‹ Le grand Meaulnes (volume 2)Chapitre 82 sur 106 · MP CR AN DOM E À U LN ES · texte numérisé non relu

MP CR AN DOM E À U LN ES

journée | Et qui a eu l’audace de seller ce vieux cheval, bon tout au plus pour une carriole.

Delouche voulut dire quelque chose — tout prendre sur lui.

— Tais-toi donc! C’est ta faute, encore. Je t'ai vu tirer bêtement sur sa longe pour le dégager.

Et se baissant de nouveau, il se mit à frotter le jarret du cheval avec le plat de la main.

M. de Galais, qui n’avait rien dit encore, eut le tort de vouloir sortir de sa réserve. Il bégaya:

— Les officiers de marine ont l’habitude. Mon cheval...

— Ahlilest à vous ? dit Meaulnes un peu calmé, très rouge, en tournant la tête de côté vers le vieillard.

Je crus qu’il allait changer de ton, faire des excuses. Il souffla un instant. Et je vis alors qu’il prenait un plaisir amer et désespéré à aggraver la situation, à tout briser à jamais, en disant avec insolence:

— Eh bien ! je ne vous fais pas mon compliment.

Quelqu'un suggéra :

— Peut-être que de l’eau fraiche. En le baignant dans le gué...

— Il faut, dit Meaulnes sans répondre, emmener tout de suite ce vieux cheval, pendant qu’il peut encore marcher — et il n’y a pas de temps à perdre! — Je mettre à l’écurie et ne jamais plus l’en sortir.

Plusieurs jeunes gens s’offrirent aussitôt. Mais Mlle de Galais les remercia vivement. Le visage en feu, prête à fondre en larmes, elle dit au revoir à tout le

monde, et même à Meaulnes, décontenancé, qui n’osa pas la regarder. Elle prit la bête par les rênes, comme on donne à quelqu’un la main, plutôt pour s’approcher d’élle davantage que pour la conduire. Le vent de cette fin d’été était si tiède sur le chemin des Sablonnières qu’on se serait cru au mois de mai, et les feuilles des haies tremblaient à la brise du sud... Nous la vimes partir ainsi, son bras à demi sorti du manteau, tenant dans sa main étroite la grosse rêne de cuir. Son père marchait péniblement à côté d’elle.

Triste fin de soirée ! Peu à peu, chacun ramassa ses paquets, ses couverts; on plia les chaises, on démonta les tables ; une à une, les voitures chargées de bagages et de gens partirent, avec des chapeaux levés et des mouchoirs agités. Les derniers nous restâmes sur le terrain avec mon oncle Florentin, qui ruminait comme nous, sans rien dire, ses regrets et sa grosse déception.

Nous aussi, nous partimes, empottés vivement, dans notre voiture bien suspendue, par notre beau cheval alezan. La roue grinça au tournant dans le sable et bientôt, Meaulnes et moi, qui étions assis sur le siège de derrière, nous vimes disparaître sur la petite route lentrée du chemin de traverse que le vieux Bélsaire et ses maîtres avaient pris.

Mais alors mon compagnon — l’être que je sache au monde le plus incapable de pleurer, tourna soudain vers moi son visage bouleversé par une irrésistible montée de larmes.

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