‹ Le grand Meaulnes (volume 2)Chapitre 80 sur 106 · REA CR R ANS D M EE AU L'N° ES · texte numérisé non relu

REA CR R ANS D M EE AU L'N° ES

E I fallut, à ce moment, des gens de bonne volonté, pour aller à l’entrée du grand chemin voisin guetter les derniers arrivants et leur indiquer où nous étions. Je m'offris aussitôt; Meaulnes me suivit, et nous allämes nous poster près du pont suspendu, au carrefour de plusieurs sentiers et du chemin qui venait des Sablonnières.

Marchant de long en large, parlant du passé, tâchant tant bien que mal de nous distraire, nous attendions. Il arriva encore une voiture du Vieux-Nançay, des | paysans inconnus avec une grande fille enrubannée. Puis plus rien. Si, trois enfants dans une voiture à âne, les enfants de l’ancien jardinier des Sablonnières.

— Il me semble que je les reconnais, dit Meaulnes. Ce sont eux, je crois bien, qui m'ont pris par la main, jadis, le premier soir de la fête, et m’ont conduit au diner.

Mais à ce moment, l’âne ne voulant plus marcher, les enfants descendirent pour le piquer, le tirer, cogner sur lui tant qu’ils purent ; alors Meaulnes déçu prétendit s'être trompé... :

Je leur demandai s’ils avaient rencontré sur la route M. et Mlle de Galais. L’un d’eux répondit qu’il ne savait pas; l’autre: « Je pense que oui, monsieur. » Et nous ne fûmes pas plus avancés.

Ils descendirent enfin vers la pelouse, les uns tirant l’ânon par la bride, les autres poussant derrière la voiture. Nous reprîimes notre attente. Meaulnes regardait fixement le détour du chemin des Sablonnières,

guettant avec une sorte d’effroi la venue de la jeune.

fille qu’il avait tant cherchée jadis. Un énervement bizarre et presque comique, qu’il passait sur Jasmin, s'était emparé de Jui. Du petit talus où nous étions grimpés pour voir au loin le chemin, nous apercevions sur la pelouse, en contre-bas, un groupe d’invités où Delouche essayait de faire bonne figure:

— Regarde-le pérorer, cet imbécile, me disait Meaulnes.

Et je lui répondais :

— Mais laisse-le. Il fait ce qu’il peut, le pauvre garçon.

Augustin ne désarmait pas. Là-bas, un lièvre ou un écureuil avait dû déboucher d’un fourré. Jasmin, pour assurer sa contenance, fit mine de le poursuivre:

— Allons bon! Il court, maintenant... fit Meaulnes, comme si vraiment cette audace-là dépassait toutes les autres!

Et cette fois je ne pus m’empêcher de rire. Meaulnes aussi; mais ce ne fut qu’un éclair.

Après un nouveau quart d’heure:

— Si elle ne venait pas ?.… dit-il.

Je répondis:

— Mais puisqu’elle à promis. Sois donc plus patient.

Il recommença de guetter. Mais, à la fin, incapable de supporter plus longtemps cette attente intolérable :

— Ecoute-moi, dit-il. Je redescends avec les autres. Je ne sais ce qu’il y a maintenant contre moi: mais

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si je reste là, je sens qu’elle ne viendra jamais — qu’il

est impossible qu’au bout de ce chemin, tout à l’heure,

elle apparaisse.

Et il s’en alla vers la pelouse, me laissant tout seul. Je fis quelques cents mètres sur la petite route, pour passer le temps. Et au premier détour j’aperçus Yvonne de Galais, montée en amazone sur son vieux cheval blanc, si fringant ce matin-là qu’elle était obligée de tirer sut les rênes pour l’empêcher de trotter. A la tête du cheval, péniblement, en silence, marchait M. de Galais. Sans doute ils avaient dû se relayer sur la route, chacun à tour de rôle se servant de la vieille monture.

Quand la jeune fille me vit tout seul, elle sourit, sauta prestement à terre, et confiant les rênes à son père se dirigea vers moi qui accourais :

— Je suis bien heureuse, dit-elle, de vous trouver seul. Car je ne veux montrer à personne qu’à vous le vieux Bélisaire, ni le mettre avec les autres chevaux. Il est trop laid et trop vieux d’abord; puis je crains toujours qu’il ne soit blessé par un autre. Or je n’ose monter que lui, et quand il sera mort, je n’irai plus à cheval...

Chez Mile de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais sous cette animation charmante, sous cette grâce en apparence si paisible, de l’impatience et presque de lPanxiété. Elle parlait plus vite qu’à l’ordinaire. Malgré ses joues et ses pommettes roses, il y avait autour de ses yeux, à son front, par endroits, une pâleur violente où se lisait tout son trouble.

Nous convinmes d’attacher Bélsaire à un arbre dans un petit bois, proche de la route. Le vieux M. de Galais, sans mot dire comme toujours, sortit le licol des fontes et attacha la bête — un peu bas à ce qu’il me sembla. De la ferme je promis d’envoyer tout à l’heure du foin, de l’avoine, de la paille.

Et Mlle de Galais arriva sur la pelouse comme jadis, je l’imagine, elle descendit vers la berge du lac, lorsque Meaulnes l’aperçut pour la première fois.

Donnant le bras à son père, écartant de sa main gauche le pan du grand manteau léger qui l’enveloppait, elle s’avançait vers les invités, de son air à la fois si sérieux et si enfantin. Je marchais auprès d’elle. Tous les invités éparpillés ou jouant au loin s’étaient dressés et rassemblés pour l’accueillir ; il y eut un bref instant de silence pendant lequel chacun la regarda s’approcher.

Meaulnes s’était mêlé au groupe des jeunes hommes et rien ne pouvait le distinguer de ses compagnons sinon sa haute taille : encore y avait-il là des jeunes gens presque aussi grands que lui. Il ne fit rien qui püût le désigner à l’attention, pas un geste ni un pas en avant. Je le voyais, vêtu de gris, immobile, regardant fixement, comme tous les autres, la si belle jeune fille qui venait. À la fin, pourtant, d’un mouvement inconscient et gêné, il avait passé sa main sur sa tête nue, comme pour cacher, au milieu de ses compagnons aux cheveux bien peignés, sa rude tête rasée de paysan.

Puis le groupe entoura Mlle de Galais. On lui présenta les jeunes filles et les jeunes gens qu’elle ne con-

aissait pas. Le tour allait venir de mon compagnon ; et je me sentais aussi anxieux qu’il pouvait l’être. Je me disposais à faire moi-même cette présentation.

Mais avant que j'eusse pu rien dire, la jeune fille s’avançait vers lui avec une décision et une gravité surprenantes :

- — Je reconnais Augustin Meaulnes, dit-elle. Et elle Jui tendit la main.

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