LES SOUVENIRS DU PRINCE ROYAL
Peu d'hommes eurent à repasser, sur la fin de leur vie, autant de souvenirs et d'aussi dramatiques, que le prince royal Frédéric, à la fin de sa vingtième année. Sa petite
i. Friedrichs Briefwechsel mil dem Kônige Friedrich Wilhelm I seinem Valer, au tome XXVII, 3« partie^ des Œuvres de Frédéric le Grand, édition Preuss. — Correspondance de Frédéric avec sa sœur Wilhelmine, margrave de Bnyreulh, ibidem, au tome XX VII, l'* partie; avec M. de Camas, et avec M, de Grumhkow, ibidem, au tome XVI. — Jnslruclion wonaeh de» Kronprinzen Liebden, auch die beiden Generalmajors, der Graf von Schulenburg und von Kleisl, desgleichen der Obristlieulenanl von Bredowy sich wâhrend der Campagne am Oberrhein achlen sollen, au tome l^^ d^ Fôrsler, Friedrich Wilhelm /, KÔnig von Preussen, pages 397-406. — Journal secrel du baron Christophe-Louis de Seckendorf. — Archives du ministère des affaires étrangères de France, correspondance de Prusse, année 1734. — Koser, Friedrich, der Grosse als Kronprinz. — Theodor Fontane, Die Gra/fschafl Ruppin, l'« partie des Wanderungen durch die Mark Brandenburg, 4» édition. — Stadelmaon, Friedrich Wilhelm I , in seiner Thâligkeil fur die Landescullur Preussens, second volume des Publicationen aus den K, Preussischen Slaalsarchiven,
enfance ne lut rappelait aucune douceur; sa maison na-^ laie fut sombre et rude. Dès que sa nature avait comi mencé de se révéler, ses instincts s'étaient trouvés en révolte contre toutes les idées de son p^re. Ses rares joies avaient été des joies de contrebande, et ses plaisirs, des fruits défendus. Si prudent et si rusé qu'il fût, sa jeune personnalité était trop marquée pour ne point transparaître. Son dédain pour les habitudes et les manies^ paternelles perçait dans ses mines et dans son silence ; et même il se plaisait à un jeu redoutable ; il cachait des qualités qu'il avait et que son père eût aimées : — il donnait de lui l'idée qu'il serait un mauvais soldat, ~~ et il en affectait qu'il n'avait point et que son père haïssait : il prenait les airs d'un prince libéral et magni^ fique. Il choisissait ainsi en toute chose le contrepied du roi, et jouait le rôle d'un prince héritier chef d'opposition. Par celte altitude, par ses intrigues audacieuses avec des ministres étrangers, mal connues du roi, mais soupçonnées par lui, il inquiétait, il exaspérait ce brutal, ce bourreau de soi-même et des autres: il allait au devant des coups. Mais quel souvenir, celui des humiliations infligées dans le privé devant les domestiques, en public devant des généraux, des princes et des rois, à un jeune prince en qui la connaissance de sa valeur doublait l'orgueil d'être né pour commander aux hommes !
C'étaient ensuite les souvenirs de la tragique année 1730 : la fuite préparée comme un épisode de roman d'amour, l'arrestation et les interrogatoires du conseil de guerre; la claustration dans une cellule sinistre, et, par une matinée de novembre, l'adieu de Katte allant aa
inpplice; révanotiÎRsemcnt pour ne pas voir lomber le laive; au réveil, le visage de ramuânier, la conversaion sur les choses saintes et les affres de la mort. Après » joie d'être assuré de vivre, ce fut l'eûnui de l'existence ntre les murs de Cùslrin où il était interné, le déshonleur d'être privé de l'épée, le dégoût d'une éducation Inemployé, la gêne et presque la misère, la honte des Uatiludes et des mensonges qu'il écrivait à son père. Le i pardonne enfin, maïs sur un ton terrible et avec des tenaces de malédiction; encore le pardon n'est-il pas ipmplet ; l'épée n'est pas rendue à Frédéric ; sa liberté S^allcr et de venir est limitée à quelques pauvres cantons; il cOBtinue la besogne fastidieuse d'apprenti adlinistrateur et l'hypocrisie de sa correspondance. Peu . peu les lettres de son père se sont adoucies; elles ieviennent presque aimables, mais c'est l'annonce d'une louvelle épreuve, celle du mariage forcé. Il faut que le ^ince se résigne ou qu'il rallume la fureur du roi. Il [rcsse à son père des protestations d'obéissance embresséc, et, à d'autres, des confidences pleines de rage, de ircasmcs et d'impiétés. A la fin, il se soumet; il prend l'anneau des fiançailles, mais en pleurant de rage, et il se jure de faire payer un jour h la princesse royale ce mariage que la politique de l'Autriche avait inventé.
La haine de son père, les mauvais traitements, les injures, la prison, un mariage contre son gré, le prince loyal avait souffert tout cela, et n'avait que vingt ans '.
I. Voir noire Jeuneue du grand Fridirie, notnminent les chapitres III wyîîi tiUit le pire et le fiU), IV (La tentative (Civaiion et te ehâli-
ttnt), et V (te mariage du grand Frédéric),
Du moins, tl avait acheté par son mariage le droit de ne plus vivre avec son père. Après les (iançailles, le roi l'avait nommé colonel d'un régiment logé à Neu-Ruppin et à Nauen. Quelques semaines après son mariage, Frédéric retournait à la garnison, seul, la princesse étant demeurée à Berlin, parce qu'il était impossible de loger à Neu-Ruppin lu cour, si modeste fùl-elle, des jeunes Altesses Royales '. 11 y demeura quatre années environ, à peu près libre, mais de temps en temps, ressaisi pac le roi. Dans cette période nouvelle de sa vie, persiste moins violent, il est vrai, le conflit entre le père et le fils. Si celui-ci avait été tout à fait libre, il n'aurait suivi que les penchants de son esprit. Le roi lui imposa des besognes qui lui furent désagréables, mais qui étaient nécessaires. Dans cette liberté surveillée et par ce mfri' lange d'éducation volontaire et d'éducation forcée achë-! vcra de se former le grand Frédéric.
LE PAYS DE MÎU-nilPPIN
Neu-Ruppin avait été longtemps la capitale des siros de Ruppin, qui seuls faisaient ligure de grands seigneurs parmi la noblesse très pauvre du Brandebourg, Dans les premières années du .wi' siècle, le sire était un jeune
I. Le mariage du prince fut célébré en juin 17:13. Les GaïK^aillea éUient .de murs 1732. — Le roi donna i, la prînceiie royale le chAteau de ScliûnhauaGli, près de Berlin.
I,E SÉJOL'K DE rRÈDÉlUC A NEO^HUPPIN 3
liomme malade, passionné pour les femmes et pour la ■«hasse. Un jour, il se refroidit en forôt et fut rapporté à ^a maison, grelottant et frissonnant. Le pays n'était pas «ssez riche pour avoir un médecin. La fièvre montant, f les gens du malade chauffèrent sa chambre comme un four, et le grisèrent d'hydromel et de vin ; il mourut, la seigneurie fit retour à l'électeur de Brandebourg, très -médiocre prince alors, pour qui cet héritage fut une fortune. Encore aujourd'hui, dans la longue liltilalure des rois de Prusse, entre comte principe à Henneberg et [ comte de Mark, on lit : comte à lîiippîn.
Il est impossible de se représenter la ville de Neu-Rup- I .pin comme elle était en 1732, à l'arrivée de Frédéric. [ Elle fut incendiée à la iin du siècle dernier, et Frédéric- I -Guillaume II commit, en la rebâtissant, un de ces péchés contre le goût où beaucoup de princes d'Allemagne furent induits par naïveté d'orgueil. Il affubla celle bour- I gade en style de « ville de résidence ». Des rues très larges, bordées de maisons basses, aboutissent à une place capable de recevoir une grande foule, mais jamais n'y viendra la foule. Quand le collège est en vacances et la garnison aux manœuvres, Neu-Ruppin a l'air d'une ville dont la population serait en voyage.
Le pays est un canton mélancolique de la région comprise entre les bas cours de l'Elbe et de l'Oder. C'est une -fin de continent dessinée à peine par la nature, qui a jeté là, comme pour finir, des hachures incohérentes. Les cours d'eau ne sont pas sûrs de leur chemin; ils ont tout juste Lane raison suffisante pour tourner à gauche plutôt qu'à jriroite,ver9 l'Elbe et vers la mer du Nord, plutôt que vers
t LE GRAND KHÉDÉRIC AVANT L'AVÉNEHENT
l'Otler et la Baltique. Ils s'épanchent en pclîls lacs où ils prennent un temps (le sommeil. Le sol, maigre comme un pauvre homme, est v6tu de pièces et de morceaux disparates. Ici, des aspects de Sahara sous un ciel pftie; des villages s'enfoncent dans le sable, entouriîa de jardins où le vent secoue les ramures malingres de pruniers et de cerisiers aigres; plus loin, des prairies, des cultures, et le miroir des étangs encadrôs de hauteurs.
Neu-Ruppin est placé dans un de ces contrastes. Au midi, un lac au-delà duquel verdoient des prés et des bosquets ; au nord, le sable s'amasse en monticules qu'oa appelle les Kahlenberge, les monts chauves. La tranquillité du pays est profonde aujourd'hui encore; le chemin de fer le touche & peine; les voyageurs et les marchandises circulent à l'est entre Berlin et Stettin, et, à l'ouest, entre Berlin et Ilambourg. Ruppin est sur le chemin de Berlin à des villes mecklembourgeoises qui n'attirent personne.
Aux bords de ce lac sont venus se reposer des héros de guerre. Zieten, le vieux Zieten, l'ancêtre des hussards, y dort dans le cimetière de Wustrau, au pied du chMeau de la famille, devenu le musée de sa gloire- Tout près, à Carwe, le futur maréchal de Knesebeck chantait en 1792 un hymne & la guerre :
« Vive la guerre ! Dans la vie sauvage du guerrier, — C'est là que se trempe le courage! — Dans la seule guerre se déploie librement la force.. — La guerre, U guerre est bonne!
Cl Le faux ami qui feint une fidélité hypocrite, — La
[ guerre le dt^voile! — Dans la bataille ouverte. l'épée I blanche ne flatte pas. — Chaque coup porte vrai. "
Beaucoup plus tard, rentré dans la paix du pays de f Ruppin, il écrivait :
Avec Vépée diifends-toî contre l'ennemi; — Avec la cbarrue, augmente les biens de la terre! — Que le bon " air verdisse librement dans les bois. — Que le droit et
■ simple honneur habite ta poitrine fidèle. — Fuis le bavardage des villes. — Sans nécessit<!, ne (juitte pas ton troupeau. — Ainsi prospère et croit une famille; — Ce sont les mœurs, c'est le vieux droit de la noblesse 1 »
iDans ces vers de gentilhomme soldat et laboureur, passe un souffle de l'air calme d'un pays propre au repos, à la rêverie et à l'étude avant ou après l'action. Frédéric avait besoin de cette tranquillité pour enfin , , prendre possession de lui-m5me. 11 allait " humer l'air de la liberté à grands traits, et mettre à profit les jours que la Parque nous file ", panser ses blessures, retrouver peut-être ce tempérament qui le portait à la joie, et qui n'était plus <( qu'un membre démis qui voudrait en vain feire ses fonctions ordinaires ». Il avait repris son épée; les soldats qui avalent ordre à Ciistrin de ne point le saluer, lui l'officier dégradé, lui rendaient à présent les honneurs : « Ici, disait-il, je me sons plus honoré