‹ Le grand Meaulnes (volume 2)Chapitre 28 sur 106 · LE DOMAINE MYSTÉRIEUX · texte numérisé non relu

LE DOMAINE MYSTÉRIEUX

Ès LE petit jour, il se reprit à marcher. Mais son

genou enflé lui faisait mal ; il lui fallait s’arrêter et s’asseoit à chaque moment tant la douleur était vive. L'endroit où il se trouvait était d’ailleurs le plus désolé de la Sologne. De toute la matinée il ne vit qu’une bergère, à l'horizon, quiramenait son troupeau. Ileutbeau la héler, essayer de courir, elle disparut sans l'entendre:

Il continua cependant de marcher dans sa direction. avec une désolante lenteur. Pas un toit, pas une âme.

Pas même le cri d’un courlis dans les roseaux des marais. Et, sur cette solitude parfaite, brillait un soleil de décembre, clair et glacial.

Il pouvait être trois heures de l’après-midi lorsqu’ il aperçut enfin, au-dessus d’un bois de sapins, la flèche d’une tourelle grise.

— Quelque vieux manoir abandonné, se dit-il,

quelque vieux pigeonnier désert |.

PDC ROIA NUD ME AUCUN ES

- Et, sans presser le pas, il continua son chemin. Au coin du bois débouchait, entre deux poteaux blancs, une allée où Meaulnes s’engagea. Il y fit quelques pas et s’arrêta, plein de surprise, troublé d’une émotion inexplicable. Il marchait pourtant du même pas fatigué, le vent glacé lui gerçait les lèvres, le suffoquait par instants; et pourtant un contentement extraordinaire le soulevait, une tranquillité patfaite et presque enivrante, la certitude que son but était atteint et qu’il n’y avait plus maintenant que du bonheur à espérer. C’est ainsi que, jadis, la veille des grandes fêtes d’été, il se sentait défaillir, lorsque à la tombée de la nuit on plantait des sapins dans les rues du bourg et que la fenêtre de sa chambre était obstruée par les branches.

— Tant de joie, se dit-il, parce que j’arrive à ce vieux pigeonnier, plein de hiboux et de courants d’air !.…

Et, fâché contre lui-même, il s’arrêta, se demandant s’il ne valait pas mieux rebrousser chemin et continuer jusqu’au prochain village. Il réfléchissait depuis un instant, la tête basse, lorsqu'il s’aperçut soudain que Pallée était balayée à grands ronds réguliers comme on faisait chez lui pour les fêtes. Il se trouvait dans un chemin pareil à la grand’rue de La Ferté, le matin de PAssomption |... Il eût aperçu au détour de l'allée une troupe de gens en fête soulevant la poussière, comme au mois de juin, qu’il n’eût pas été surpris davantage.

— Ÿ aurait-il une fête dans cette solitude? se demanda-t-il.

Avançant jusqu’au premier détour, il entendit un: bruit de voix qui s’approchaient. Il se jeta de côté dans les jeunes sapins touffus, s’accroupit et écouta en retenant son souffle. C’étaient des voix enfantines. Une troupe d’enfants passa tout près de lui. L’un d’eux, probablement une petite fille, parlait d’un ton si sage et si entendu que Meaulnes, bien qu’il ne comprit guère le sens de ses paroles, ne put s'empêcher de sourire :

— Une seule chose m'inquiète, disait-elle, c’est la question des chevaux. On n’empêchera jamais Daniel, par exemple, de monter sur le grand poney jaune |

— Jamais on ne m’en empêchera ! répondit une voix moqueuse de jeune garçon. Est-ce que nous n’avons pas toutes les permissions ?.… Même celle de nous faire mal, s’il nous plaît.

- Et les voix s’éloignèrent, au moment où s “approchait déjà un autre groupe d’enfants.

— Si la glace est fondue, dit une fillette, demain matin, nous irons en ÉAREAR

— Mais nous le permettra-t-on ? dit une autre.

— Vous savez bien que nous organisons la fête à notre guise.

— Et si Frantz rentrait dès ce soir, avec sa fiancée?

— Eh bien! il ferait ce que nous voudrions l...

« Il s’agit d’une noce, sans doute, se dit Augustin.

Mais ce sont les enfants qui font la loi, ici... Etrange domaine | »

PER G ER EASENEDE MORE L'ASMUIETONMSES

Il voulut sortir de sa cachette pour leur demander où l’on trouverait à boire et à manger. Il se dressa et vit le dernier groupe qui s’éloignait. C’étaient trois fillettes avec des robes droites qui s’arrêtaient aux genoux. Elles avaient de jolis chapeaux à brides. Une plume blanche leur trainait dans le cou, à toutes les trois. L’une d’elles, à demi retournée, un peu penchée, écoutait sa compagne qui lui donnait de grandes explications, le doigt levé.

— Je leur ferais peur, se dit Meaulnes, en regardant sa blouse paysanne déchirée et son ceinturon baroque de collégien de Sainte-Agathe.

Craignant que les enfants ne le rencontrassent en revenant pat l’allée, il continua son chemin à travers les sapins dans la direction du « pigeonnier », sans trop réfléchir à ce qu’il pourrait demander là-bas. Il fut bientôt arrêté à la lisière du bois, par un petit mur moussu. De l’autre côté, entre le mur et les annexes du domaine, c'était une longue cour étroite toute remplie de voitures, comme une cour d’auberge un jour de foire. Il y en avait de tous les genres et de toutes les formes: de fines petites voitures à quatre places, les brancards en l’air; des chars à bancs; des bourbonnaises démodées avec des galeries à moulures, et même de vieilles berlines dont les glaces étaient levées.

Meaulnes, caché derrière les sapins, de crainte qu’on ne l’aperçût,examinait le désordre du lieu, lorsqu'il avisa, de l’autre côté de la cour, juste au-dessus du siège d’un

LE GRAND MEAULA

haut char à bancs, une fenêtre des annexes à demi — ouverte. Deux barreaux de fer, comme on en voit... derrière les domaines, aux volets toujours fermés des écuries, avaient dû clore cette ouverture. Mais le temps les avait descellés.

— Je vais entrer là, se dit l’écolier, je dormirai dans le foin et je partirai au petit jour, sans avoir fait peur à ces belles petites filles.

Il franchit le mur, péniblement, à cause de son genou blessé, et, passant d’une voiture sur l’autre, du siège d’un char à banc sur le toit d’une berline, il arriva à la hauteur de la fenêtre, qu’il poussa sans bruit comme une porte. É

Il se trouvait, non pas dans un grenier à foin, mais À dans une vaste pièce au plafond bas qui devait être une | chambre à coucher. On distinguait dans la demiobscurité du soir d’hiver que la table, la cheminée et. même les fauteuils étaient chargés de grands vases, d’objets de prix, d’armes anciennes. Au fond de la pièce, des rideaux tombaient, qui devaient cacher une alcôve. SE

Meaulnes avait fermé la fenêtre, tant à cause du froid que par crainte d’être aperçu du dehors. Il alla soulever le rideau du fond et découvrit un grand lit bas, couvert de vieux livres dorés, de luths aux cordes cassées et de candélabres jetés pêle-mêle. Il repoussa toutes ces, choses dans le fond de l’alcôve, puis s’étendit sur cette couche pour s’y reposer et réfléchir un peu à l'étrange aventure dans laquelle il s’était jeté.

PARC MR END ME A UYLeN CES

— ÂÀs-tu garni sa chambre ?

— Mais oui, comme celles des autres.

Le vent fit battre la fenêtre ouverte.

— Tiens, dit le premier, tu n’as pas même fermé la fenêtre. Le vent a déjà éteint une des lanternes. Il va falloir la rallumer.

— Bah! répondit l’autre, pris d’une paresse et d’un découragement soudains. À quoi bon ces illuminations du côté de la campagne, du côté du désert, autant dire ? Il n’y a personne pour les voir.

— Personne? Mais il arrivera encore pe gens pendant une partie de la nuit. Là-bas, sur la route, dans leurs voitures, ils seront bien contents d’apercevoir nos lumières |

Meaulnes entendit craquer une allumette. Celui qui avait parlé le dernier, et qui paraissait être le chef, reprit d’une voix traînante, à la façon d’un fossoyeur . de Shakespeare :

— Tu mets des lanternes vertes à la chambre de Wellington. T’en mettrais aussi bien des rouges. Tu ne t’y connais pas plus que moi!

Un silence.

.… Wellington, c'était un Américain? Eh bien! C’est-il une couleur américaine, le vert ? Toi, le comédien qui as voyagé, tu devrais savoir ça.

— Oh! là là! répondit le «comédien », voyagé? Oui, j'ai voyagé! Mais je n’ai rien vu! Que veux-tu voir dans une roulotte ?

Meaulnes avec précaution regarda entre les rideaux.

PE CGR AIN D MEAULN

Celui qui commandait la manœuvre était un gr homme nu-tête, enfoncé dans un énorme paletot” tenait à la main une longue perche garnie de lanternes

multicolores, et il regardait paisiblement, une jambe.

croisée sur l’autre, travailler son compagnon. Quant au comédien, c'était le corps le plus lamen=

table qu’on puisse imaginer. Grand, maigre, grelottant,… ses yeux glauques et louches, sa moustache retombant.

sur la bouche édentée faisaient songer à la face d’un noyé qui ruisselle sur une dalle. Il était en manches de chemise, et ses dents claquaient. Il montrait dans ses paroles et ses gestes le mépris le plus parfait pour sa propre personne.

Après un moment de réflexion, amère et risible à la fois, il s’approcha de son partenaire et lui confia, les deux bras écartés:

— Veux-tu que je te dise ?.. Je ne peux pas compren-.

dre qu’on soit allé chercher des dégoûtants comme nous, pour servir dans une fête pat Voilà, mon gars |. ..

Mais sans prendre garde à ce grand élan du cœur,

le gros homme continua de regarder son travail, les.

jambes croisées, bâilla, renifla tranquillement, et puis, tournant le dos, s’en fut, sa perche sur l’épaule, en disant :

— Allons, en route! Il est temps de s’habiller pour le diner.

Le bohémien le suivit, mais, en passant devant lalcôve :

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