LE. G R°A: N° D MODO ANDRE
chapeaux, la chambre au jardinage, la chambre aux lampes. que sais-je ? Il me semblait, lorsque j'étais enfant et que je traversais ce dédale d’objets de bazar, que je n’en épuiserais jamais du regard toutes les merveilles. Et à cette époque encore je trouvais qu’il n’y avait de vraies vacances que passées en ce lieu.
La famille vivait dans une grande cuisine dont la porte s’ouvrait sur le magasin — cuisine où brillaient aux fins de septembre de grandes flambées de cheminée, où les chasseurs et les braconniers qui vendaient du gibier à Florentin venaient de grand matin se faire servir à boire, tandis que les petites filles, déjà levées, couraient, criaient, se passaient les unes aux autres du «sent-y-bon » sur leurs cheveux lissés. Aux murs, de vieilles photographies, de vieux gropes scolaires jaunis montraient mon père — on mettait longtemps à le reconnaitre en uniforme — au milieu de ses camarades d’Ecole Normale.
C’est là que se passaient nos matinées ; et aussi dans la cour où Florentin faisait pousser des dahlias et élevait des pintades; où l’on torréfiait le café, assis sur des boîtes à savon; où nous déballions des caisses remplies d’objets divers précieusement enveloppés et dont nous ne savions pas toujours le nom...
Toute la journée, le magasin était envahi par des paysans ou par les cochers des châteaux voisins. À la porte vitrée s’arrêtaient et s’égouttaient, dans le brouillard de septembre, des charrettes venues du fond de la campagne. Et de la cuisine nous écoutions ce
que disaient les paysannes, curieux de toutes leurs histoires.
Mais le soir, après huit heures, lorsque avec des lanternes on portait le foin aux chevaux dont la peau fumait dans l’écurie — tout le magasin nous appartenait!
Marie-Louise, qui était l’aînée de mes cousines, mais uné des plus petites, achevait de plier et de ranger les piles de drap dans la boutique; elle nous encourageait à venir la distraire. Alors Firmin et moi, avec toutes les filles, nous faisions irruption dans la grande boutique, sous les lampes d’auberge, tournant les moulins à café, faisant des tours de force sur les comptoirs ; et parfois Firmin allait chercher dans les greniers, car la terre battue invitait à la danse, quelque vieux trombone plein de vert-de-gris.…
Je rougis encore à l’idée que, les années précédentes, Mlle de Galais eût pu venir à cette heure et nous surprendre au milieu de ces enfantillages… Mais ce fut un peu avant la tombée de la nuit, un soir de ce mois d'août, tandis que je causais tranquillement avec Marie-Louise et Firmin, que je la vis pour la première fois.
Dès le soir de mon arrivée au Vieux-Nançay, j'avais interrogé mon oncle Florentin sur le domaine des Sablonnières.
— Ce n’est plus un domaine, avait-il dit. On a tout vendu, et les acquéreurs, des chasseurs, ont fait abattre les vieux bâtiments pour agrandir leurs terrains de chasse; la cour d’honneur n’est plus maintenant qu’une
PAPA GARC AND D: M E À U L N E S
— Non, dit-il, je n’ai entendu parler de rien. Serais-tu un prétendant ?
Tout déconcerté, je lui avouai aussi brièvement, aussi discrètement que possible, que mon meilleur ami, Augustin Meaulnes, peut-être, en serait un.
— Ah! dit Florentin, en souriant, s’il ne tient pas à la fortune, c’est un joli parti... Faudra-t-il que j'en parle à M. de Galais? Il vient encore quelquefois jusqu’ici chercher du petit plomb pour la chasse. Je Jui fais toujours goûter ma vieille eau-de-vie de marc.
Mais je le priai bien vite de n’en rien faire, d’attendre. Et moi-même je ne me hâtai pas de prévenir Meaulnes. Tant d’heureuses chances accumulées m’inquiétaient un peu. Et cette inquiétude me commandait de ne rien annoncer à Meaulnes que je n’eusse au moins vu la jeune fille.
Je n’attendis pas longtemps. Le lendemain, un peu avant le dîner, la nuit commençait à tomber; une brume fraiche, plutôt de septembre que d’août, descendait avec la nuit. Firmin et moi, pressentant le magasin vide d’acheteurs un instant, nous étions venus voir Marie-Louise et Charlotte. Je leur avais confié le secret qui m'amenait au Vieux-Nançay à cette date prématurée. Accoudés sur le comptoir ou assis les deux mains à plat sur le bois ciré, nous nous racontions mutuellement ce que nous savions de la mystérieuse jeune fille — et cela se réduisait à fort peu de chose — lorsqu'un bruit de roues nous fit tourner la tête.
— La voici, c’est elle, dirent-ils à voix basse. Quel-
ques secondes après, devant la porte vitrée, S’arrêtait Pétrange équipage. Une vieille voiture de ferme, aux panneaux arrondis, avec de petites galeries moulées, comme nous n’en avions jamais vu dans cette contrée; un vieux cheval blanc qui semblait toujours vouloir brouter quelque herbe sur la route, tant il baissait la tête pour marcher; et sur le siège — je le dis dans la simplicité de mon cœur, mais sachant bien ce que je dis — la jeune fille la plus belle qu’il y ait peut-être jamais eu au monde.
Jamais je ne vis tant de grâce s’unir à tant de gravité. Son costume lui faisait la taille si mince qu’elle semblait fragile. Un grand manteau marron, qu’elle enleva en entrant, était jeté sur ses épaules. C'était la plus grave des jeunes filles, la plus frêle des femmes. Une lourde chevelure blonde pesait sur son frontet sur son visage, délicatement dessiné, finement modelé. Sur son teint très pur, l’été avait posé deux taches de rousseur... Je ne remarquai qu’un défaut à tant de beauté; aux moments de tristesse, de découragement ou seulement de réflexion profonde, ce visage si pur se marbrait légèrement de rouge, comme il arrive chez certains malades gravement atteints sans qu’on le sache. Alors toute l’admiration de celui qui la regardait faisait place à une sorte de pitié d’autant plus déchirante qu’elle surprenait davantage.
Voilà du moins ce que je découvrais, tandis qu’elle descendait lentement de voiture et qu’enfin
ÉCRAN DM E A U [I N'E S
Marie-Louise, me présentant avec aisance à la jeune fille, mengageait à lui parler.
On lui avança une chaise cirée et elle s’assit, adossée au comptoir, tandis que nous restions debout. Elle paraissait bien connaître et aimer le magasin. Ma tante Julie, aussitôt prévenue, arriva, et, le temps qu’elle parla, sagement, les mains croisées sur son ventre, hochant doucement sa tête de paysanne-commerçante coiffée d’un bonnet blanc, retarda le moment — qui me faisait trembler un peu — où la conversation s’engagerait avec moi.
Ce fut très simple.
— Ainsi, dit Mlle de Galais, vous serez bientôt instituteur ?
Ma tante allumait au-dessus de nos têtes la lampe de porcelaine qui éclairait faiblement le magasin. Je voyais le doux visage enfantin de la jeune fille, ses yeux bleus si ingénus, et j'étais d’autant plus surpris de sa voix si nette, si sérieuse. Lorsqu'elle cessait de parler, ses yeux se fixaient ailleurs, ne bougeaient plus en attendant la réponse, et elle tenait sa lèvre un peu mordue.
— J'enseignerais, moi aussi, dit-elle, si M. de Galais voulait! J’enseignerais les petits garçons, comme votre mère...
Et elle sourit, montrant ainsi que mes cousins lui avaient parlé de moi.
— C'est, continua-t-elle, que les villageois sont toujours avec moi polis, doux et serviables. Et je les aime beaucoup. Mais aussi quel mérite ai-je à les aimer ?..