AMBASSADEUR DE FRANCE EN ANGLETERRE
Londres, 26 février 1685,
« Je reçus avant-hier la dépêche de Votre Majesté du 30 de ce mois, par le retour du courrier que j'avais dépêché ; j'allai à l'instant trouver le roi d'Angleterre ; je lui donnai la lettre de la main de Votre Majesté qu'il eut la bonté dft
• 1 Memoirs of great Britain and Ireland, from the dissolution of the last parliament of Charles II until the seù-6attle ofLa Bogue, by sir John Dalrymple, bart; 2 vol. in-4. — Les mémoires de sir John Dalrymple sont du plus grand intérêt. C'est un des ouvrages historiques dont la lecture offre le plus d'attrait, Tau-* teur ayant été en position de consulter tous les documents officiels, tant anglais que français, qui pouvaient éclairer les événements qu'il avait a raconter, et l'ayant fait avec beaucoup de discernement. On sait que l'histoire d'Angleterre se lie intimement à celle de la France pendant la période qu'il a embrassée, et que des négociations très importantes et très suivies eurent lieu, à cette époque, entre les deux cours. Sir John Dalrymple vint en France sous le ministère de M. de Choiseul, a qui il avait été fortement recommandé, et qui l'autorisa a consulter le riche dépôt du département des affaires étrangères, ou il recueillit un grand nombre de lettres qu'il a publiées dans le second volume de son ouvrage. Ses mémoires sont très estinlés en Angleterre, où ils donnèrent lieu lors de leur publication, à une polémique très animée entre les vighs et les tories. 11 en a été fait une
me faire lire ; il me parut recevoir avec une entière sensibilité les témoignages de l'amitié de Votre Majesté ; je crus n'en devoir pas faire à deux fois , et ne pas différer à l'informer du soin que Votre Majesté avait eu d'assembler en si peu de temps des lettres de change pour la somme de cinq cent mille livres , et de me les envoyer afin quej'en puisse faire l'usage qui conviendroit à son service. Ce prince fut extrêmement surpris et me dit les larmes aux yeux. « Il n'appartient qu'au Roi votre maître d'agir d'une manière si noble et si pleine de bonté pour moi ; je vous avoue que je suis plus sensible à ce qu'il fait en cela , qu'à tout ce qui peut arriver dans la suite de ma vie ; car je vois clairement le fond de son cœur, et combien il a envie que mes affaires prospèrent : il a été au-devant de ce que je pourrais désirer, et à prévenir mes besoins ; je ne saurois jamais reconnaître assez un tel procédé ; témoignez-lui ma reconnaissance et soïez garant de l'attachement que j'aurai toute ma vie pour lui. »
« Je ne saurois, Sire, exprimer quelle joie eut ce prince de voir une si prompte et si solide marque de l'amitié de Votre Majesté, et la promptitude avec laquelle Votre Majesté avoit envoyé une somme aussi considérable. Je lui dis que, pour ne rien dérober à ce qu'il devoit à Votre Majesté, je lui avouerois franchement que dans le trouble où je me trouvois au moment de la mort du feu roi d'Angleterre , je n'avois songé qu'à dépêcher un courrier pour en informer Votre Majesté , et que je ne lui avois pas représenté combien il importoit de lui envoyer un prompt secours ; que
traduction française, mais très imparfaite, et qui ne renferme qu'un très petit nombre des pièces justificatives que contient l'ouvrage original. Les éditeurs des Œuvres de Louis XIV ont donné quelques-unes de ces pièces dans le 6e volume de leur curieuse collection.
si, en cela, j'avois fait un manquement, il étoit bien réparé par ce que Votre Majesté a fait. Le Roy d'Angleterre m'interrompit , et dit qu'il ne pouvait assez admirer la prévoyance de Votre Majesté, et le soin de lui donner si promptement une marque si essentielle de son amitié; que Votre Majesté n'y seroit point trompée , et qu'il se souviendroit de ce qu'elle faisoit pour lui affermir la couronne sur sa
« Milord Rochester entra ensuite dans la discussion du traité fait avec le feu roy d'Angleterre ; nous convînmes de tout, même pour ce qui restoit dû pour le parfait payement des trois années de subsides échues. Milord Rochester dit
qu'il y avoit toujours entre lui et moi un différend sur le t compte en ce qu'il s'étoit attendu , et avoit cru que Votre Majesté donneroit deux millions par an , pendant trois ans ; qu'il étoit vrai que j'avois dit, de mon côté, que je n'avois jamais eu pouvoir que de promettre quinze cent mille livres pour chacune des deux dernières années; que cette difficulté n'avoit pas été terminée, et que l'on n'avoit pas même parlé de la quatrième année qui est presque échue , parce qu'on ne prévoyoit pas que Votre Majesté eût voulu discontinuer un subside au feu roy d'Angleterre , dont la conduite en tout étoit si agréable à Votre Majesté et s'étoit si peu démentie en toutes occasions. Je répondis à cela que je ne prendrois pas le parti de rien contester sur des matières de fait , à moins qu'elle ne fussent entièrement constantes ; que je n'avois pu excéder mes pouvoirs et que je ne l'avois pas fait, ainsi qu'il n'y avoit qu'à se tenir à ce
dont nous étions convenus
« Sa Majesté Britannique me dit encore hier au soir : « Je ne regarde pas l'état où je suis , mais l'état où je pouvois être. Tout est paisible en Angleterre et en Ecosse , mais le roy votre maître m'a secouru dans un temps où il
ne pouvoit savoir s'il y auroit une sédition à Londres , et si je n'en serois pas chassé \ »
1 II y a dans le 9« volume des Mémoires de Dalrympie , volume composé eo entier de Pièces justificatives , un très grand nombre de lettres écrites à Louis XIV par MM. Golbert de Croissy, Court in, et Barillon, pendant leur ambassade en Angleterre. On y suit pas à pas les négociations dont Madame, accompagnée, comme on sait, dans son voyage, de mademoiselle de Keroual, devenue depuis maîtresse de Charles H, sous le titre de duchesse de Portsmouth, s'était chargée auprès de ce prince. Ces documents font aussi connaître d'une manière officielle, et d'après les notes mêmes de l'ambassadeur, ce qu'il en coûtait au gouvernement français pour se faire des appuis daus le Parlement. « A lord Barker, 1000 guinées ; au chevalier Herbert, 600 guinées; au docteur Carey, 500 guinées, etc., etc. » [Memofrs, appendix, t. II, p. 314.) C'est de l'histoire écrite, pour ainsi dire, cartes sur table, ce qui est souvent très difficile, et rien n'est, en même temps, plus intéressant et plus instructif.
WèCE9 JUSTIFICATIVES.— M Vil.
N° VIIL— INÉDITE.