont tes bienfaits ! Au sein de l'esclavage
Serait-il encor des plaisirs?
Une femme à mes ieux tout a coup s'est montrée : La douceur et la paix reposaient sur son front. D'une couronne d'or sa tête était parée :
Elle avait la candeur d'Astrée ; Le geste de Pallas, le regard de Junon,
Et la grâce de Cythérée.
1 L'original de cette pièce écrite et signée par La Beaumelle, est attaché à un exemplaire des Lettres de madame de Maintenon, en deux volumes, édition de Nancy, appartenant à la bibliothèque de l'Arsenal. — Voir, au sujet de l'inimitié qui existait entre Voltaire et La Beaumelle, chap. IV, p. 70, note.
—Quoi! c'est vous? m'écriai-je; ah! c'est vous, Maintenon!
C'est vous, dont la vertu flétrie Reprenoit sous ma touche une nouvelle vie • C'est vous dont j'achevois d'éterniser le nom !
« Oui, dit-elle, c'est moi. Du haut de l'empirée
« J'ai vu tous les malheurs a la fois t'accahlcr ;
« Et, sensible aux ennuis où ton âme est livrée,
« Je te chéris, tê plains, et viens te consoler.
« Que ne puis-je adoucir des maux que je partage ? « Sur moi la calomnie exhala ses poisons.
« Je sus les mépriser : imite mon courage ,
« Et songe, mon fils, qu'à ton âge,
« Tous les malheurs sont des leçons.
« Le ciel, par ces revers veut former ta jeunesse, « Au mépris des plaisirs, des fers et de la mort :
« Hé ! que serait une sagesse • Qui dépendrait toujours des caprices du sort ?
t Le coupable en murmure, et l'innocent les brave : « L'homme est né pour souffrir; j'en ai subi la loi : « J'ai vécu quarante ans avec le plus grand roi : Hélas ! j'étais alors mille fois plus esclave « Et plus malheureuse que toi.
« Prends courage, mon fils! je vois tomber tes chaînes; « La vérité vaincra tes ennemis cruels ; « Et livrera leurs coeurs a d'impuissantes haines. « Ce sage a qui la Grèce eût dressé des autels, « Montesquieu détruira leurs préjugés sinistres : « D'Argenson n'est- il pas le plus doux des mortels, « Et le plus sage des ministres ?
« Attends tout des vertus, et tout des sentiments, « Que son âme sublime et chérit et rassemble ; « Quand on a comme lui tous les talens ensemble, « On protège tous les talents.
210 PlàCES JDSTlfJCATIVM. — H° V.
« Gesse donc de gémir, et pardonne a Yottaire « Ces jours cruels, ces tristes nuits ' ;
< Prends pour modèle ses écrits ;
« Que tes mœurs soient le sien ; que ta vertu l'éclairé ;
< Méprise qui veut t'outrager :
• Ce n'est qu'en l'égalant que tu peux t'en venger, « Et forcer l'envie à se taire.
« Que tes pinceaux soient vrais, mais sans être hardis ! « Va, dis à d'Argeuson que tu sauras lui plaire ; « Peins-lui ton innocence : il entendra tes cris ; « Il brisera tes fers : le Ciel me l'a promis.
« Dis-lui combien j'aimais le père,
« Et combien j'espérais du fils. *
Elle dit. Je m'éveille. Hélas ! de ce mensonge, sage d'Argensun , que je sais peu flatté !
Mon espérance n'est qu'un songe,
Ma peine est une vérité.
De la Bastille, ce 4 mai 1753.
AUGUVIXL DR LA BtAtflflBLLE.
1 11 résulte, comme en voit, de ce passage que La Beaumelle attri buait sa détention à Voltaire.
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N° VI.— INEDITE.