‹ Le gouvernement de M. Thiers, 1870-1873Chapitre 11 sur 18 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Ainsi s'achève le drame de ces trois années où la France fut si malheureuse. Le dix-neuvième siècle l'avait vue grande et prospère. Même parmi ses erreurs et ses entraînements, elle avait servi et honoré l'humanité. Après la Révolution, la victoire napoléonienne avait conquis et libéré les peuples. La littérature, la science, l'art français avaient enrichi, sans trêve, le patrimoine de la civilisation.

Et ce siècle n'en était pas à son déchu qu'il avait vu, une fois encore, la France vaincue, démembrée. Le pays avait été accablé ; la population avait diminué de deux millions d'âmes ; la fortune publique avait subi une perte sans précédent. La guerre civile avait suivi la guerre étrangère : on avait entrevu la séparation possible de Paris et de la France. Deux provinces, les meilleures, les plus chères, avaient été détachées. La France, selon le mot cruel de ses adversaires, avait été « saignée à blanc ». On pouvait croire à son agonie.

Sa politique généreuse avait encouragé, chez les autres, la réalisation de l'unité, dont elle-même avait donné l'exemple. Elle n'avait pas tenu compte des avertissements qui lui venaient, non seulement des siens, mais de l'étranger. En 1866, quelqu'un disait publiquement, et à son adresse : « Il ne peut être désirable pour la France, qu'en Allemagne s'élève une puissance supérieure en force, un empire de soixante-quinze millions d'âmes, qui s'étendrait jusqu'au Rhin. » Ces paroles avaient été prononcées par M. de Bismarck en plein Parlement. Elles

dénonçaient le péril autrichien. La France s'était réveillée en face du péril prussien (1).

L'Allemagne, guérie des longues suites de la guerre dé Trente ans, .'éprenait, en Europe, la place qu'elle avait occupée au moyen âge : elle était redevenue l'Empire. Mais l'axe était au Nord maintenant, non au Sud. L'empire nouveau avait voulu se faire proclamer à Versailles.

La masse compacte que faisait ainsi, au milieu de l'Europe, la Germanie reconstituée pesait d'abord sur la France. Resserrée dans des frontières plus étroites, celle-ci était refoulée vers les mers occidentales. La prépondérance que sa population, ses armées, sa langue, son influence lui assuraient en Europe, disparaissait en raison de la force comparative des agglomérations récentes.

Sur le Rhin, cette phase de l'histoire européenne se réglait contre elle. Une solution qu'on voulait croire définitive était intervenue. La victoire affirmait qu'au delà de la nouvelle frontière, il n'y avait plus de France.

Mais les choses ne sont pas si simples. Tout d'abord, même dans la séparation, les volontés n'avaient pas fléchi. Au dix-neuvième siècle, on répétait la parole déjà entendue au quinzième siècle : « La terre prise, les cœurs ne se mouvront. » L'âme commune se perpétuait, a Je ne tiens pas tant que ça à avoir une quantité de Français chez nous, » avait dit M. de Bismarck, et il disait encore : « Nous ne devons pas nous flatter d'arriver très promptement à ce qu'en Alsace la situation soit comme en Thuringe, sous le rapport des sentiments allemands. » Il s'abstenait volontairement d'examiner une pareille éventualité pour les populations lorraines. Ces paroles et ce silence émanaient d'un sentiment juste : le problème subsista.

• (1) Discours du prince DE Bismarck, t. Il, p. 40.

En fait, une autre France vivait et restait fidèle au delà des frontières. C'est celle dont une histoire antique a formé les mœurs et l'âme et qui, partout, en Europe et hors d'Europe, se retrouve elle-même parce que son existence n'est rien qu'amour. Cette France-là est insaisissable et indestructible : « Il y a donc de la France partout, » dit un soldat (1).

Sur le territoire national, cette France impérissable s'était ressaisie avec une vivacité, une vitalité singulières, au lendemain des désastres qui l'avaient accablée. Ses adversaires avaient été si étonnés de cette résurrection qu'ils lui en faisaient \m grief.

Le relèvement si prompt vient du peuple français, de son ressort, de son optimisme, de sa belle humeur. La France était encore accablée et prostrée qu'elle souriait parmi ses larmes. Mobile et légère, elle croit peu au perpétuel et au durable dans les œuvres des hommes. Elle laisse passer l'orage et se remet au travail.

Après la guerre et après la Commune, quelques mois écoulés, il y eut, en France, une explosion incroyable d'activité et de prospérité. Nous aurons à exposer la vie du pays, le mouvement de l'opinion, les manifestations de ce relèvement, de ce renouveau. Elles furent si nombreuses et si diverses, dans les affaires, dans la production industrielle, dans la httérature, dans la science, dans les arts, dans la direction de l'esprit public, qu'elles méritent d'être signalées en détail ; elles furent si éclatantes que, malgré le parti pris d'une opinion extérieure prévenue, — et un peu déçue, — elles s'imposèrent à tous, aux indifférents, aux adversaires.

Il est facile de reconnaître quelque chose de ces dispositions renaissantes de la nation dans le jeu des organismes politiques qui fonctionnèrent dès que la crise

(1) II. DK Balzac, la Duchesse de Langeais.

évolua vers son terme : le gouvernement de la Défense nationale, l'Assemblée de Versailles et le gouvernement de M. Thiers.

Il serait hors de mon sujet d'insister sur la noblesse des sentiments qui animèrent les hommes du 4 Septembre : leur effort désespéré ajouta quelque chose à la physionomie historique de la France.

On est tout aussi à l'aise quand on parle de l'Assemblée nationale. La France l'avait élue dans des circonstances où le malheur, le trouble, le désordre eussent justifié bien des erreurs. Or, personne ne conteste, aujourd'hui, que cette Assemblée, mandatée par le peuple, fut digne de ce peuple. En somme, elle sut résister à ses propres entraînements. Le bon sens et l'amour du pays arrêtèrent bien des fautes sur le point de se commettre. Elle accomplit lentement, mais avec persévérance, l'œuvre de reconstitution pour laquelle elle avait été choisie. Elle vit surgir de grands talents, de nobles caractères, — et pas une âme basse.

N'est-il pas remarquable que, dans une crise pareille, où la France paraissait abandonnée de Dieu et des hommes, où le gouvernement responsable s'était effondré, où tant de compétitions pouvaient se faire jour, personne ne voulut prendre une autre voie que la voie droite? On n'eut à se garder ni des ambitions traîtresses d'une famille de Guise, ni de la duplicité d'un Fouché, ni de l'intrigue corrompue d'un Talleyrand. Jamais la France ne fut plus sincèrement et plus loyalement aimée par ceux qui la servaient.

M. Thiers, avec tous ses défauts et ses petitesses, était un homme compétent, autorisé, dévoué, un excellent patriote ; son intelligence supérieure, son activité prodigieuse, sa longue vie publique, ses études l'avaient préparé au rôle que les événements lui imposèrent.

L'opinion lui fit confiance, comme il le méritait. Peu

de peuples, en somme, dans des circonstances analogues, eussent vu sortir, de leur sein, un chef d'État pareil à ce « petit bourgeois qui avait l'âme fière ».

La tâche qui lui incombait était triple : conclure la paix ; réparer les maux causés par la guerre ; assurer au pays une forme politique durable, sinon une constitution.

Dans la négociation des préliminaires de paix, M. Thiers n'eut pas le temps, peut-être, de déployer ses grandes qualités. Engagé d'avance dans le parti de la paix, il fut pris au dépourvu, ne trouvant pas, auprès de lui, l'appui que donne naturellement un gouvernement régulier, une administration traditionnellement préparée et entraînée. Il crut devoir négocier seul, seul face à face avec le plus redoutable adversaire, et celui-ci vainqueur, M. de Bismarck !

On discutera, à la lumière des révélations qui se produisent chaque jour, la question de savoir si M. Thiers eût pu conclure un traité plus avantageux et s'il eût pu sauver Metz. Il néghgea peut-être un peu trop la Conférence de Londres. Il ne tint pas assez compte de l'appui que lui prêtait, du moins pour la négociation, la détermination de Gambetta et de ses généraux, de poursuivre la guerre jusqu'au bout.

Mais, autour de i\I. Thiers, tout le monde voulait la paix. Il n'eût pas été suivi s'il eût laissé entrevoir seulement la possibilité diplomatique de reprendre les hostihtés. Il fut désarmé par les siens, plus encore que par ses adversaires. Et puis, il négociait à quelques lieues de Paris encore en armes et déjà en insurrection. Cependant il sauva Belfort et obtint une diminution d'un milliard sur le chiffre de l'indemnité.

Dans tout le travail qui suivit la négociation fatale, rapatriement des prisonniers, liquidation de l'indemnité, évacuation progressive du territoire, vote de la loi militaire, il montra une énergie, une ténacité intelligente et

souple, qui prouvent ce qu'il eût pu faire, au début, s'il eût été mieux secondé et si les circonstances n'eussent été si difficiles.

Il fut l'organisateur des grands emprunts et le libérateur du territoire. Sa sagesse, son expérience, sa compétence fournirent, jusqu'à un certain point, caution pour la France. Les emprunts, il est vrai, furent onéreux. Le pays paya un peu cher la hâte fiévreuse de l'illustre vieillard. Mais pouvait-on payer trop cher la prompte libération des provinces occupées et du pays?

Dans cette seconde partie de sa tâche, M. Thiers fut vraiment admirable. Il mit la main à toutes les grandes oeuvres. Il reconstitua l'armée ancienne et prépara l'armée nouvelle. Il renoua les relations avec l'Europe. Il sut passer entre le double écueil de la question romaine. Budgets, emprunts, impôts, réorganisation administrative, affaires commerciales et industrielles, tout porte sa marque et son empreinte. Ses manies mêmes avaient du bon, puisqu'elles l'amenaient à promener partout, sous ses lunettes clairvoyantes, l'œil du maître.

Sa correspondance diplomatique, abondante, précise, spirituelle, allant droit au but, et avec une aisance et une promptitude singulières, révèle la vigilance perpétuelle de l'homme au sommeil léger que le moindre bruit tenait en éveil, qu'aucune occupation n'absorbait entièrement et qui n'était accablé par aucun travail ni par aucun devoir.

A la tribune, dans son salon, dans les commissions et les conférences, il était toujours prêt et toujours captivant. Patriote expérimenté, il flattait « la noble blessée » et lui rendait la vigueur, rien qu'à l'appel d'une voix famihère où résonnait de l'histoire. Il était plein du passé. Le présent ne l'empêchait pas de penser sans cesse à l'avenir. A soixante-quinze ans, il gardait les longs espoirs et les vastes pensers.

Sur la troisième partie de son œuvre, les sentiments

sont plus partagés. Monarchiste d'origine, de relations et peut-être de sentiment, M. Thiers fut l'initiateur de la République. Certains ont dit qu'il ne songeait qu'à rester au pouvoir et à perpétuer un provisoire qui le maintenait à la présidence. Il s'est défendu, avec force, de ce sentiment mesquin. Son allure nerveuse et sa décevante habileté ont parfois autorisé les soupçons. Mais la révélation, maintenant obtenue, des difficultés qu'il rencontra, à l'intérieur et à l'extérieur, la connaissance exacte des faits dont il avait seul la clef, plaident pour lui.

Il se désintéressa de la cause monarchique parce qu'une restauration durable lui parut de réalisation impossible. Le pays ne la voulait pas. Les partis dynastiques ne surent jamais abdiquer l'un ou l'autre leurs préférences. Ils se déchiraient cruellement.

Il alla vers la République, parce qu'il comprit que la France, dégoûtée des sauveurs, n'avait plus confiance qu'en elle-même, et qu'après les révolutions et les catastrophes qui avaient mis fm aux différentes expériences monarchiques, elle voulait prendre en main la conduite de ses destinées.

Étant le bourgeois et le monarchiste qu'il était, avoir discerné l'avenir de la démocratie et de la République, ce n'est pas un acte d'égoïsme sénile, c'est une profonde et rare clairvoyance. Un esprit moins droit et moins ferme eût été tenté de jouer les Monk. D'ailleurs, il fut écarté pour s'être déclaré en faveur de la Répubhque et pour avoir soumis à l'Assemblée un projet de constitution répubhcaine. Ses ambitions personnelles eussent donc été bien mal averties.

Le vote de l'Assemblée qui F éloigna de la présidence ouvrit une crise constitutionnelle grave. Après une longue agitation, l'Assemblée dut revenir au point où elle en était quand elle le renversa. Si on l'eût écouté et suivi, cette crise dangereuse, ou tout au moins stérile, eût été évitée.

Trente-trois années de paix intérieure et extérieure datent de son Consulat. La France a fait l'apprentissage de la liberté. La démocratie a commis des fautes c'est vrai. Quel est donc le régime qui peut se proclamer impeccable? De 1815 à 1848, la période avait été aussi de trente-trois ans, et ce simple rappel de dates tranche le débat, du moins s'il s'agit de la stabilité.

La France républicaine s'est mise à l'œuvre pacifiquement. Elle a donné l'exemple d'une grande nation poursuivant sa destinée sous le poids d'un lourd passé, malgré les difficultés inhérentes à sa constitution politique et à la situation qu'elle occupe dans le monde.

Elle a retrouvé, au dehors, des alliances et des sympathies que la doctrine prétendait lui interdire. Elle a étendu son domaine au delà des mers et se prépare à entrer vaillamment dans l'ère des concurrences universelles qui s'annoncent pour un prochain avenir. Elle a repris le contact avec cette Méditerranée qui fut son berceau.

Elle accepte résolument toutes ses tâches et tous ses devoirs. Toujours active et toujours généreuse, rien d'humain ne lui est étranger. Elle reste fidèle à la formule confiante et optimiste qui fut toujours la sienne. L'expérience du passé lui a appris que la victoire ou la •défaite ne sont que des incidents militaires et diplomatiques au cours d'une existence séculaire et dans le développement ininterrompu d'une dramatique histoire.

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