‹ Le grand Meaulnes (volume 2)Chapitre 85 sur 106 · TG RAA N D ME À U LN ES · texte numérisé non relu

TG RAA N D ME À U LN ES

des classes, quand nous fimes tous les trois ce terrible serment enfantin.

Le désespoir le reprit lorsqu'il fut obligé de dire:

— Eh bien, nous allons partir.

Il regarda, certainement avec un grand serrement de cœur, tous ces bois d’alentour qu'il allait de nouveau quitter.

— Nous serons dans trois jours, dit-il, sur les routes d’Allemagne. Nous avons laissé nos voitures au loin. Et depuis trente heures, nous marchions sans arrêt. Nous pensions arriver à temps pour emmener Meaulnes avant le mariage et chercher avec lui ma fiancée, comme il a cherché le Domaine des Sablonnières.

Puis, repris par sa terrible puérilité :

— Appelez votre Delouche, dit-il en s’en allant, paice que si je le rencontrais ce serait affreux.

Peu à peu, entre les sapins, je vis disparaître sa silhouette grise. J’appelai Jasmin et nous allâmes reprendre notre faction. Mais presque aussitôt, nous aperçûmes, là-bas, Augustin qui fermait les volets de la maison et nous fûmes frappés de l’étrangeté de son allure.

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— Le feu menace de s’éteindre, dit Mlle de Galais, et elle voulut prendre une bûche dans le coffre.

Mais Meaulnes se précipita et plaça lui-même le bois dans le feu.

Puis il prit la main tendue de la jeune fille et ils restèrent là, debout, l’un devant l’autre, étouffés comme par une grande nouvelle qui ne pouvait pas se dire.

Le vent roulait avec le bruit d’une rivière débordée. De temps à autre une goutte d’eau, diagonalement, comme sut la portière d’un train, rayait la vitre.

Alors la jeune fille s échappa. Elle ouvrit la porte du couloir et disparut avec un sourire mystérieux. Un instant, dans la demi-obscurité, Augustin resta seul... Le tic-tac d’une petite pendule faisait penser à la salle à manger de Sainte-Agathe.. Il songea sans doute: «C’est donc ici la maison tant cherchée; le couloir jadis nee de chuchotements et de passages étranges.

C’est à ce moment qu’il dut entendre — Mlle de Galais me dit plus tard l’avoir entendu aussi — le premier cri de Frantz, tout près de la maison.

La jeune femme, alors, eut beau lui montrer toutes les choses merveilleuses dont elle était chargée: ses jouets de petite fille, toutes ses photographies d’enfant: elle en cantinière, elle et Frantz sur les genoux de leur mère, qui était si jolie. puis tout ce qui restait de ses sages petites robes de jadis: «jusqu’à celle-ci que je pottais, voyez, vers le temps où vous alliez bientôt me connaitre, où vous arriviez, je crois, au cours de

Sainte-Agathe..» Meaülnes ne voyait plus rien et.

n’entendait plus rien.

Un instant pourtant il parut ressaisi par la pensée de son extraordinaire, inimaginable bonheur: -

— Vous êtes là — dit-il sourdement, comme si Je dire seulement donnait le vertige — vous passez auprès de la table et votre main s’y pose un instant...

Et encore:

— Ma mère, lorsqu'elle était jeune femme, penchaïit ainsi légèrement son buste sur sa taille pour me parler... Et quand elle se mettait au piano.

Alors Mlle de Galais proposa de jouer avant que la nuit ne vint. Mais il faisait sombre dans ce coin du salon et l’on fut obligé d’allumer une bougie. L’abatjour, sur le visage de la jeune fille, augmentait ce rouge dont elle était marquée aux pommettes et qui était le signe d’une grande anxiété.

Là-bas, à la lisière du bois, je commençai d’entendre cette chanson tremblante que nous apportait le vent, coupée bientôt par le second cri des deux fous, qui s’étaient approchés de nous dans les sapins.

Longtemps Meaulnes écouta la jeune fille en regardant silencieusement parune fenêtre. Plusieurs fois ilse tourna vers le doux visage plein de faiblesse et d’angoisse. Puis il s’approcha d’Y vonne, et, très légèrement, il mitsa maïa sur son épaule. Elle sentit doucement peser auprès deson cou cette caresse à laquelle il aurait fallu savoir répondre.

— Le jour tombe, dit-il enfin. Je vais fermer les volets. Mais ne cessez pas de jouer...

- , Ode

CNP GRRE NE DAEMPETANUMLON ES

Que se passa-t-il alors dans ce cœur obscur et sauvage? Je me le suis souvent demandé et je ne l’ai su que lorsqu'il fut trop tard. Remords ignorés ? Regrets inexplicables ? Peur de voir s’évanouir bientôt entre ses mains ce bonheur inouï qu’il tenait si serré? Et alors tentation terrible de jeter irrémédiablement à terre, tout de suite, cette merveille qu’il avait conquise ?

Il sortit lentement, silencieusement, après avoir regardé sa jeune femme une fois encore. Nous le vimes, . de la lisière du bois, fermer d’abord avec hésitation un volet puis regarder vaguement vers nous, en fermer un autre, et soudain s’enfuir à toutes jambes dans . notre direction. Il arriva près de nous avant que nous eussions pu songer à nous dissimuler davantage. Il nous aperçut, comme il allait franchir une petite haie récemment plantée et qui formait la limite d’un pré. Il fit un écart. Je me rappelle son allure hâgarde, son air de bête traquée. Il fit mine de revenir sur ses pas pour franchir la haie du côté du petit ruisseau.

Je l’appelai :

— Meaulnes !.. Augustin !…

Mais il ne tournait pas même la tête. Alors, persuadé que cela seulement pourrait le retenir:

— Frantz est là, criai-je. Arrête!

Il s’arrêta enfin. Haletant et sans me laisser le temps de préparer ce que je pourrais dire:

— Il est là! dit-il. Que réclame-t-il ?

— Il est malheureux, répondis-je. Il venait te demander de l’aide, pour retrouver ce qu’il a perdu.

TUE GRAND MEAULNE

— Ah! fit-il, baissant la tête. Je m'en doutais bien. J'avais beau essayer d’endormir cette EUR Mais où est-il ? Raconte vite.

Je dis que Frantz venait de partir et que certainement on ne le rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour Meaulnes une grande déception. Il hésita, fit deux ou trois pas, s’arrêta. Il paraissait au comble de l’indécision et du chagrin. Je lui racontai ce que j'avais promis en son nom au jeune homme. Je dis que je lui avais donné rendez-vous dans un an à la même place.

Augustin, si calme en général, était maintenant dans un état de nervosité et d’impatience extraordinaires:

— Ah! Pourquoi avoir fait cela! dit-il. Mais oui, sans doute, je puis le sauver. Mais il faut que ce soit tout de suite. Il faut que je le voie, que je lui parle, qu’il me pardonne et que je répare tout. Autrement je ne peux plus me présenter là-bas.

Et il se tourna vers la maison des Sas,

— Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu lui as faite, tu és en train de détruire ton bonheur.

— Ah! si ce n’était que cette promesse, fit-il. |

Et ainsi je connus qu'autre chose liait les deux. jeunes hommes, mais sans pouvoir deviner quoi.

— En tout cas, dis-je, il n’est plus temps de courir. Ils sont maintenant en route pour l’Allemagne. |

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Il allait répondre, lorsqu'une figure échevelée, déchirée, hagarde, se dressa entre nous. C'était Mlle de Galais. Eile avait dû courir, car elle avait le visage baigné de sueur. Elle avait dû tomber et se blesser,

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DOPAMGAR AIN D M E À U'L N ES

car elle avait le front écorché au-dessus de l’œil droit et du sang figé dans les cheveux.

Il m'est arrivé, dans les quartiers pauvres de Paris, de voir soudain, descendu dans la rue, séparé par des agents intervenus dans la bataille, un ménage qu’on croyait heureux, uni, honnête. Le scandale a éclaté tout d’un coup, n’importe quand, à l’instant de se mettre à table, le dimanche avant de sortir, au moment

- de souhaiter la fête du petit garçon... — et maintenant

tout est oublié, saccagé. L’homme et la femme, au milieu du tumulte, ne sont plus que deux démons pitoyables et les enfants en larmes se jettent contre eux, les embrassent étroitement, les supplient de se taire et de ne plus se battre.

Mlle de Galais, quand elle arriva près de Meaulnes, me fit penser à un de ces enfants-là, à un de ces pauvres enfants affolés. Je crois que tous ses amis, tout un village, tout un monde l’eût regardée, qu’elle fût accourue tout de même, qu’elle fût tombée de la même façon, échevelée, pleurante, salie.

Mais quand elle eut compris que Meaulnes était bien là, que cette fois, du moins, il ne l’abandonnerait pas, alors elle passa son bras sous le sien, puis elle ne put s'empêcher de rire au milieu de ses larmes comme un petit enfant. Ils ne dirent rien ni l’un ni l’autre. Mais, comme elle avait tiré son mouchoir, Meaulnes le lui prit doucement des mains: avec précaution et application, il essuya le sang qui tachait la chevelure de la jeune fille.

lui, aidant de la main aux passages | souriant et se hâtant — vers leur dem ur instant abandonnée.

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