‹ Le Grand Frédéric avant l'avènementChapitre 19 sur 64 · I.'IUVLLE DE nUEINSBElUi CI · texte numérisé non relu

I.'IUVLLE DE nUEINSBElUi CI

dominât. Il avait arrangé sa compagnie à son goût, comme il avait meublé sa maison, ou plutôt, il l'avait composée comme un concert; il y présidait avec l'aulorite et avec la grùcc d'un chef d'orchestre habile et cbarmant.

M°" de Katsch, grande-mat tresse de la princesse, avait les qualités de l'emploi : la soixantaine, un air de dignité el les manières de la grande politesse. Quand les convenances étaient en péril, ce qui arrivait do temps en temps dans cette jeune cour, elle présentait des remontrances en faisant une révérence profonde, mais elle n'était point revôcbe, ni trop grondeuse. Les demoiselles d'honneur étaient M"" tie Schnck, point belle, mais qui avait la main bien coupée, et dont le joli pied dépassait toujours le bord de son panier, el M"' tie Walmoden, une blonde gracieuse et vive, qui rappelait au prince les charmes d'Iris. Ces trois dames babitaient la maison ; d'autres y faisaient des visites fréquentes.

M"' de Kannonberg, lille du général de Finkenstein, avait été la camarade du prince, qui l'aimait pour la communauté de leurs souvenirs et parce qu'elle était Il née pour la société ». M" de Morien était la femme du grand-marécbal de la reine, un fort brave homme de qui l'on contait une histoire drôlo. Un jour, sir Charles Hombury Williams, lui ayant adressé un de ses compatriotes, le comte d'Essex, qui désirait fitre présenté à la reine, avait terminé sa lettre par cette plaisanterie: « Vous pouvez être assuré que ce comte d'Essex n'est pas celui & qui la reine Elisabeth a fait couper la t6te. >i Consciencieux comme il était, M. de Morrien jugea qu'il

ti LE GRAND FRÉDÉRIC AVANT LAVÈNEMENT

devait exactement lépdter ces paroles & la reine de i'russe : «Madame, le comte d'Essex.., maisjc puis assurer Votre Majesté que ce n'est pas celui qui a élé décapité par ordre de la reine Elisabeth. » M"' de Morrien avait de l'esprit pour deux et de si vif qu'on la nommait le Tourbillon; elle était avec cela fort sérieuse, et l'on allait chez elle » faire une partie de raison, comme on va ailleui-3 faire une partie d'hombre ». M°" de Itrandt plaisait au prince par la grâce de sa conversation ; elle aurait voulu lui plaire pour d'autres motifs, et il ne tint point qu'à elle que M. de Brandt se repentît de la mener si souvent h Rheinsberg, où il était goûté pour son talent à organiser des représentations de théâtre. Les méchantes langues disaient encore que la petite Tettau, qui jouait la comédie à merveille avec un visage d'enfant ingénu, avait un bel avenir à la cour de Prusse; Frédéric l'appelait sa Finette, mais les intrigues amoureuses n'allaient pas loin k Rheinsberg, le prince n'ayant pias un de ces tempéraments forls qui font les chairs faibles. Il apprit du moins à se plaire en k compagnie dca femmes, 11 plaisantait bien le goût frelaté de ces Aile- Inandes, qu'il comparait au teint fardé des Françaises, mais il savait à Rheinsberg, ce qu'il oubliera bientôt^ « que les femmes répandent des charmes inexprimables dans le commerce de la vie » '.

La princesse royale avait pour aumônier Aotolae Deschamps, &ls d'un Français réfugié en Mecklembourg. '

, t. ■ Çn faiiant mftuie ab.traclbn de Ta galanlerie elles smil d'une nt- HMtllS indUpBDtable dans la iociéU. Sans elle, toute conversaliou eit

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C'était un jeune homme for! instruit en religion et on philosophie. 11 avait appeli! sur lui l'attention de Frtîdéric par une traduction d'un traiti! do Wolf, où est développée la pensée de Platon que les hommes seront heureux quand ils seront gouvernés par des philosophes. Deschamps traduisit encore la Logique du même maitrc, qu'il envoya au prince avec une dédicace ofi il annonçait la venue prochaine d'un nouvel Auguste, d'un nouveau Trajan, qui rendrait un culte public à la vertu.

Ce jeune pasteur savait se pousser dans le monde, et ne dédaignait pas, comme on disait, « les temporalités ". Frédéric n'aimait pas les flagorneurs, ni les ecclésiastiques, mais un ecclésiastique philosophe, et qui se proposait, comme Dcscliamps, d'appliquer la méthode de Wolf h la discussion des textes sacrés, trouvait grAce devant lui. It le fit venir à Rheinsberg pour le donner ^ la princesse. Quant à lui, il n'assistait pas aux prêches du château. En sa qualité de colonel, il était lui-même un peu ministre de l'Kvangîle. Le dimanche, il allait à Neu-Ruppin faire un sermon h son régiment, auquel il récitait des traductions de Bourdaloue, de Fléchîer et de Massillon. Et voyez-vous ce prince libre penseur et fils d'un roi protestant dévot, qui chevauche de bon matin par ies bois, en repassant dans sa mémoire les classiques de notre chaire française? Le voyez-vous descendu de cheval, entrer dans quelque masure nue, et, devant ces corps raidcs et ces rudes visages de soldats, dire de sa voix claire, avec le talent qu'il avait pour déclamer, les paroles jadis entendues par Louis Xï\ et par M"" de Sévigné ou par les roués et les rouées de la Régence?

Si LE GRAND FIIÉDÉHIC AVAiNT LAVÈNEMENT

Xie service du prince royal était dirigé par le maréchal de cour Woldeu, que Frédéric connaissait depuis long-j temps, puisqu'il avait viïcu avec lui les deux années de 1 Ctlstrin : il le trouvait insignifiant et bavard, mais il était . habitué h ce brave homme, qui arrivait au retour de l'ftge sans avoir commis une méchanceté, très bien d'ailleurs dans son office, où il mettait, comme M°"^ de Katsch, de la politesse el de la dignité. Au contraire, le prince continuait à se défier du colonel von lîredow, qu'il appelait l'Argus, et qu'il aurait voulu laisser à Ruppin. Il réservait sa confidence et son afTection pour le major Sen-., ning, son maitre de mathématiques, un vieillard savant, aimable et gai, qui avait laissé une jambe en Flandre et l'avait remplacée par une jambe de bois, mais si bien faite et si adroitement recouverte d'une guêtre blanche, qu'on avait peine à la distinguer de la vraie.

LES AMIS MILITAinES DU PRINCE ROVAl.

Frédéric voulut avoir auprès de lui des officiers qui fussent ses camarades. Il avait connu à Cilstrin Dictrich von Keysorlingk, pour lequel il s'était pris d'une vive k affection. Il avait désiré l'emmener à Ruppin; le roi n'y ^vait pas consenti, mais il permit k sou fils de l'appeler LRheinsberg, où son arrivée fut saluée comme " le lever l'un soleil perçant les ténèbres d'une nuit d'hiver ». Key^ lerlîogk avait été un écolier prodige à l'université de

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Kœnïgsberg; il y était demeuré célèbre pour avoir soutenu ses thèses en allemand, en français, en latin et en grec. U était érudit en lettres anciennes el modernes, faisait des vers, et traduisait, — en français, bien entendu, — les odes d'Horace ; il était musicien, danseur. gros mangeur, el buveur, et cœiera. D'origine courlandaise, sa taille était courte, ses yeux petits, son nez large, sa bouche laide et son teint jaune brunâtre. C'était un homme d'une antre race, mais civilisé comme personne, aimable dÎ!s la première rencontre, traitant un inconnu de façon à lui faire croire qu'il avait depuis longtemps l'honneur d'Être son ami intime. En un moment, il récitait des morceaux de la Ilenriade et des tirades de vers allemands, parlait chevaux et chasse, dessinait quelques entrechats et quelques pas de « rigaudon 11, puis il passait à la politique, à la mathématique, à la peinture, à l'arcliitecture, au militaire, trouvant d'une matière à l'autre des transitions heureuses. Aussi bien qu'à travers les idées, il circulait dans la maison en tourbillonnant « comme Borée dans le ballet des roses ». 11 adorait son prince, parlait de lui à tout propos, et il souhaitait que tout le monde le connût et l'aim&t. Frédéric l'appelait son meilleur ami, son tout '.

1. Il envoya Reyierliiiglc & Vollairt.', duquel it Écrivit : ■• Césarion a le malheur d'être aé Courtandais..., niait il est le Plutanjue Je celle Bèolie mcderoe. Je voua le recomiDande au possible. Coriliez-Toui entièreuient i lui. 11 a le rare avanlage d'être bouiine d'esprit el discret ea uiâmo leu)p9. Je dirai en le voyant partir :

(ni portei Virgile, Sur le rivage «IhÉDien... ■•

1 château royal de Berlin, un portrait de Keyserliiigk par

Le major Stille était aussi un savant. 11 étudiait & l'université de Uclmstadt, quand il entra au service du roi de Prusse dans la guerre contre Charles XJI. La guerre finie, il prit un congé pour achever ses études à i l'université de Halle. Uomme tranquille, sérieux et dévot, mais point dépaysé dans ce milieu, puisqu'il savait écrire et parler en plusieurs langues.

Il fallait bien que la France fût représentée dans cet état-major de Frédéric. Le baron de La Motte-Fouqué était né à La Haye en 1698; il avait appris la guerre £i une rude école, comme page du prince d'Anhalt, qui, lui trouvant un nom do consonance trop française, lui avait enjoint de signer Fouquet. Frédéric l'avait connu à Cùstrin et retrouvé sur le lUiin, dans la campagne de 1734. Fouquet, ou, n'en déplaise au vieux Dessau, Fouqué avait, outre sa grande valeur d'officier, des talents de société; il jouait la tragédie, pas bien, d'ailleurs, et môme il eut à Rheinsberg un bruyant insuccès dans le rôle de Mithridate, mais Frédéric lui savait gré de sa bonne volonté. Il regretta le baron lorsque celui-ci, brouillé avec Dessau, dut aller prendre du service en Danemark. Ileureusement, Frédéric avait alors auprès de lui un autre Français, le comte de Cbasot.

Chasot était né à Caen, en 171S, d'une très vieille r famille bourguignonne, transportée en Normandie de-

JPeane : large face rouge de buveur, tricorne galonné posé à la diable ir la tHc, clicmiiB déboulonnée au col et aux manches, débraillement s loutc la pursonne. Kejserlingk se verse une Énorme rasade. Prés de 1, le gibier qu'il rient de tuer; par terre, na livre. Ce sont bien là m Kl &ttrU>u[i,

LiDYLI.E DE BlIEINSBERG 87

puis un siècle environ. Âpres avoir éludié chez les I jésuites de Rouen, au collège de Joyeuse, il était entra au corps des cadets gentil sliommes, à Metz. En 173i, il faisait la campagne du Iliiin, comme lieutenant dans le n^ginient de lïourbounais. A l'armée se trouvaient de jeunes courtisans, promus officiers pour la gueno, incapables de commander et d'exercer leurs soldats, et k qui l'on avait conseillé de s'instruire auprès de leui's camarades sortis du corps des cadets; mais ces jeunes seigneurs croyaient que la naissance, la bravoure et les beaux habits conféraient toute la science militaire. Il n'y avait pas de jour où leur impertinence no causât quelque mauvaise affaire. Le malheur voulut que celui de ces Parisiens avec qui Chasot eut à en découdre fût un parent du duc de Boufflers, courtisan de grande marque et pair do France, à qui appartenait précisément le régiment de Bourbonnais. Après qu'il eut laissé son homme sur le terrain, Chasot fut pris de peur : un duel devant l'ennemi était un acte grave d'indiscipline, quand la victime était de la cour et bien apparentée; le jeune homme courut tout droit h l'asile le plus proche, qui était le camp ennemi. Ni lui, ni personne ne pensa qu'il commit une trahison ; les officiers de son régiment lui donnèrent une déclaration attestant la parfaite ho- I Qorabilité de la raison qui le forçait à s'exiler. L'état- [ major ennemi l'accueillit comme uu hûle et le fêta comme un frère d'armes ; c'étaient les aimables mœurs I d'un temps où la guerre était encore polie, parce qu'elle se faisait entre des personnes qui se voyaient I combattre.

G8 LE CriAND FHÉDÉRIC AVANT L'AVÈNEMENT

Û&s que Frédéric apprit l'aventure, il demanda que Chasot lui fui amené. Il était trop heureux de mettre la main sur un jeune Français, non point fils de réfugié, mais Français direct, pris tout vif au sortir du camp de France. Du premier coup, il le garda deux heures à le faire causer, Le surlendemain, il l'invitait à un grand diner. Pendant qu'on était à table, on annonça qu'un trompette envoyé par le marquis d'Asfeld, général en chef de l'armée française, venait d'amener les chevaux du fugitif : " Vous devriez vendre tout de suite ces bèteslàqui ne comprennent pas l'allemand, dit le prince Eugène h Chasot, nous nous arrangerons pour que vous n'alliez pas à pied. » Tout de suite, le prince de Lichtensteïn achète les chevaux, qu'il paie le triple de leur valeur : '< Voyez, dit tout bas le prince d'Orange, combien il est avantageux de vendre ses chevaux à des gens qui ont bien mangé. » Bien entendu, personne n'attendait de ' l'officier rien qui fût contraire à l'honneur : Chasot était en visite au camp ennemi, et il ne porla pas les armes contre nous; mais le prince royal de Prusse ne voulut point se séparer de lui, et, la campagne finie, il l'emmena à Ruppin; puis, de Ruppin, à Rlieinsberg. Keyserlîngk, Stille et Fouqué avaient la quarantaine; Cliaaot était plus jeune que le prince de quatre ans. Frédéric le traitait en pupille ; il lui faisait donner des leçons et prenait laisir à lui en donner lui-même. Le jeune homme fut frotté de philosopliie juste assez pour pouvoir en discuter à table avec une verve française, c'est-à-dire se moquer des philosophes et faire rire à gorge déployée le maître du logis. Il essaya de prendre tous les goûts de la mai-

de l'ennui. Tàcliez donc, je vous en supplie, que M. l'abbé Gresset veuille entrer à mon service. » Et il s'excusait de ne pouvoir promctlrp plus que quatre ou cinq cents Ihalers de traitement annuel avec le vivre et le couvert.

Sur les instances de La Chélardie, qui recherchait tous les moyens de «cultiver les goûts du prince pour la nation ■>, le garde des sceaux Chauvelin appela Gresset, qu'il trouva médiocrement disposé à quitter Paris, où il avait quelque commencement de fortune, pour aller si loin gagner un salaire si mince. Frédéric insista; il promit, non plus quatre ou cinq cents écus, mais cinq cents écus, et l'argent du voyage, et la vivre et le couvert, plus un avenir magnifique, pour le temps où « il serait & portée de disposer de toutes choses », II donnerait alors à l'abbé une autorité sur les catholiques qui sont dans ses Etats. Il alla jusqu'à promettre de consentir que Gresset se fit rev&tir par la cour de Rome de la dignité épiseopale. Or il n'y avait plus en Prusse d'évôque caiholique, et, sans doute, le roi Frédéric-Guillaume aurait succombé en un accès de rage, s'il avait su cette fantaisie de son fils d'acheter une plume française au prix d'une crosse.

Gresset ébloui annonce qu'il va se mettre en roule. Frédéric lui envoie une lettre de change et lui recommande de bien soigneusement dissimuler sa qualité, pour ne point fâcher le roi de Prusse, qui n'aimait pas « la religion des autres ». Malheureusement le roi fut averti par les nouvelles à la main de Paris, lues à la tabagie, du prochain départ de l'abbé, et il fît un beau tapage. Il fallut inviter Gresset à retarder son départ. Frédéric

L'IDYLLE DE BHEINSBERG il

était au désespoir. Les nouvelles littéraires de Paris étaient si intéressantes k ce moment-làl II apprenait qu'une terrible guerre venait d'éclater entre les partisans de Voltaire et ceux de J.-B. Rousseau, et il réclamait les pièces de la querelle. Il avait entendu parler de la Pucelle que Voltaire préparait, et souhaitait qu'on lui envoyât la primeur de quelques fragments; mais comme il aurait été mieux informé de toutes choses, s'il avait pu interroger à son aise un homme de lettres arrivant de Paris ! Il renouvelle ses instances; avec un peu de précautions, on trompera la vigilance du roi : que Grcsset prenne le nom de Sanftar; qu'il se dise officier français, obligé de sortir du royaume pour duel; qu'il aille directement à Hambourg, où il trouvera une lettre de La Chétardic, décrivant le chemin de Rheinsberg dans le plus grand détail, de façon qu'il n'ait besoin d'interroger personne. Ces précaulions parurent à Gresset un peu compliquées. La Chétardie eut beau rappeler au garde des sceaux qu'il avait promis de procurer un secrétaire au prince, et qu'il lui serait désagréable de manquer sa parole « par la fantaisie d'un particulier '>. Ce particulier n'était pas né pour les aventures; il connaissait la réputation du roi de Prusse et craignait, « d'avoir quelque désagrément avec lui ». Le prince lui-môme, aprts plus d'un an que durait cette négociation, finit par rendre à Gresset sa promesse. Il remettait à un temps plus heureux « le plaisir de se donner des satisfactions aussi innocentes' ».

1. La MtTospoQdaneo sur ce sujet, comraenoée le 3 avril 1736, se termine le 1 Juillet 1737. On 7 voit qu'à défaut de Gresset, le prince voudrait avoir • un jeuae poète nommi Bernard ■•. Il d£tire laToir si

n LE GRAND FRÉDÉRIC AVANT L'AVÈNEMENT

A défaut d'un Pansïen, le prince se choisit un secrétaire parmi les rérugiés, et il eut la main heureuse. Jordan, né à Berlin en 1700, — il était donc de douze ans l'aîné du prince, — avait été pasteur dans l'Uckermark ; la perle de sa femme, la douleur qu'il en ressentit, sa mauvaise santé, peut-être aussi la faiblesse de sa foi, le déterminèrent h quitter le ministère. Un de ses frères lui offrit les moyens de faire un voyage à l'étranger. Il hésita, se demandant si un homme de letlres doit voyager. La n(^galivc et l'affirmative lui semblaient pouvoir être soutenues par d'égales bonnes raisons. Comme il avait au fond l'envie de faire son tour d'Europe, il se persuada qu'un homme de lettres « ne peut être accusé de perdre son temps s'il voyage dans le dessein de visiter les b(blio- Ihèques, de connaître les savants hommes, de voir les cabinets des curieux, de visiter les ateliers des fameux artistes, d'observer les débris de l'antiquité, les pièces peintes, gravées ou sculptées, que la noble curiosité des hommes a su soustraire à la voracité du temps » . Il s'appuya, en bon classique, de l'autorité d'un ancien, de Sénèque, qui engage le philosophe à étudier les différents caractères des hommes, la nature des climats, ta température de l'air, et la disposition des rochers et des montagnes. Et il partit.

Une fois en route, il oublia les conseils de Sénèque. Il m'a pas l'air d'avoir vu la nature, ni en Allemagne, ni en France, ni en Angleterre, ni en Hollande. Dans le livre

Greaset est gentilhomme. La Chdardie insiste Iréi vivcmcot pour qu'on procure su prince ud nouveau Françaii à mettre auprès du Prince royal. • Cela, dil-il, eompUleroit Chwot. » {ArcbiTCB des .^(TûreB Étrangères.)

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' OÙ il raconte son voyage, il remplace les descriptions par des listes de relais. Des caractères des hommes, il □'aurait rien dit, si la Franco ne l'avait inliîresgé passionnément, lia été ravi de trouver, dès Strasbourg', les manières françaises. A Paris, après le premier alourdissement causi^ par le tumulte, il admire un peuple « bon et officieux ", honnOle envers les étrangers; les marchandes obligeantes et polies, qui engagent par leurs manières prévenantes & acheter ce qu'elles offrent et à payer le prix qu'elles demandent; les comédiens, qui lui paraissent les meilleurs du monde. II s'offense du spectacle des processions, et les miracles du diacre Paris et les convulsions du chevalier Folard lui inspirent une dissertation, où il a le tort d'avoir raison en un trop grand nombre do pages. Un personnage serviablo, qui est venu s'asseoir auprès de lui sous les arbres des Tuileries, lui a donné

^des doutes sur la vertu des dames de Paris, Il se moque (Je la profusion du rouge sur les joues de ces dames, et de la grandeur de leurs paniers et du tour de main qu'elles ont pour éviter la rencontre des paniers voisins et le heurt des arbres dans les petites allées, de leur habileté & disposer cette cage pour satisfaire certains besoins en ayant l'air de penser à autre chose. Ces remarques, et une comparaison entre les dames anglaises et les dames françaises, — il dit qu'il faut regarder celles-là sans leur parler, et parler à celies-ci sans les regarder, — sont les seules qu'il ait failes sur les caractères des nations.

I. • CeUe ville n'a rien de fort rianl par rapport k la ailualioo du lieu ; maii toulyeit riant par rappurt au» raaniérearramaiïM qui y rfrgacnt. i (Jordan, ouvrage cité, p. 2â.)

En revanche, il ne manque pas de décrire les cabinets de curiosités; celui dcM. l'apothicaire Linck, de Leipzig, oh il a vu des animaux, des m(Jtaux, des pierres, des co->' quillages, des p^lridcalions, quelques monstres et une machine concave en bois par le moyen de laquelle on peut allumer une chandelle, pourvu qu'on expose foyer, à un pied de distance, va charbon allumé; et celui de la maison des orphelins à llalle, où se trouvent réunies la divinité Yisthu, qu'on adore au Malabar, plusieurs divinités des Germains et des tarentules conservées dans l'esprit de vin.

A Paris, il visita toutes les bibliothèques, et bouquina sur le quai Saint-Augustin, heureux quand il découvrait un catalogue ou quand il apprenait d'un libraire le nom de l'auteur d'un ouvrage anonyme.

Chez les écrivains et les savants illustres, il passa lea heures les meilleures de son voyage. II fut charmé par un air de politesse et de belle humeur qu'il trouva chez tous excepté chez Voltaire : « ce jeune homme maigre, qui semble attaqué de consomption et dévoré d'un fen aveugle », souffrait comme un martyr des parodies de son Temple du goàlK Fontenelle regarda Jordan de son œil vif et fin ; il lui parla de l'impertinente que! tion du p6re Bouhours : " Si un Allemand peut avoir

àll.de VoUttire.C'est tj

1 et creo earpHuT

• Jefus rendre visi

I qui paraît allaquË de

F trop pour son état,,. Il est poli. S» oonversaUon est pleine de Hajlliei, Il possède bipn toutes 1e»beautis de Sa Htnriade qu'il appelle son enTant gkll: est une pièr genre. Si ses tragédies ont des dëfauti, elles ont touji

I de beautés qui charment et qui ravissent... •

: bomrae mftIgH, ^iie. Il travailla vive, enjouée et i anciens poètes.

e unique en son lurs une infinité

L'IDYLLE DE RIIEINSBERG 13

de l'esprit, » et la désapprouva en citant l'exemple de M. de Leibniz et de plusieurs autres illustres Allemands qui font voir combien ce jésuite s'était trompi^. Il tint à Jordan vingt autres discoui's où respirait un air de paix et de charité. L'abb<i de Saint-i'icrre se montra plein de douceur et d'humanité. Le père Monfaucon était tout enfoncé dans des manuscrits grecs nouvellement arrivés, mais il reçut l'étranger avec une politesse exquise et enjouée, Jordan fut surpris de voir que Rollin était un petit vieillard sans mine, s'exprimant moins bien qu'il n'écrit, et d'une modestie inconcevable chez un homme tant loué à si juste titre. L'abbé Du Uos l'émerveilla par la bcautd de sa conversation, la pureté de son langage

' et par une érudition qui s'exprimait en idées précises.

I Jotdan s'entretenait avec ces savants de leurs livres et des omTages célèbres du moment, de V Antiquité rétablie, du PamUèle de la ponsie et de la peinture, de l'Histoire de l'établissement de la monarchie en France, et de la meilleure édition de Platon, de la meilleure

, traduction de Polybe, de l'emplacement occupé par les anciens Francs, de l'ouvrage d'Cccard sur la loi salique, de celui de M. Iluet sur la Faiblesse de fespr/l humain, et des fautes grammaticales de Grégoire de Tours, qui confondait souvent le nominatif avec l'ablatif'.

. Jordan ne «e laise pas de dire quil est charmé ■ n Je □'oublierai iai> le plaisir qae J'ai eu de voir ce grand bomme », dit-il à propoB del& viiite 1 Fonlenelle. A propos de In visite 6 Du Dos: - Que je fui lieureux ce jour-li! n Mais c'est évidemment chez les libraires et sur les quais qu'il s'amusa le plus. Il j fit maintes trouvailles, entre autres ' celle de Pomponace, de Immorlalitaie onimx, qu'il arhela 4 Bols >> ouvrage cependant trfs rare, puisque... •<, et il cite quantité de preuves i de la raretâ. — Son pfdantisme aSoirâ est tort amuBant.

76 LE GRAND FllÉDÉlUC AVANT I.AVÈNEHENT

Son pelit livre, où il va d'un sujot & l'autre très vite, mais s'arrètant par endroits pour faire une citation inattendue, une dissertation grammaticale ou théologique, ou pour insérer quelque morceau peu connu ou encore un catalogue, est l'image de son esprit et donne l'idée de sa conversation. C'était l'homme qu'il fallait pour servir de dictionnaire h la curiosité de Frédéric, Le prince s'amusait à l'entendre répéler de mémoire des passages d'auteurs célèbres que personne n'avait l'honneur de connaître. 11 feuilletait cette érudition inépuisable et point pédantesque, car Jordan était d'origine méridionale, — petit, brun avec des yeux très vifs et de larges sourcils noirs, — et le pédantisme n'est pas du midi, ou il y a Uop de soleil et d'invitations & sortir de soi. Comme il était d'ailleure doux, bon et sûr, le prince l'employait aux offices de conseiller lilléraire, de copiste, de critique, — d'atome critique, comme il disait, — et d'ami. Il aimait tout en lui, jusqu'à la pauvreté, qui achevait cette physionomie de savant et de philosophe.

Sage, discret Jordan, Plus aimable qu'Érasme, autant et plus savant, Mais plus gueux de beaucoup, grâce au destin peu sage Qui réunit sur toi ton bien, ton équipage.

Qui, de livres rongés t'a rendu l'hÉrilier, Saus feii ni liea d'ailleurs, même sans encrier'...

Frédéric crut faire encore une bonne acquisitîos^ en la personne du Elambourgeois Bielfeld, qu'il avaif^

(. Le portrait ie 1. Jordan, par Poitie, est au cbAteau royal de Berlin I comme ceui de Kryserlîngk ol de Chasot. La ligure, d'un bel ovale, a trool large, est calme et douce. Jordan est entouré de livres en dt

LMDYLLE DE RnElNSBERG 11

connu d'une façon assez singulière. Le roi son père et lui étant en visite chez le prince d'Orange, au château de I Loo, la conversation vint à table sur la franc-maçonne- I rie. Le roi s'exprima durement sur le compte de cette Bocli'td secrète, et le prince eut tout de suite envie d'y entrer. II conta son dessein à un des convives, lo comte do La Lippe, qui s'était vanté d'appartenir à un ordre K voué au bonheurde l'humanité ». On convint que l'inî- [ tiation serait faite k Brunswick en grand secret. Bielfeld, qui s'y trouva, adresse un si joli discours au prince, que cphii-ci résolut de se l'attacher et le fit venir à Ilheinsberg. 11 semble que le nouveau-venu n'était pas aussi bien doué que le reste de la compagnie. Plus de vingt ans après l'avènement de Frédéric, dont il avait quitté le service pour n'y avoir pas trouvé les honneurs espérés, il écrivit des Lettres familières, où il raconta le temps de Rheinsberg. Ces lettres, où l'on sent, sous les formes de politesse, des aigreurs contre les favoris du prince, ne méritent pas toute créance, mais elles donnent de la petite , cour et de la vie qu'on y menait une jolie impression et qui doit être vraie. Malgré lui, Bielfold demeura sous le charme de ses souvenirs,

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