‹ Le gouvernement de soi-même (volume 2)Chapitre 1 sur 91 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

SALLE PHILHARMONIQUE de LYOtf

en témoignage de reconnaissance

pour sept ans de persévérante assiduité)

je dédie ce livre

exposant la doctrine d'une série

de nos conférences

Permis d'imprimer ; Paris. 8 décembre 1905.

P. F âges, vie. gén.

LE

A. — Est-ce , comme on se plaît à le dire, le cœur qui fait mal à la tête? — Oui, souvent; mais c'est toujours quand la tête d'abord a fait mal au cœur, et c'est elle qui est en faute, outre que c'est elle qui « a commencé ».

En somme, le cœur, — et j'entends par là toute la sensibilité de l'être, tous les élans de la nature vers le bonheur - le cœur, dis-je, ne fait que son métier, quoi qu'il fasse et où qu'il aille. S'il dévie, c'est la tête, c'est la raison qui n'a pas fait le sien! La vapeur ne fait que son métier en poussant le piston, de quelque côté qu'on ouvre le tiroir; et, si la machine déraille ou éclate, ce n'est pas à elle qu'il faut s'en prendre, même si elle tue le mécanicien; c'est à lui. Il pouvait et il devait modérer la tension de la vapeur ou en régler l'emploi ; et si la machine lui « a fait mal », c'est qu'il a d'abord malmené sa machine.

2 LE GOUVERNEMENT Dfc SOI-MÊME

Le cœur est une force aveugle comme la vapeur, et c'est la tête qui doit le mener. 11 y a des ôtres — ce sont les brutes — qui sont montés, pour ainsi dire, mécaniquement, comme une montre, et s'en vont jusqu'au bout de leur vie réglés par l'instinct, comme la montre jusqu'au bout de son ressort» Mais l'homme n'est pas réglé par son instinct, parce que sa destinée dépasse l'activité de ses organes, et qu'il est libre ; de même que la locomotive n'est pas réglée par la seule expansion de la vapeur, parce que sa destinée est de servir à autre chose qu'à elle-même et de s'adapter à la variété des circonstances. La vapeur qui fait sa force est fatale, et elle pousse en avant ou en arrière, à droite ou à gauche, peu lui importe ; et c'est pour cela, parce qu'elle est aveugle et fatale, qu'il lui faut une direction, et qu'elle la subit à coup sûr ; un léger effort bien calculé sur un levier, robinet ou gouvernail, et les wagons suivront les rails vers le but, et les bateaux le long de nos fleuves ou à travers les. océans enchevêtreront sans péril leurs courses sinueuses et viendront docilement affleurer aux embarcadères. Mais si, après avoir jeté du charbon, au petit bonheur, dans la machine, vous supprimez le mécanicien ou le pilote, vous savez ce qui arrivera et que toute cette force ne sera que pour la destruction. Ainsi du cœur abandonné sans contrôle au hasard des impressions et à la poussée aveugle

des instincts : ii « fera mal à ia tète » et à luimême et aux autres; et plus il y a de vie dans un cœur d'homme ou de vapeur dans une locomotive, plus le mal sera grand, si la bonne direction a manqué.

B- — A-t-on jamais trop de cœur? — Beaucoup s'en plaignent ; ils ont tort.

Sans doute, et je viens de le dire, le cœur est un danger ; mais parce qu'il est une force. Tout ce qui est fort est dangereux. Une locomotive sous pression peut dérailler, parce qu'elle peut agir ; un sabre de bois ou un fusil sans poudre est sans danger, parce qu'il est sans valeur ; il peut faire un jouet, mais non pas une arme. ïl faudrait plaindre un cœur inerte, ou, comme on la dit, « une âme sans passion »; elle ne serait qu'un « fusil sans poudre ».

Parce que le cœur est un péril, il faut le diriger ; mais parce qu'il est une force, il ne faut pas le détruire.

L'industrie ne supprime pas les torrents, ni la vapeur, ni l'électricité, ni aucune des forces de la nature ; elle les constate, elle les développe, au besoin; puis elle les dompte et les dirige. De même il faut diriger notre cœur ; mais il ne faut pas l'étouffer. C'est la vie qui le fait battre et on n'a jamais trop de vie, parce qu'on n'a jamais trop de force. Il n'y a pas à craindre, d'ailleurs, dans

t LE GOUVERNEMENT DE SOI-MÊME

l'industrie qui exploite de telles ressources, ni la concurrence, ni la surproduction. Même s'il peut arriver à son maximum de rendement moral, l'homme trouvera l'emploi de toutes ses énergies et le moyen de pousser toujours plus haut la fortune de son âme et la réussite de sa destinée. > D'autres se plaignent d'avoir trop de cœur, non pas pour le péril qu'il crée, mais pour la douleur qu'il provoque. Avoir beaucoup de cœur, n'est-ce pas offrir une plus large surface aux épines du chemin et les sentir plus avant? N'est-ce pas avoir l'âme tendue comme une corde de violon sur une caisse sonore, et faire plus intenses tous les cris de douleur qui vont jaillir au choc de la vie ?

Oui, sans doute; mais la sonorité est la même sous le coup d'archet, quel que soit l'air que l'on joue, et les âmes vibrantes sentiront les joies aussi profondément que les douleurs. — Si vous me dites que les deux lots sont de grandeur inégale, et qu'en multipliant l'un et l'autre, votre cœur ne fait qu'incliner davantage le plateau de la balance où déjà les douleurs l'emportent, du moins il vous fait aussi plus capable de comprendre celles des autres et de les consoler. Il faut avoir pâti pour savoir compatir; et si la compassion est encore une souffrance, elle est aussi une joie, — la joie d'en donner aux autres, — et une de celles que nous ne saurions payer trop cher.

Et, si cela ne paraît point une suffisante cou-

flfTRODUCTIOK S

solation, j'ajoute qu'au lieu de se plaindre d'avoir trop de cœur, il est plus simple de s'appliquer mieus à le diriger. Il en coûtera moins que de le détruire, et ce sera supprimer la plus grande part de nos douleurs; les plus amères en général, et toujours les moins utiles, ne nous poignent de leur aiguillon que parce que nous n avons pas su le détourner à temps.

Mais d'autres vont se plaindre qu'à supprimer la peine, on risque de supprimer le profit ; car :

C. — La vie, comme le reste, ne vaut-elle pas ce qu'elle coûte? — Non, c'est une erreur pour ce qui concerne la vie, et souvent aussi pour le reste.

Le capital est un élément de succès dans les affaires ; mais son bon emploi en est un autre, et même le principal. La quantité de force dépensée entre pour sa part dans le résultat ; mais aussi la qualité ou la direction. Il n'est pas prouvé que les Prussiens aient dépensé plus d'efforts, plus de courage, plus d'héroïsme, ni même plus de poudre et de balles, ni plus d'hommes, que les Français, à Reichshoffen ou à Sedan ; mais leur stratégie fut meilleure, et c'est elle qui décida la victoire. Un obus bien dirigé ou une torpille peut anéantir un cuirassé ; tandis que des milliers d'autres ne feront que labourer les vagues. En 1892, une expérience officielle mit en parallèle, pour une-

• LR GOUVERNEMENT DE SOT-MÊMB

course entre Vienne et Berlin, des officiers austro-hongrois et allemands. Les Allemands fureût battus ; trente-quatre seulement purent être classés, contre soixante du côté autrichien. Or les chevaux morts de fatigue furent deux fois plus nombreux du côté des vaincus1. On a raison de dire que le petit enfant ne sait pas marcher. Il le peut. Les physiologistes affirment qu'il a dans les membres la force suffisante ; mais il ne sait pas encore, de môme que l'ataxique ne sait plus coordonner l'activité de ses muscles ; tout l'insuccès vient de là. La gaucherie dans les exercices physiques, qu'est-ce autre chose qu'une incoordination de mouvements? Le savoir-faire, la direction fait défaut, ce n'est pas la force ; bien au contraire, huit fois sur dix, nous dit M. de Coubertin, il y a dans la gaucherie excès de force et non insuffisance. Dans les compagnies de chemin de fer, les bons mécaniciens ne dépensent pas: plus de charbon que les autres et ne surmènent pas davantage leur machine. Il y a même une prime pour ceux qui économisent le combustible sans diminuer la vitesse, et beaucoup savent la gagner. Le potier novice se met en sueur pour n'arriver qu a gâcher l'ouvrage ; tandis que le maître ouvrier, très calme, presque immobile, par un geste léger de la main, au bon endroit et au bon moment,

i. Feuilleton du Journal des Débats, 23 août 1902.

façonne en quelques minutes l'argile qui tourne devant lui. Et c'est d'ailleurs un fait d'observation générale et quotidienne que les bons ouvriers évitent les gaspillages de temps, de matière et de force, et qu'avec moins de peine ils réalisent plus de profit.

De même, si nous savons nous conduire : si, ayant bien vu le but et connaissant les ressources de notre organisme et de nos facultés, nous avons la sagesse de tenir la main au gouvernail ; outre que nous pourrons éviter beaucoup de fausses manœuvres, donc beaucoup de heurts, beaucoup de souffrances, beaucoup d'efforts inutiles, en un mot, beaucoup de gaspillages, nous pourrons tirer de nous-mêmes un meilleur parti et nous approcher davantage, devant les hommes et devant Dieu, de notre maximum de rendement.

Devant les hommes, on l'admet sans peine, puisqu'ils ne jugent que les résultats extérieurs. Mais Dieu « sonde les reins et les cœurs », et on se figure, on proclame comme un dogme que devant Dieu, du moins, notre vie vaut ce qu'elle coûte, et que le résultat se proportionne à l'effort.

Nous croyons que c'est un préjugé. Il se proportionne au mérite, et le mérite n'est pas la même chose que l'effort.

On peut distinguer dans l'effort : 1° l'élan de la volonté qui cherche le but, telle ou telle vertu, par exemple ; 2° le grincement, la résistance, la

% LE aOUVERKEMEST DE SOI .MÊME

difficulté que la volonté doit vaincre; 3° la soxff rance qui résulte de cette résistance vitale brisée. Je dis que c'est Y élan de la volonté qui constitue tout le mérite de l'effort. La souffrance est un phénomène qui doit se considérer à part et qui peut devenir l'objet — non pas l'élément constitutif — d'un spécial mérite. Quant à la résistance, à. la difficulté, elle peut offrir un signe à notre esprit, ou un motif, une occasion à notre liberté, mais rien à notre mérite; elle est une occasion sans laquelle peut-être nous n'aurions pas songé à telle vertu ; elle est un signe que l'amour de cette vertu a été grand, plus grand que la difficulté, puisqu'il a pu la vaincre ; mais elle n'entre pour rien dans la vertu elle-même, dans le mérite, dans la valeur de notre vie ; elle reste ce qu'elle est, une difficulté, un obstacle, une chose de trop, et c'est tout bénéfice que de la supprimer. Ainsi, des trois éléments de l'effort, la souffrance ne peut être que l'objet d'un mérite ; la difficulté que l'occasion ou le signe ; seul Y élan de la volonté vers le bien moral peut constituer le mérite même; et c'est justice, puisque là seulement se trouve la liberté.

Si donc on prend garde que l'on peut aimer le bien moral sans y être contraint par la lutte qui le menace, et que la joie de l'âme est un signe aussi précieux que celui de la tentation vaincue ; »i Ton prend garde que le mérite de la souffrance

peut se retrouver sous d'autres formes meilleures — résignation aux épreuves inévitables, recherche des sacrifices féconds pour nous et pour les autres — ; alors il faudra bien admettre qu'en supprimant de notre vie, dans la mesure du possible, la nécessité de l'effort, en la remplaçant par la dilatation, la joyeuse expansion de soi, l'épanouissement de l'âme vers le but, nous n'aurons* rien à. perdre et toirt à gagner, même au regard de Dieu ; et que, s'il existe un moyen de se gouverner soi-même en ce sens, d'arriver à plus de rendement avec moins d'efforts et de risques, un moyen de ne pas étouffer son cœur et cependant de l'empêcher de « faire mal à la tête » ; si cela est possible, il nous importe grandement de le savoir et d'en faire notre profit1.

1. Qu'on veuille bien prendre garde au point précis de la question. Voici deux hommes qui font le même acte de vertu, l'un en dépit de la tentation, l'autre sans tentation aucune. Je néglige tous les actes qui ont précédé, parce que là je ne trouve aucune comparaison à établir; l'un s'est préparé à cet acte par la lutte, en repoussant des assauts répétés, en entraînant son vouloir dans une série d'actes libres et très méritoires, j'en conviens; l'autre s'est occupé à des vertus toutes différentes ou peut-être à rien du tout. Ce n'est pas sur ces antécédents que je les compare ; mais seulement dans l'acte particulier par lequel ces deux hommes, à un moment donné, pratiquent la même vertu. Et je dis que, dans cet acte, celui-là des deux a le plus de mérite qui l'accomplit avec le plus d'élan, le plus d'intensité.

Voici mes raisons :

1° Le mérite suppose la liberté. Or la liberté ne peut être que dans le fait de la préférence, du choix entre deux contradictoires possibles, et dans le degré de cette préférence, dans l'intensité avec laquelle le vouloir adhère à l'objet de son choix. Mais, dans l'espèce, les deux hommes ont également choisi le

D. -- Est-il possible de se gouverner soi-même? — Oui, parce que nous sommes libres, assez pour plier à notre dessein, dans la mesure nécessaire, même les forces aveugles qui sont en nous.

Oh ! sans doute, nous ne sommes pas libres comme des dieux, pas plus que nous ne sommes déterminés comme des pierres. Il importe de bien nous connaître pour bien nous conduire, et, pour cela, il fauty regarder de près. Au regard inattentif, l'homme apparaît toujours comme une contradic-

bien de préférence au mal; du côté de ce fait, il n'y a entre eux aucune différence dans l'exercice de leur liberté. Elle ne peut venir, s'il y en a une, que de l'autre élément, que de Yintensité du vouloir qu'ils ont mise dans leur choix. Et c'est donc cette intensité seulement qui devra mesurer leur mérite ;

2° Si la difficulté à vaincre entrait dans le mérite comme un élément constitutif, il s'en suivrait que de deux hommes également adonnés à une vertu en fait, celui-là serait le plus vertueux, le plus pur, le plus loyal, etc., qui serait le plus enclin à ne pas l'être. Il s'en suivrait aussi qu'il faudrait favoriser et rechercher toutes les tentations pour grandir son mérite. Nous ne pensons pas qu'on accepte volontiers ces conséquences.

La conclusion à tirer n'est pas qu'il faille supprimer l'effort de notre vie ; mais c'est qu'il faut le réserver pour les circonstances où il est nécessaire. Elles ne nous manqueront pas; et c'est parce qu'elles ne nous manqueront pas qu'il ne faut pas en augmenter le nombre à plaisir; c'est parce que nous avons besoin, pour leur faire face, de toutes nos énergies disponibles, qu'il ne faut pas nous gaspiller.

Une autre conclusion se dégage, également consolante pour ceux qui sont tentés et pour ceux qui ne le sont pas : les premiers trouvent dans la tentation une occasion qui les arrache à leur torpeur «t les oblige à pratiquer une vertu qu'ils oubliaient peut-être, et \îs trouvent dans leur victoire la preuve authentique de leur bon vouloir. Les autres, s'ils le veulent, même en l'absence de la tentation, peuvent aimer la vertu, et grandir leur mérite à la mesure de leur amour.

Nous rappelons que nous ne faisons pas de la théologie et que bous n'avons à signaler que l'élément naturel du mérite.

tion; parce qu'il est un être plein de contrastes, le point de rencontre entre la matière et l'esprit. Matière, il doit être fatal; esprit, il doit être libre. Déterminisme et liberté, voiîà donc les deux pôles de ce microcosme que nous sommes ; c'est sur eux, aur les deux à la fois, que notre vie doit porter.

Cette matière, qui est un élément de notre être, va recevoir, comme toute autre matière, avec les contre-coups de ses différentes parties les unes sur les autres, tous ceux qui lui viennent à travers l'espace ou à travers la durée. L'habitude et l'hérédité — qui est l'habitude de la race — pèsent en bien ou en mal sur le moment actuel; chacun de nos actes est une vertu originelle ou un péché originel qui réagira, par la trace laissée dans l'organisme, sur le reste de notre vie, et, à travers les générations, sur toute notre postérité ; l'éducation qui a pétri nos premières habitudes, le milieu dans lequel nous avons vécu nous enserrent dans des mailles que nous pourrons briser, mais qui nous ont marqués d'une empreinte ineffaçable ; le mouvement des saisons, les hasards de chaque jour, les actions des autres, notre situation sociale, les traditions des ancêtres, les préjugés des contemporains, le moment de l'histoire ont sur nous des prises inévitables. Nous sommes dans l'immensité de l'espace ou de la durée, comme cette barque dans l'immensité de l'Océan. Elle est là, à ce point précis. Est-ce la tempête, est-ce une

it LE GOUVERNEMENT DE SOI-MÊME

fausse manœuvre ou sa route normale qui l'y a conduite? Peu importe. Elle aurait pu ne pas y être, soit; mais elle y est, c'est un fait, et, comme tous les faits une fois qu'ils sont, celui-là est fatal. La barque est construite de pièces diverses reliées ensemble et solidaires les unes des autres, elle est petite ou grande, aménagée avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins lestée, plus ou moins éclairée du soleil, plus ou moins éloignée du port. Les vents soufflent avec une force et dans une direction qu'elle subit sans pouvoir les modifier. Tous les flots, à travers la vaste étendue, réagissent sur elle; les plus voisins l'enserrent prêts à la porter ou à l'engloutir. Mais sur cette barque frêle que tant de fatalités environnent, voici la liberté avec le pilote qui a la main sur le gouvernail. Cela suffit pour que toutes ces fatalités, au lieu de l'accabler, la servent, et pour que même les vents contraires la poussent vers le port.

C'est l'image de l'homme : matière, il subittoutes les fatalités de la matière; mais, esprit en même temps, il peut introduire dans la chaîne fatale une force nouvelle ou une direction de son choix; et précisément parce que tout se tient et se répercute, il est le maître des résultats, pourvu qu'il sache la manœuvi>, et garde le gouvernail, pourvu qu'il mette sa liberté au service de sa raison.

Un des plus faibles, parmi les êtres de la nature, il a pu par sa raison et sa liberté s'en faire le roi.

Il a dompté et domestiqué des animaux qui, d'un coup de dents ou d'un coup de griffes, pourraient le mettre en pièces. Il a dompté la terre avare et lui a imposé les moissons qu'il a voulu. Il a dompté les montagnes et les a ouvertes avec une étincelle, qu'un enfant peut allumer de loin en mettant le doigt sur un bouton. Il a dompté les métaux les plus durs et les a coulés comme de l'eau ou tordus comme un fil de chanvre. Il peut se dompter lui-même, et c'est une vaine excuse de dire : «C'est mon tempérament. Je suis fait comme cela »! — Pourquoi ne pas dire en face de la terre en friche : « C'est son tempérament, elle est faite comme cela » ? Ou en face d'un fauve qui bondit pour vous dévorer: «C'est son tempérament, il est fait comme cela» ? — C'est votre tempérament; mais il ne tient qu'à vous de le faire servira votre but. Vous êtes fait comme cela; mais il ne tient qu'à vous de vous refaire, ou du moins de vous modifier. Si l'homme peut régner sur la création, il peut aussi régner sur lui-même et se donner le droit de répéter, en un autre sens, le vers du poète :

Je suis maître de moi comme de l'univers.

E. — Par quelle méthode? — Par la même méthode qui lui sert ailleurs. Les difficultés et les ressources de l'entreprise sont de même nature que

dans les autres. Constater des faits, en extraire de» lois et les mettre à profit, voilà, en résumé, la méthode qui s'impose à un être qui, n'étant pas libre comme un Dieu, doit compter avec les fatalités qui l'entourent, — à un être qui, n'ayant pas que des sens comme la brute, peut surprendre, derrière les faits, la cause qui les enchaîne, — à un être qui, n'étant pas déterminé comme une pierre, peut rester le maître de certains de ses actes et par eux modifier l'enchaînement des causes et commander le résultat.

Or le grand fait à constater, dès que nous re gardons en nous-mêmes, c'est que, si nous sommes solidaires de l'ensemble de l'univers, nous le sommes surtout des différentes parties de notre être. Nous sommes très compliqués ; tout s'enchevêtre dans notre organisme, et c'est pour cela que tout se répercute. Il y a en nous, avec les énergies matérielles qui circulent dans le tourbillon vital sans rien perdre de leurs propriétés, une vie végétative, une vie animale, une vie humaine fondues ensemble dans une seule et même vie, dans un seul et même être qui est nous. Chacune de ces trois vies doit être, doit agir*, doit se coordonner2. Mais les organes qui constituent la vie sensitive, par exemple^ et les muscles qui la font agir et les

4. La vie n'est que pour agir : agere tequitur esse. 2. Tout élre n'est que dans la mesure où il est unifié : ew ti Unum conpertunlur.

nerfs qui la coordonnent se mêlent entre eux, et donc se fortifient ou s'affaiblissent réciproquement; de même, pour les trois éléments de la vie végétative et pour ceux de la vie humaine; et enfin chacune de ces trois vies se compénètre avec les deux autres. La pensée, par exemple, ou le vouloir, au sommet de la vie humaine, utilisent la sensation que leur donne la vie sensihve, en même temps que le sang et les cellules fournis par la végétalité. Il est donc à prévoir qu'on ne pourra toucher à rien, dans cet ensemble, sans faire partout retentir le contre-coup, et, pour dire les choses en gros, il est à prévoir que le physique devra réagir sur le moral, et réciproquement1.

1. On peut tirer la même conclusion de plus loin encore, dune considération plus profonde. Toute vie faite d'éléments divers, pour donner à ces éléments son caractère propre, pour les faire vivre d'elle et pour vivre en eux, doit les dominer en même temps qu'elle les utilise et les ennoblit. La vie végétative, par exemple, utilise le minéral pour tisser ses organes et pour élaborer ses fleurs et ses fruits, elle l'ennoblit, le surnaturalise, pour ainsi dire, en l'élevant au-dessus de la nature inorganique jusqu'à la vie; mais elle l'utilise, elle l'ennoblit sans le détruire; en manipulant les énergies matérielles, dans son laboratoire, elle en respecte les lois ; la vie ajoute et n'enlève rien. Et voilà pourquoi, pour utiliser les atomes et les ennoblir, elle doit les dominer d'abord. Parce qu'ils gardent leur être intact et suivent leur loi propre, ils n'ont cure, par eux-mêmes, d'aucune loi supérieure; Vis tendent à rentrer dans leur activité première, à retourner à la mort, à se dissocier d'avec la vie ; et la vie ne dure qu'à la condition de résister à cette tendance, de retenir la matière sous sa domination, ou, si elle lui échappe, de la remplacer. C'est donc au plus fort; c'est, de la part du principe vital, « la lutte pour la vie ».

-Mais aussi longtemps que la vie l'emporte, c'est en même temps « l'association pour la vie », et il n'est pas étonnant qut

Il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour constater qu'il en est ainsi. Chacun sait qu'à des états spéciaux de l'organisme correspondent des états spéciaux de conscience. Le sexe, l'âge, le tempérament, l'hérédité, le climat, que sais-je encore? tout ce qui met une empreinte particulière sur le physique a sa répercussion sur le moral. Les variations les plus accidentelles, les plus éphémères, peuvent avoir leur contre-coup visible; ainsi le mauvais état de l'estomac incline à la mauvaise humeur; l'opium ou le hachisch transforment les sentiments; les applaudissements

la vie et la matière réagissent Tune sur l'autre. La vie utilise les énergies matérielles, et elle se ressentira donc de tous les chocs qui les diminuent; la matière est manipulée par la vie, et elle se ressentira donc de tout ce qui en modifie la valeur. Ainsi une terre ingrate étiolera le meilleur germe, comme un germe sans vertu ne tirera rien du sol le plus riche.

Au-dessus du végétai, l'animal ne vit qu'à la condition, non seulement d'utiliser et d'ennoblir, mais de dominer les énergies végétatives Et au-dessus de l'animal, l'homme doit lui aussi dominer, en même temps qu'utiliser et ennoblir l'animalité. Il l'utilise et en fait l'instrument, le point d'appui de tous ses actes ; il l'élève et l'associe à sa vie, à son destin ; mais il ne la détruit pas. San3 doute, il n'y a pas d'animal, dans l'homme, distinct de son moi ; pas plus qu'il n'y a de végétal ; mais il y a les énergie* de la végétalité et de l'animalité avec leurs tendances propres, tirant à *oi, sans souci des lois de l'homme, de la raison et de la liberté. Et voilà qui explique la lutte. Mais puisque, dans la mesure où l'homme vit, il faut qu'il y ait aussi « association » ou même unification, puisqu'il doit dominer et utiliser ce:* énergies inférieures, les asservir et s'en servir, il est évident qu'il se ressentira de leur manière d'être et qu'elles se ressentiront de sa manière d'agir; il est évident qu'il y aura action et réaction, non seulement des éléments minéraux sur la végétalité, mais encore de celle-ci sur l'animalité, et de celle-ci enfin sur la vie humaine, ou, selon l'expression consacrée, ds physique sur le moral, et réciproquement.

INTRODUCTION iî

d'un auditoire, le bruit de sa propre parole semblent fouetter l'esprit de l'orateur; deux degrés de moins de chaleur interne paralysent l'intelligence, deux degrés de plus l'exaltent jusqu'au délire... et chacun peut allonger indéfiniment ces exemples.

L'action du moral est plus évidente encore et, nous aurons occasion de le dire, plus efficace. Précisément parce que les actes, ici, ne sont pas accomplis par l'organe, ils peuvent, un& fois provoqués par lui, prendre l'initiative d'autres mouvements. S'il n'y avait que matière, le phénomène moral excité par l'organe — outre qu'il serait incompréhensible — ne pourrait que transmettre aux nerfs efférents, selon le langage des physiologistes, le choc reçu par les nerfs afférents, et les actes s'accompliraient avec une régularité mécanique, brutale, dans un cycle toujours le même. L'orgue de barbarie, parce qu'il est actionné par un simple mécanisme, rend au clavier tous les chocs de la manivelle, et c'est le même air invariable qu'il chante toujours; tandis que l'organiste, précisément parce qu'il est distinct de ses orgues, quoiqu'il ne puisse s'en passer, garde le moyen de varier ses airs. Sans doute les orgues ont une influence nécessaire sur l'artiste : si elles sont mauvaises ou mal accordées, il devra bien s'en ressentir; mais l'artiste surtout a de l'influence sur son instrument ; et son talent ou sa

fantaisie, s'ils ne changent rien aux lois de la construction ni à celles de l'acoustique, à la longueur des tuyaux ni aux touches du clavier, en règlent l'application et en jouent à leur guise.

Ainsi du moral; il ne change rien aux lois propres de l'organisme, mais il enjoué. Il peut jouer juste ou jouer faux, c'est son affaire; mais que son jeu soit efficace, que le résultat dépende des touches mises en mouvement, on ne peut en douter. Je n'insiste pas sur les exemples, parce que nous les rencontrerons en abondance par la suite; et d'ailleurs nul ne les ignore. On sait que les vouloirs déclenchent les actes, que les habitudes de l'âme mettent leur trace sur les traits du visage, dans l'éclat des yeux, dans l'attitude, dans la démarche et dans l'écriture même; que les émotions nous « empourprent les joues », nous « tournent le sang »,nous« gonflent les veines », nous « étreignent la gorge », nous « abattent », nous « dilatent », nous « font bondir » et même nous font de la santé ou de la maladie, du « bon ou du mauvais sang1 » ; et si un mauvais estomac nous rend de « mauvaise humeur », la « mauvaise humeur » aussi et plus encore2 v jus

1. Voyez 1ô D' Dubois, les Psychonévroses et leur Traitement moral, Masson, 1904, p. 69.

2. Ibid., 305. — Les IV J. Camus et Ph. Pagniez (Isolement et Psychothérapie y Alcan, 1904) donnent de nombreux exemples de l'action réciproque du physique et du moral. Aristote et les Bcolastiques en arelent fait le point de départ de leur anthro-

INTRODUCTION i§

fait, dans l'estomac, de mauvaises humeurs, les « humeurs peccantes » des vieux médecins.

L'essentiel est de constater qu'il y a réaction du physique sur le moral et réciproquement, et de savoir les lois de ces réactions. Dès lors, il ne tiendra plus qu'à nous de les appliquer en vue du résultat, de nous mettre dans l'état d'âme qui doit faciliter les actes nécessaires; ou, par notre liberté, de produire tels actes physiques qui doivent amener tel état d'âme. Connaissant notre clavier, il ne tiendra plus qu'à nous de jouer juste.

En d'autres termes, pour revenir à notre comparaison du début, il s'agit de nous placer dans la situation du mécanicien qui vient de faire connaissance avec sa machine. Il sait que tout se tient dans ce vaste ensemble, et que, si les organes et les fonctions diffèrent, ils se conditionnent. Il sait que le mécanicien et la machine se tiennent aussi. Lui la mène : s'il est ivre, gare à elle ! Elle le porte : si elle éclate, gare à lui ! Il sait qu'il y a des lois à subir, mais qu'il en réglera l'application : s'il met du charbon dans la chaudière, il fera de la vapeur; s'il ouvre le tiroir, la vapeur agira sur le piston. Mais il mettra du charbon, s'il le veut ; il ouvrira le tiroir, s'il le veut.

poïogie : Cf., par exemple, les observations de saint Thomas, De Veritate, q. XXVI, art. 10.

Comme d'ailleurs il sait déjà le but à atteindre, là où doivent aboutir les voyageurs et où il doit toucher sa paie; comme il sait le chemin, les rails à suivre, les signaux à observer, les prises d'eau et de charbon sur la route, il se trouve de'finitivement en face de ce problème : Quel est le moyen de tirer le meilleur parti de sa machine, de telle sorte qu'à un minimum d'efforts corresponde le maximum de résultats? Ici, chaque mé* canicien donne sa solution pratique. Les habiles touchent une prime en plus de la paie ; les malhabiles ou les négligents subissent une amende ; ceux qui déraillent sont perdus.

De même, nous savons le but du voyage, le terme où notre vie doit aboutir pour toucher notre paie d'infini bonheur; le chemin à suivre nous est tracé par le devoir ; notre conscience sait lire les signaux qui peuvent intervenir en cours de route. Si nous déraillons, c'est notre perte; s'il y a des négligences, il faudra les régler avec la jussice ; si nous tirons le meilleur parti possible de notre vie, une prime superbe nous attend proportionnée à notre mérite. Supposant tout cela connu d'ailleurs, nous disons qu'il ne reste plus que de tavoir les lois de la manœuvre et de les appliquer.

C'est à exposer quelques-unes de ces lois et leurs conséquences que nous voudrions consacrer cette 6lude

!*TRODUCTIOW 21

Certes, nous n'avons pas la prétention, sur un tel sujet, de nous présenter comme un « docteur en Israël ». Nous sommes très convaincu, au contraire, que nos théories auraient besoin de travail encore et de temps pour mûrir. Mais telles qu'elles sont, il nous semble qu'elles peuvent déjà être utiles. D'ailleurs, par leur imperfection même, elles inspireront à de plus habiles la pensée de les reprendre et de les perfectionner, ou elles nous vaudront des remarques qui nous permettront à nous-même de faire mieux.

F. — Division de ce travail. — Nous réservant, si Dieu nous en donne le loisir, d'exposer plus tard un certain nombre de théories secondaires applicables à des circonstances spéciales, nous voudrions, dans la présente étude, établir les vrintipes généraux.

Tous les phénomènes psychologiques, pensées, sensations, souvenirs, images, émotions, joies, douleurs, désirs, regrets, colère, crainte, espérance, mouvements conscients, etc., etc., peuventse réduire à trois groupes : Les faits de connaissance spirituelle ou sensible — disons, pour abréger : les idées*,

1. Noua prions le lecteur de constater le sens précis que nous donnons ev que nous garderons à ce mot idée. Il se rapproche du sens étymologique un peu plus peut-être que dans le langage courant; mais il facilitera la rapidité du discours sans nuire à la clarté, puisque, le mot idée signifiant une connaissance quelconque) nous réserverons le mot pensée pour désigner un fait

les sentiments * et les actes2. Sans doute, la réalité psychologique qui s'appelle, par exemple, une émotion, peut bien ne pas tenir topt, entière dans aucun de ces trois groupes. Mais, si cette réalité constitue un tout qui a sa physionomie propre et obéit à des lois spéciales, si peut-être il y aura lieu d'étudier ce tout à part et d'établir à son sujet une théorie secondaire, il n'en reste pas moins que, dans la mesure précise où le phénomène contient réellement une idée, un sentiment, un acte, il obéit à la loi générale qui gouverne les idées, les sentiments, les actes; il n'en reste pas moins qu'il ne contient et que tout autre phénomène psychologique ne peut contenir rien autre chose que ces trois éléments à des doses diverses, et que dans ce triple cadre on peut enfermer, en somme! toute la psychologie (j'entends la psychologie expérimentale).

Or, quoique séparés dans Yabstraction par un abîme, quoique répondant à des notions irréductibles, les idées, les sentiments et les actes pris dans le vif, dans leur réalité vécue, se compénètrent ou du moins se soudent les uns aux

de connaissance spirituelle, et le mot sensation pour désigner un fait de connaissance sensible (de connaissance, et non pas, comme il arrive parfois, d'émotion).

1. Nous prenons le mot au sens large, pour exprimer tout état affectif.

2. Ou tendances à un acte ; mais la tendance réelle à un acU est déjà un acte.

autres comme les anneaux d'une même chaîne1, de sorte que, quel que soit le point — et il y en a toujours un — par où la chaîne reste à notre portée, nous pouvons par là, si nous savons bien la prendre, atteindre les autres anneaux et gouverner notre vie avec notre liberté.

Pour exposer le gouvernement de soi-même, il s'agit donc pratiquement d'établir d'abord trois grands principes nous permettant d'utiliser les trois groupes des phénomènes psychologiques : 1° les idées, par où l'on peut atteindre les actes; 2° les actes, par où l'on peut atteindre les sentiments ; 3° les sentiments, par où l'on peut atteindre les actes et les idées.

Ce sera la division de ce travail.

i. On peut le prévoir d'après ce que nous avons dit plus haut; on le verra mieux au cours de ce travail. On en trouverait une belle démonstration dans les articles de M. V. Poucel (Etudes, numéros de novembre et décembre 1902) et dans Hôffding (Esquisse d'une psychologie fondée sur V expérience, traduction Poitevin, Aican, 2# éd., 1903, p. 114 sqq. et passim). \

Page 1