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De ce déjeuner je ne me rappelle qu’un grand silence et une grande gêne. Tout était glacé: la toile cirée sans nappe, le vin froid dans les verres, le carreau rougi sur lequel nous posions les pieds. On avait décidé, pour ne pas le pousser à la révolte, de ne rien demander au fugitif. Et il profita de cette trêve pour ne pas dire un mot.
Enfin, le dessert terminé, nous pûmes tous les deux bondir dans la cour. Cour d’école, après midi, où les sabots avaient enlevé la neige. cout noircie où le. dégel faisait dégoutter les toits du préau.. cour pleine de jeux et de cris perçants ! Meaulnes et moi, nous longeâmes en courant les bâtiments. Déjà deux ou trois de nos amis du bourg laissaient la partie et accouraient vers nous en criant de joie, faisant gicler la boue sous leurs sabots, les mains aux poches, le cache-nez déroulé. Mais mon compagnon se précipita dans la grande classe, où je le suivis, et referma la porte vitrée juste à temps pour supporter l’assaut de ceux qui nous poutsuivaient. Il y eut un fracas clair et violent de vitres secouées, de sabots claquant sur le seuil; une poussée qui fit plier la tige de fer maintenant les deux battants de la porte; mais déjà Meaulnes, au risque de se blesser à son anneau brisé, avait tourné la petite clef qui fermait la serrure.
Nous avions accoutumé de juger très vexante une pareille conduite. En été, ceux qu’on laissait ainsi à la porte courdient au galop dans le jardin et parvenaient souvent à grimper par une fenêtre avant qu'on
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eût pu les fermer toutes. Mais nous étions en décembre. et tout était clos. Un instant on fit au dehors des pesées sut la porte; on nous cria des injures; puis, un à un, ils tournèrent le dos et s’en allèrent, en rajustant leurs cache-nez.
Dans la classe qui sentait les châtaignes et la piquette, il n’y avait que deux balayeurs, qui déplaçaient les tables. Je m’approchai du poêle pour m’y chauffer paresseusement en attendant La rentrée, tandis qu'Augustin Meaulnes cherchait dans le bureau du maître et dans les pupitres. Il découvrit bientôt un petit atlas, qu’il se mit à étudier avec passion, debout sut l’estrade, les coudes sur le bureau, la tête entre les mains.
Je me disposais à aller près de lui; je lui aurais mis la main sur l’épaule et nous aurions sans doute suivi ensemble sut la carte le trajet qu’il avait fait, lorsque soudain la porte de communication avec la petite classe s’ouvtit toute battante sous une violente poussée, et Jasmin Delouche, suivi d’un gars du bourg et de trois autres de la campagne, surgit avec un cri de triomphe. Une des fenêtres de la petite classe était sans doute mal fermée : ils avaient dû la pousser et sauter par là.
Jasmin Delouche, encore qu’assez petit, était l’un des plus âgés du Cours Supérieur. Il était fort jaloux du grand Meaulnes, bien qu’il se donnât comme son ami. Avant l’arrivée de notre pensionnaire, c'était lui, Jasmin, le coq de la classe. Il avait une figure pâle, assez fade, et les cheveux pommadés. Fils unique de
\ la veuve Delouche, aubergiste, il faisait l’homme; il” répétait avec vanité ce qu’il entendait dire aux joueurs. de billard, aux buveuts de vermouths.
À son entrée, Meaulnes leva la tête, et, les sourcils froncés, cria aux gars qui se précipitaient sur le poêle, en se bousculant :
— On ne peut donc pas être tranquille une minute, ici !
— Si tu n’es pas content, il fallait rester où tu étais, répondit sans lever la tête, Jasmin Delouche qui se sentait appuyé par ses compagnons.
Je pense qu’Augustin était dans cet état de fatigue où la colère monte et vous surprend sans qu’on puisse la contenir.
— Toi, dit-il, en se redressant et en fermant son livre, un peu pâle, tu vas commencer par sortir d'ici!
L’autre ricana:
— Oh! cria-t-il. Parce que tu es resté trois jours échappé, tu crois que tu vas être le maître maintenant P
Et, associant les autres à sa querelle:
— Ce n’est pas toi qui nous feras sortir, tu sais |
Mais déjà Meaulnes était sur lui. Il y eut d’abord une bousculade; les manches des blouses craquèrent et se décousirent. Seul, Martin, un des gars de la campagne entrés avec Jasmin, s’interposa:
— Tu vas le laisser! dit-il, les narines gonflées, secouant la tête comme un bélier.
D'une poussée violente, Meaulnes le jeta, titubant, les bras ouverts au milieu de la classe; puis, saisissant