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EUGÈNE FASQUELLE, EDITEUR 11, RUE DE GRENELLE

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La crise politique que traverse en ce moment l'empire des tsars n'a pas laissé indifférent Léon Tolstoï, bien que, selon le mot de Gorki, « il plane trop haut audessus de la Russie ». Mais, fidèle à ses principes, à son attitude rectiligne d'apôtre, s'il fait entendre sa puissante voix, c'est pour condamner le mouvement actuel qui soulève toutes les classes éclairées de la Russie. Il leur reproche, en effet, de créer une agitation dans le seul but d'obtenir des réformes purement politiques, en négligeant la solution du vé-

rilable problème qui importe avant tout : la misère économique de cent millions de paysans.

Cette idée, développée dans le présent volume, fut d'abord résumée dans le télégramme que Tolstoï adressa à un journal américain qui avait sollicité son opinion :

« Le but de l'agitation des Zemstvos est de limiter le pouvoir despotique et d'établir un gouvernement représentatif.

Que les meneurs de cette agitation voient leurs desseins réalisés, ou qu'ils continuent simplement à troubler le pays, le résultat certain, dans les deux cas, sera l'ajournement de la véritable amélioration sociale, puisqu'elle ne peut être obtenue que par le perfectionnement religieux, autrement dit moral, de l'individu. Tandis que l'agitation politique, en donnant aux individus l'illusion funeste de l'amélioration sociale par le change-

ment des formes extérieures du régime, arrête généralement le vrai progrès, comme on peut le constater par l'exemple de tous les États constitutionnels : France, Angleterre, Amérique. »

Le laconisme et l'imprécision forcée de cette dépêche prêtèrent aux commentaires intéressés des réactionnaires et impressionnèrent d'autant plus péniblement tous ceux qui luttent contre le gouvernement bureaucratique qu'ils savaient l'illustre vieillard de Yasnaïa Polïana ami de toutes les libertés et qui, cependant, semblait mettre son autorité universelle au service des adversaires de ces mêmes libertés.

Aussi, fut-il pris à partie par toute la presse radicale, et un autre écrivain qui vient de s'imposer à l'attention publique, Maxime Gorki, s'en constitua l'interprète fougueux en s'exprimant sur le vieux maître sans ménagement :

« Cet homme, dit-il, est devenu Tesclave de son idée. Il y a longtemps qu'il s'isole de la vie russe et n'écoute plus la voix du peuple. J'ai été personnellement témoin de la visite qu'a faite à Tolstoï un groupe de paysans venus pour le consulter sur leur situation. Or, au lieu de bien écouter les moujiks, afin de leur donner ensuite quelques conseils pratiques, il se mit à développer devant eux ses considérations transcendantes, ses idées favorites, que non seulement des paysans, mais même nos intellectuels sont encore incapables de s'assimiler réellement... Non, il ne faut point ajouter une grande importance aux paroles de Tolstoï sur la situation actuelle de la Russie. Il plane trop haut au-dessus d'elle... »

La Pensée Russe (Rousskaïa Mysl), la

revue moscovite qui va publier l'étude

. intitulée le Grand Crime et qui m'a été

communiquée1, ne peut elle-même se dispenser de l'accompagner de cette remarque de son directeur, M. Goltsev :

« Nous insérons avec une profonde reconnaissance l'article du grand écrivain. Mais nous sommes en désaccord complet avec lui sur des questions essentielles. Car, comme le dit Spéransky2, « les institutions sans hommes sont vaines; mais les hommes sans institutions sont également impuissants à faire du bien. »

On comprendra, en lisant le Grand Crime, que cette remarque vise les libertés nécessaires à l'accomplissement de l'œuvre même que recommande Tolstoï. Mais l'apôtre le sait bien, et s'il

1. La traduction que j'en donne a été faite d'après le texte russe intégral qui paraît à Londres dans l'édition de Tcherlkoff, ami intime de Tolstoï.

2. Le célèbre ministre d'Alexandre Ier, auteur d'un projet de Constitution que son souverain avait d'abord l'intention d'accorder.

semble « planer haut », c'est parce qu'il évite de s'écarter de la voie qu'il s'était tracée en s'attardant à des réformes « extérieures » ; il s'efforce obstinément à y ramener l'humanité sans souci des contingences immédiates, et cette voie, on le sait, est le perfectionnement individuel par la morale religieuse, nullement dans le sens mystique du mot. Quant à la transformation sociale elle ne peut se faire que par la nationalisation du sol, base de notre vie économique.

Aussi, les attaques ennemies, autant que les reproches amicaux, ne troublent point sa sérénité ni sa foi inébranlable en le triomphe final de sa cause. Dans une lettre privée, où la pensée ne subit pas la contrainte qui pèse, malgré tout, sur un aveu public, il dit avec conviction :

« Je prise beaucoup le dicton russe :

Un vieux qui ment, c'est un riche qui vole. Il exprime parfaitement ce que

j'éprouve le plus souvent sur mes vieux jours. Je n'ai plus longtemps à vivre : comment pourrai-je cacher devant Dieu (devant ma conscience) ce que je considère comme vérité, cette vérité qui me fait vivre et avec laquelle je me présenterai devant Celui qui nous a envoyé ici-bas ? Je ne vous aurais pas parlé de ce qui me semble vrai, si vous n'aviez pas estimé nécessaire de me faire part de celles de vos idées qui sont en désaccord avec les miennes, ce dont je vous suis bien reconnaissant. Et j'aurais commis un mensonge si je ne vous avais pas répondu...

« Je connais ce terrible dilemme, — j'en ai assez souffert, — qui se pose devant tout homme revenu au sentiment religieux, et qui cherche à établir son attitude envers Dieu : se séparer des autres hommes, mais se préserver ainsi de toute contamination morbide ; ou bien

demeurer parmi eux, mais embrouiller sa claire conception de . Dieu par des croyances vaines, complexes et lui donnant un sens factice. Le choix de la seconde issue est périlleuse, car dans les questions de foi on ne saurait se contenter par des à peu près : on est bien obligé de suivre le droit chemin. C'est pourquoi j'ai choisi la première issue.

« Au début, je me trouvai seul, mais — j'en ai foi — avec Dieu. Et bientôt je m'apercevais que, loin d'être isolé, j'étais en communion avec tous les hommes du passé et du présent avec lesquels je souhaitais le plus être en contact. Car le rapprochement, l'union des hommes par un amour unique, par une vérité unique ne se réalise pas en vertu de la croyance en Christ, en Mahomet ou en Bouddha, mais en Dieu seul... »

Quand on possède à ce point la foi, doublée d'une pareille conviction raison-

née, quand on s'oriente vers un idéal qui resplendit au loin, mais dont les rayons apportent déjà la chaleur vivifiante, on ne saurait désormais être détourné de ce chemin lumineux par des préoccupations éphémères. Et telle est la force d'attraction de la sincérité que de tous les points du globe des assoiffés de vérité et de justice tendent vers ce croyant les mains, et nombreux sont ceux qui s'engagent déjà à sa suite.

Dans l'instant même où les Japonais soutenaient contre le pays de Tolstoï une lutte meurtrière comme jamais l'humanité n'en avait connue, ils s'adressaient à l'ermite de Yasnaïa Polïana comme au maître de leurs pensées, sollicitaient ses avis. En septembre 1904, un journaliste de Tokio, M. Izo-Abé, lui écrivit pour l'informer de l'insertion dans son journal, Heirnin Shimbun Sha, de la traduction du, fameux écrit de Tolstoï : La guerre

russo japonaise, accompagné d'un article sur l'écrivain russe constatant sa grande popularité au Japon. « La Russie peut être fière, à juste titre, de posséder un si grand homme, dit entre autres l'auteur japonais. Mais, à vrai dire, il appartient plutôt à toute l'humanité qu'à une seule nation... 11 se dresse, telle une montagne immuable, sur le sol fragile de la société russe. Aussi, serait-il moins douloureux pour la Russie de perdre la Mandchourie que de perdre Tolstoï. »

Tolstoï répondit à son « cher ami »

Izo-Abé en exprimant sa joie de se savoir au Japon des amis et des collaborateurs avec lesquels il peut être en étroite communion d'idée. Mais il ajouta, avec son habituelle rectitude et sans faire grâce a la doctrine socialiste dont son correspondant s'était déclaré partisan :

« Le socialisme a pour but la satisfaction des besoins les plus bas de l'homme :

PREFACE* DU TRADUCTEUR il

son bien-être matériel. Or, même ce but, il est impuissant à l'atteindre par les moyens qu'il préconise.

« Le véritable bonheur de l'homme, celui de l'âme, de l'esprit, englobe aussi le bien-être matériel. Et ce but plus élevé ne peut être atteint que par le perfectionnement individuel, religieux et moral, de tous les humains constituant chaque peuple et l'ensemble de l'humanité.

« La religion, pour moi, est la croyance en la loi universelle de Dieu, obligatoire pour tous. Elle est pratiquement exprimée dans le commandement d'aimer son prochain et de lui faire ce que nous voulons qu'il nous soit fait.

« Je sais que cette voie ne semble pas aussi rationnelle que celle du socialisme et des autres doctrines économiques, mais elle est la seule vraie. Et tous les efforts que nous employons pour

mettre en pratique ces fausses doctrines sont inutilement perdus pour la cause du vrai bonheur de l'humanité et de l'individu. »

Ainsi, qu'il parle à ses compatriotes ou aux étrangers, qu'il s'adresse aux humbles ou aux grands de la terre, aux adversaires ou aux partisans, vrais ou supposés, il poursuit la même idée, sans se préoccuper des conditions de tem:

de pays, de régime politique, de classe et de rang social. On lira tout à l'heure sa lettre au tsar, plus loin celle à un autre Japonais, ou encore à des paysans du Caucase, et partout on le verra redire la même chose, sous la même forme de sympathie fraternelle, sachant fort bien qu'il n'assistera pas à la pleine réalisation de ses idées, mais que la semence germera un jour, qu'elle germe déjà sur le sol le plus rebelle. Il sait, et j'en ai eu la confirmation de bonne

source, que le tsar a lu avec attention la lettre présente, comme il avait lu les précédentes, et dont l'une, sur les méfaits du militarisme, avait été pour beaucoup — les initiés l'affirment — dans le geste, bien timoré au sens de Tolstoï, par lequel Nicolas II convia les puissances à la Conférence de La Haye pour le désarmement général. Si cette première tentative n'a pas donné tous les résultats souhaités, du moins a-t-elle marqué l'entrée de l'idée de la paix universelle dans la phase des réalités par l'institution de tribunaux et la conclusion de traités internationaux d'arbitrage. Et ce mouvement, loin de s'arrêter, ne pourra aller qu'en s'élargissant : témoin le succès de la médiation sans exemple du président de la grande République américaine entre la Russie et le Japon. Un câblogramme de New-York nous apprend que M. Bryan, chef du parti démocrate et

candidat à la présidence de la République^ propose déjà, dans une lettre publique, à M. Roosevelt de se constituer l'initiateur de l'institution permanente de médiation, obligatoire pour toutes les puissances, en cas de conflit pouvant amener la guerre. Et la presse américaine commente favorablement cette proposition. Or, M. Bryan est un fervent admirateur de Tolstoï, au point qu'il y a quelques années, il fit le voyage d'Amérique à Yasnaïa Polïana à seule fin de s'entretenir avec le penseur russe des détails de sa doctrine.

Un autre homme d'État, qui a occupé les plus hautes situations dans le gouvernement de la République française :

président du Conseil des ministres, président de la Chambre des députés, tenu, dans une démocratie, à compter davantage avec les conditions ambiantes que n'y peut consentir un potentat diaposant d'un pouvoir discrétionnaire, M. Léon

Bourgeois, non seulement participa officiellement à la Conférence de La Haye, mais c'est bien à lui, à ses éminentes qualités de souplesse, d'esprit et d'àpropos, d'éloquence persuasive et, surtout, à l'unité et la hauteur de ses vues philosophiques et morales, auxquelles il sait demeurer partout fidèle, c'est à lui qu'on doit tout ce qui a pris corps, a pu subsister de l'initiative généreuse du tsar dans l'état actuel des relations internationales. Aussi a-t-il pu dire à la séance de clôture de la Conférence :

« Messieurs, certains, ignorant la puissance de l'idée, voudraient prétendre que ce que nous avons fait ici est peu de chose. Je suis, au contraire, convaincu que, lorsque nous serons sortis de cette Conférence, lorsque nous n'aurons plus le souci légitime de la défense des intérêts spéciaux à chaque nation dont nous devions tenir compte, nous-mêmes nous

jugerons mieux l'importance de notre oeuvre, et plus Ton avancera sur la route du temps, plus clairement apparaîtra cette importance...

« Croyez- vous que ce soit peu de chose que, dans cette Conférence, c'est-à-dire non pas dans une réunion de théoriciens et de philosophes, discutant librement et sous leur seule responsabilté personnelle, mais dans une assemblée où sont officiellement représentés les gouvernements de presque toutes les nations civilisées, l'existence de ce devoir international ait été proclamée et que la notion de ce devoir, désormais introduite pour toujours dans la conscience des peuples, s'impose dans l'avenir aux actes des gouvernements et des nations? »

Mais l'éloquent et clairvoyant homme d'État se doutait-il alors, plus que M. Roosevelt ne soupçonne aujourd'hui, plus que les autres artisans de la noble cause, que

l'origine de ces premières assises de la paix remontait directement aux idées quasi chimériques de Tolstoï ?

Qui sait si la lettre de Tolstoï sur la nationalisation du sol n'a pas, elle aussi, suggéré au tsar et à son gouvernement leurs essais actuels, timides également, d'obvier à l'insuffisance des terres possédées par les paysans, en leur facilitant l'acquisition, voire en concédant gratuitement aux plus dénués des terrains d'État? C'est un palliatif peu rationnel, déclare encore Tolstoï, toujours entier dans ses visées. Soit. Mais la voie est ouverte, on s'y engage, on ira fatalement jusqu'à l'aboutissement1.

1. Je trouve à ce propos, après l'impression des pages que l'on vient de lire, des chiffres suggestifs dans un journal de Saint-Pétersbourg, la C'azette de la Bourse. L'auteur d'une série d'articles sur la nationalisation du sol, qui décidément est en Russie à l'ordre du jour, •constate que la presque totalité des propriétaires fonciers ont vu leurs biens progressivement endettés de trois milliards de roubles (huit milliards de francs) depuis l'affranchissement des serfs et la suppression de

J'ai signalé la popularité de Tolstoï dans le pays ennemi et si lointain du Soleil Levant. Un compatriote dTzo-Àbé constate plus que cela : Faction morale qu'y exerce le penseur russe. « Les œuvres littéraires de Tolstoï sont bien connues des lecteurs japonais. Son roman Résurrection est traduit depuis longtemps et eut plusieurs éditions. Mais bien plus grande est l'influence de Tolstoï moraliste et apôtre. Le nombre de ses sin-

la dîme. Cette progression se révèle particulièrement rapide en ces derniers temps : durant la période de cinq années, de 1898 à 1903, 41.309 propriétés furent hypothéquées à la seule banque de la noblesse pour une somme de plus de 540 millions de roubles, et cela dans des conditions fort onéreuses pour la banque. La crise que traverse en Russie la propriété foncière privée est donc extrêmement grave : d'une part, les propriétaires, qu'ils administrent ou non directement leurs biens, sont impuissants d'en tirer profit; de l'autre les paysans souffrent du manque de terre. Cette constatation de fait fournit à la thèse morale de Tolstoï la base solide d'intérêt avec laquelle il faudra bien compter : il y va simplement de l'existence du grand pays essentiellement agricole.

cères partisans croît chaque jour au Japon, où l'on voit dans sa doctrine le remède à tous les défauts de la civilisation moderne. On admire sans réserve le combat qu'il livre au militarisme, et cela avec une hardiesse qui ne tient aucun compte ni du temps ni du lieu, sans distinguer entre Russes et Japonais, flagellant sans pitié les uns et les autres pour leur carnage mutuel. » Et l'auteur japonais conclut en exprimant sa ferme conviction que seule la doctrine tolstoïste pourra régénérer un jour le Japon1.

On me permettra de rappeler ici un fait plus décisif encore, montrant sous quelle forme imprévue se révèle l'application immédiate des idées de Tolstoï.

On se souvient delà sanglante manifestation du début de cette année, à Saint-

1. Voir, à la fin du volume, en appendice, la manifestation concrète de ces tendances toîstoïstes des Japonais :leur projet sur la nationalisation du sol.

Pétersbourg, et qui a été caractérisée par la passivité des manifestants, aussi bien et plus encore que par la violence de la répression.

Or, on ne saurait douter. un instant de la réalité de l'influence des idées de Tolstoï, sinon directement sur les manifestants du 22 janvier, du moins sur leurs meneurs, et notamment sur le Père Gapon. Ce qu'on sait déjà de cette manifestation nous la montre comme éminemment pacifique, comme voulue telle, malgré tout. Une masse d'hommes avance avec, à sa tête, des prêtres portant la croix, emblème de la paix et de la concorde. En toute humilité, elle va soumettre ses doléances au « petit père le tsar », le bon, le seul dispensateur de la justice. La présence dans cette foule de femmes et d'enfants, voire de nourrissons, souligne encore ses intentions inoffensives. Et voici qu'elle s'arrête devant

le barrage, si frêle en comparaison du flot qu'il a pour mission de contenir. Les grévistes supplient à genoux de les laisser passer, et c'est dans cette posture soumise que des balles viennent les frapper. Hommes, femmes, enfants tombent ensanglantés; et cependant, même alors, même dans ce cas de légitime défense, aucun d'eux ne bondit de rage pour se venger !

On cherchera peut-être à expliquer cette attitude insolite par la passivité extrême du peuple russe. Mais toute passivité a des bornes lorsqu'elle est purement instinctive. Les représailles sont, au contraire, d'autant plus terribles que ce sont des résignés qui sont rendus furieux à la vue du sang des leurs, indûment immolés. Non, cette fois, c'est bien une volonté raisonnée qui a commandé de « ne pas résister au mal par la violence », et cette volonté — on le sait — c'est le Père.Gapon.

On connaît moins les motifs qui ont guidé son action, ainsi que l'origine de son influence. Dans les notes biographiques qu'on a publiées sur lui, on n'a pas dit l'essentiel : c'est que le Père Gapon était un servant du Christ selon l'enseignement de Tolstoï. C'est dans cet enseignement qu'il avait puisé — tel le prince Nekhludov de Résurrection — sa conviction agissante, par cela même communicative, s'imposant d'ailleurs par le prestige de son ministère.

On comprend dès lors la 'confiance illimitée que ce tolstoïste a su leur inspirer et le fait d'avoir pu, dans les conditions sanglantes que l'on sait, les empêcher de se venger.

Aussi, jamais nulle émeute, nulle révolte à main armée n'a-t-elle produit un résultat aussi considérable que celui de cette manifestation pacifique. Supposez les grévistes imposant par la force leurs

revendications. Si grand que fût leur nombre, l'armement perfectionné d'aujourd'hui et la discipline militaire eussent finalement triomphé de la cohue et de l'inexpérience. Cette lutte inégale aurait peut-être duré plus longtemps, mais avec la seule différence d'avoir accru le nombre des victimes dans des proportions effrayantes.

C'est le côté matériel de la question.

La défaite morale eût été plus désastreuse encore. En somme, quand on se bat et quelle que soit la cause défendue, « la raison du plus fort est toujours la meilleure ». Tout gouvernement, autocratique ou démocratique, opposera toujours la force à la force ; on serait mal venu de le lui reprocher, et la question est alors simplement de savoir lequel des deux combattants aura le dessus. Voyez, par contre, l'effet produit par le massacre odieux d'une foule sans défense ! Toute

la Russie et le monde entier frémirent d'indignation et d'horreur, et le gouvernement bureaucratique aura beau faire, son prestige est désormais gravement atteint aux yeux de son peuple.

Tel est le résultat considérable et à jamais acquis de cette manifestation tolstoïste, de la « non-résistance à la violence ». De même que les premiers chrétiens avaient vaincu la toute-puissante Rome en se laissant crucifier ou dévorer par les fauves, d'humbles ouvriers ont remporté une victoire réelle sur l'autocratie en se laissant fusiller.

Mais voici que dans les contrées sauvages du Caucase, les Doukhobors, hier, les Géorgiens de la Gourie1, aujourd'hui, organisent déjà leur vie collective et leurs rapports privés sur la base du pur enseignement de l'auteur de Résurrection

{. District cTOuzourguete, gouvernement de Koulaïs.

sans cependant soupçonner jusqu'à son existence. Malgré les persécutions gouvernementales, malgré l'action dissolvante du régime social et politique qu'ils sont forcés de subir, les Gouriens s'efforcent et parviennent à vivre « selon la conscience et le Christ» ; et quand, chrétiens, ils sollicitent l'adhésion de leurs voisins mahométans. ils ne s'appuient plus sur le Christ, mais sur la conscience seule.

On conçoit le bonheur de Tolstoï lorsque, n'espérant la réalisation de ses idées que dans un avenir lointain, il sut leur application aussi démonstrative dès nos jours.

Dans une lettre à un ami de Caucase, il le prie de faire connaître aux Gouriens l'existence d'un « vieillard »

joyeux d'apprendre que « ce sur quoi il n'avait cessé de méditer et d'écrire durant de longues années, ce que les

savants, se croyant très profonds, se refusent à comprendre, cette même chose a été résolue, de leur propre raison et de leur propre conscience, par des milliers d'hommes; et non seulement ils l'ont résolue, mais encore mise en œuvre avec •tant de sagesse que des voisins se joignent à eux. »

En présence de ce phénomène social et moral qui se manifeste si spontanément, on sera cette fois bien obligé d'admettre que les théories de Tolstoï, si utopiques qu'elles paraissent au premier abord, sont plus près de la réalité qu'on ne veut le croire. Et quand il dénonce aujourd'hui « le grand crime » de la spoliation de la terre et veut édifier, comme avant lui Henry George avec moins de bonheur et d'autorité, la Constitution durable et large sur le principe de la nationalisation du sol, on ne saurait plus lui reprocher de se soucier moins

de constitutions assurant des droits purement politiques à la minorité.

Certes, une réserve s'impose : pour pouvoir dire, sinon faire, ce qu'on croit utile au bonheur de tous, il faut obtenir à cet effet des libertés nécessaires. C'est l'observation qu'a faite, sous une autre forme, le directeur de la revue moscovite. Mais Tolstoï pourrait répliquer en montrant simplement les Gouriens qui, même dans les conditions actuelles, parviennent à vivre « selon leur conscience », ce qui prime tout.

N'empêche que les Doukhobors, qui avaient servi sans doute de modèle aux Gouriens, durent chercher un milieu plus propice à la fondation de leur cité nouvelle et demander, à cette fin, asile sur la ferre plus libre du Canada; et c'est Tolstoï qui y concourut grandement parle produit de son roman Résurrection.

De quel côté est donc la vérité absolue?

Elle n'est point de ce monde. En définitive, la vérité de l'un n'est pas exclusive de la vérité des autres ; elle me paraît même une : Tolstoï est de ces impatients porteurs de torches qui n'ont cure d'aucun obstacle; ils vont, ils vont, fascinés par la vision de leur idéal. Les autres, les indispensables et non moins généreux auxiliaires, s'emploient à débarrasser la voie des pierres et des ronces qui entravent la rude montée des pionniers. C'est ainsi que l'humanité a toujours marché et qu'elle marchera toujours.

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