‹ Le grand Meaulnes (volume 2)Chapitre 72 sur 106 · PUS · texte numérisé non relu

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sous cette lampe, et que mon vieux cheval m'attend à la porte. Si ce jeune homme me voyait, il ne voudrait pas y croire, sans doute ?...

De la voir sourire, l’audace me prit et je sentis qu’il était temps de dire, en riant aussi:

— Et peut-être que ce grand jeune homme fou, je le connais, moi ?

Elle me regarda vivement.

À ce moment le timbre de la porte sonna; deux bonnes femmes entrèrent avec des paniers.

— Venez dans «la salle à manger», vous serez en paix, nous dit ma tante en poussant la porte de la cuisine.

Et comme Mlle de Galais refusait et voulait partir aussitôt, ma tante ajouta:

— M. de Galais est ici et cause avec Florentin, auprès du feu. :

Il y avait toujours, même au mois d’août, dans la grande cuisine, un éternel fagot de sapins, qui flambait et craquait. Là aussi une lampe de porcelaine était allumée et un vieillard au doux visage, creusé et rasé, presque toujours silencieux comme un homme accablé par l’âge et les souvenirs, était assis auprès de Florentin devant deux verres de marc.

Florentin salua :

— François ! cria-t-il de sa forte voix de marchand forain, comme s’il y avait eu entre nous une rivière ou plusieurs hectares de terrain, je viens d’organiser une après-midi de plaisir au bord du Cher pour jeudi prochain. Les uns chasseront, les autres pêcheront,

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les autres danseront, les autres se baignerontl.… Mademoiselle, vous viendrez à cheval; c’est entendu avec M. de Galais. J’ai tout arrangé.

» Et, François ! ajouta-t-il comme s’il y eût seulement pensé, tu pourras amener ton ami, M. Meaulnes.…. C’est bien Meaulnes qu’il s’appelle ?»

Mlle de Galais s’était levée, soudain devenue très pâle. Et, à ce moment précis, je me rappelait que Meaulnes, autrefois, dans le domaine singulier, près de l’étang, lui avait dit son nom...

Lorsqu'elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre nous, plus clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles, une entente secrète que la mort seule devait briser et une amitié plus pathétique qu’un grand amour.

… À quatre heures le lendemain matin, Firmin frappait à la porte de la petite chambre que j’habitais dans la cour aux pintades. Il faisait nuit encore et j’eus grand’peine à retrouver mes affaires sur la table encombrée de chandeliers de cuivre et de statuettes de bons saints toutes neuves, choisies au magasin pour meubler mon logis la veille de mon arrivée. Dans la cour, j’entendais Firmin gonfler ma bicyclette, et ma tante dans la cuisine souffler le feu. Le soleil se levait à peine lorsque je partis. Mais ma journée devait être longue: j'allais d’abord déjeuner à Sainte-Agathe pour expliquer mon absence prolongée et, poursuivant ma course, je devais arriver avant le soir à la Fertéd’Angillon, chez mon ami Augustin Meaulnes.

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C'était une de mes grand’tantes. Tous ses enfants étaient morts et j'avais bien connu Ernest, le dernier de tous, un grand garçon qui allait être instituteur. Mon grand-oncle Moinel, le vieux greffier, l’avait suivi de près. Et ma tante était restée toute seule dans sa bizarre petite maison où les tapis étaient faits d’échantillons cousus, les tables couvertes de coqs, de poules et de chats en papier — mais où les murs étaient tapissés de vieux diplômes, de portraits de défunts, de médaillons en boucles de cheveux morts.

Avec tant de regrets et de deuil, elle était la bizarrerie et la bonne humeur mêmes. Lorsque j’eus découvett la petite place où se tenait sa maison, je l’appelai bien fort par la porte entr’ouverte, et je l’entendis tout au bout des trois pièces en enfilade pousser un petit cri suraigu:

— Eh là! Mon Dieu!

Elle renversa son café dans le feu — à cette heure-là comment pouvait-elle faire du café ? — et elle apparut. Très cambrée en arrière, elle portait une sorte de chapeau-capote-capeline sur le faîte de la tête, tout en haut de son front immense et cabossé où il y avait de la femme mongole et de la hottentote; et elle riait à petits coups, montrant le reste de ses dents très fines.

Mais tandis que je l’embrassais, elle me prit maladroitement, hâtivement, une main que j'avais derrière le dos. Avec un mystère parfaitement inutile puisque nous étions tous les deux seuls, elle me glissa une petite pièce que je n’osai pas regarder et qui devait être

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