LA JEUNE ESPERANCE
(Test le joli nom de la petite goélette ronde que je voyais depuis l'aube, louvoyer devant ma fenêtre. Le rendez-vous était pris de l'avant-veille, et, depuis le soleil levé, j'interrogeais l'étendue pour voir d'où viendrait la Jeune Espérance. Les premières flèches <îe lumière rasant en ricochets de feu la sombre mer, me montrèrent un peuple de voiles incertaines fêtées des mille crêtes sautantes qui s'allument aux incendies de l'horizon. Pêcheurs, caboteurs, s'éveillaient dans le pertuis Breton, toute une flotte de petites voiles penchées, sur le flot, nonchalantes dans la brume assoupie du matin.
Bientôt l'une d'elles lentement se détache, grossit, et courant tle petites bordées tranquilles, s'approche de terre autant que le permet la marée basse. Enfin la voile bat le mât, l'ancre tombe, une embarcation se détache. Qui refuserait l'invitation de la Jeune Espérance? Ce n'est pas moi vraiment, et dès que le canot est prêt d'atterrir, je suis sur le dos de Girard, qui entre bravement dans l'eau pour me déposer à bord. Il n'y a pas d'autre moyen de s'embarquer à la Tranche-sur-Mer . Quand nous aurons un port, nous ferons mieux.
Je m'installe non sans difficulté, avec mes compagnons, dans la frêle coquille vivement secouée des grandes lamés qui déferlent des rochers de VAunis. Arcboutés l'un contre l'autre, joyeusement douchés d'embrun, nous nous abandonnons au bercement
impérieux de la vague, et nous surgissons et nous plongeons comme autant de gais marsouins. VAunis ne veut pas nous lâcher, et sa longue vague bouillonnante s'obstine à nous garder au rivage avec la marée montante. Enfin nous franchissons la barre et la Jeune Espérance, qui trouve maintenant plus de fond, vient à nous voiles tendues. Quel poète déçu a maudit la fuyante espérance? Cela est de la terre, aède à courte vue. Gomment oubliais-tu que la mer, la grande mer dansante est féconde en surprises. Regarde accourir vers nous la verte carène de la Jeune Espérance, au plein vol de ses grandes ailes blanches. Elle nous veut. Elle vient nous ravir à la lourde terre, pour nous emporter, sur la mobile mer où les souffles se déchaînent, à notre rêve réalisé.
Notre rêve est simplement d'aller coucher ce soir à Saint-Martin-de-Ré. Maisje n'ai pas plutôt mis le pied sur le pont de la Jeune Espérance que j'oublie tout, hormis la goélette et la mer. Cinquante-cinq tonneaux, bout-dehors, misaine, artimon, cale, couchettes, treuil, barre, tout un monde enclos dans les solides nervures de chêne où se brise l'effort du flot.
Et l'équipage? Trois Clemenceau Des parents
inconnus peut-être. Un vieux loup de mer aux jambes torses, qui de l'Inde à l'Australie a fouillé tous les coins d'océan, et puis ses deux fils, deux beaux gars qui font honneur à la famille : l'un, grand gaillard bien découplé, à l'allure tranquille et résolue; l'autre, jeune éphèbe grec de peau blanche et d'œil noir, front bas, lignes pures encore empâtées de jeunesse, deux fiers cousins que j'ai là. Dès les premiers mots, nous affirmons la parenté, et nous voilà soudainement oncle, neveu, cousins rassemblés pour un jour sur les flots où court maintenant la goélette familiale.
Quelle joie! Le vent saute et nous chasse de Ré. La traversée qui devait être de trois heures sera de six au moins. Six heures, six belles heures ensoleillées entre le ciel et la mer, avec pas de nouvelles du monde, rien des hommes que le silence des trois Clemenceau à leurs voiles, courant d'interminables bordées, mettant le cap tour à tour sur vingt points différents, sauf celui
où ils vont comme dans la vie. C'est une belle
journée, arrachée à l'absurde agitation de vivre. Rien à faire, rien à dire, s'abandonner aux éléments, regarder, rêver.
Je regarde et je ne vois rien qu'une plaine infinie de lumière d'argent, d'or et de plomb bleu, d'acier bruni avec des myriades d'étoiles, des rayons jaillissant en bouquets d'étincelles, d'aveuglantes gerbes de flammes comme venues de fusées qui seraient lancées des profondeurs. Et puis, parce que nous avons viré de bord et que notre éclairage est changé, voilà qu'un grand apaisement se fait, et nous voguons comme dans un ciel vert semé de clairs flocons tremblants. Ciel et mer confondus, nous passons dans une lumière mouvante, et nos yeux voient ce que nous n'eussions pas rêvé. Ainsi tout le jour, toute heure, toute minute, un changement de féerie, des hallucinations réalisées, un inextricable mélange de visions et de vérité.
Comment jouir de ces délices qui vous enlèvent à la pesante vie des mortels, quand deux assassins sont à bord, trouvant leur unique joie dans le sang. Je vous ai vues, mouettes blanches aux ailes affilées d'aronde battre la mer de vos ailes sanglantes, je vous ai vus plongeons ardoisés que ballotte la vague disparaître en vain sous le flot vert et remonter pour mourir, je vous ai vus bons marsouins noirs fuir en grands bonds rythmés sous le plomb qui rougissait
l'écume, et je n'ai pas maudit les meurtriers stupides, moi coupable au moins d'avoir engendré l'un d'eux.
Les trois Clemenceau eux aussi regardaient sans rien dire, faisant griller une couenne de seiche, et s'en délectant après l'avoir réduite à l'état de semelle brûlée. C'est avec ces repas-là que ces gaillards se font de si beaux muscles, sans beefsteaks, ni fer, ni coca,
A quatre heures, nous donnons dans la passe et, bientôt, nous sommes amarrés au quai. Un petit bassin carré bordé de minuscules maisons blanches ou jaunes, fraîchement badigeonnées. Une belle dame en carreaux écossais nous vante son hôtel où nous nous arrêtons au hasard « Bien curieuse, l-'ile, à cause du pénitencier où sont les forçats. Nous avons vu Mmc Dreyfus. On a fait partir son mari sans la prévenir. Ce soir, si vous dînez à table d'hôte, vous pourrez voir le gardien-chef. » Tout cela 'dit avec des mines précieuses. J'éprouve une furieuse envie de reprendre la mer.
On me calme en me promettant d'éviter la table d'hôte, etjeparsàla découverte. Toute la ville semble badigeonnée de frais. Maisons blanches, maisons jaunes, qu'on dirait astiquées du matin. C'est le* luxe du pays. Badigeon sur badigeon. Toute la ville est propre et luisante: habitudes de marins. Silencieux logis où vivent sans bruit des êtres de calme et de paix. Une grande place bien plantée, avec un bâtiment Louis XIII, brique et pierre, en imposante façade ; un étrange théâtre dans un reste d'église ; une grille où flambe cette inscription : « Hôtel de Vide », et, derrière, rien qu'une remise de pompiers; les grands murs d'une jésuitière ; une église en ruines aux clochetons blancs et noirs pour servir de repère aux navigateurs. Nous pénétrons dans la grande nef
déserte. Une plaque tombale nous apprend qu'ici repose Celse Bénigne de Rabutin, baron de Chante), père de Mm° de Sévigné, lequel trouva la mort en 1G2(>. défendant l'île de Ré contre les Anglais.
Nous enfilons d'humides rues mousseuses, pour aboutir aux ouvrages classiques de Vauban. Des blés, des vignes, une riche campagne verte, dont la végétation est remarquablement en avance sur celle du continent. De grands moulins entourés de bâtiments à respectueuse distance pour le libre jeu des ailes, le tout resplendissant de chaux blanche.
La ville, où nous rentrons, s'assoupit lentement dans le so.ir. De petits quinquets s'allument. Des ombres passent. Les lourdes portes des vieux hôtels du siècle dernier se ferment sans bruit. Où sommesnous? En quel temps? En quel pays? Il me semble que je suis mon propre bisaïeul, et que, si j'attends assez. longtemps, le roi Louis XVI finira par monter sur le trône.
Le lendemain matin, dès l'aurore, nous roulons au grand trot vers Ars et la pointe des Baleines. Ars £st un grand village blanc, avec une église gothique qui parait rentrer sous terre. On y descend par cinq ou six marches. C'est là que sont enterrés les morts des grandes batailles du protestant Soubise contre Sa Majesté Louis XIII. Un escalier extérieur grimpe bizarrement au clocher noir, comme goudronné. De là-haut vous découvrez la grande mer intérieure, dite mer du Fief, avec ses marais salants.
Toute la côte du Grand large est battue de la Mer sauvage qui gronde furieusement. La Mer du Fief, n'en est séparée que par une étroite langue de terre, l'isthme du Martray que protège une longue digue servant de contrefort à la dune. La marée basse a d<-
couvert l'immense plage de sable où les débris d'une grande carène disjointe attestent un récent naufrage. Toute la plaine miroitante grouille d'un peuple noir deramasseurs du précieux varech, engrais de la terre. Armés de longues fourches, hommes et femmes empilent dans de petites charrettes toute cette chevelure visqueuse. Près de nous deux femmes en costume de travail, sarrau bleu, pantalon bleu, horribles à voir.
Le village franchi nous sommes aux Phares des baleines. L'un à la pointe de l'île au milieu d'un petit bois coquet, l'autre en pleine mer sur la pointe d'un roc où les gardiens de service font tour à tour une villégiature d'un mois. Ces bons fanaux croisent leurs feux à vingt-deux milles en mer avec le phare des Barges devant les Sables-d'Olonne. La lumière ne pourrait s'éteindre sans qu'une sonnerie éveillât les dormeurs. Le terrien veille pour le hasardeux matelot. Du haut de la tour c'est la magique vision de l'île verte battue du flot, et puis la mer infinie sillonnée de voiles qui se perdent dans la lumière.
Quelques heures plus tard, la Jeune Espérance livrait sa toile au vent et nous cinglions vers la côte vendéenne. Brise arrière. Quel dommage! Une courte traversée. La mer devenue forte ne nous permettait pas d'aborder la Tranche. Nous mettons le cap sur le port de l'Aiguillon, à l'embouchure du Lay, patrie des Clemenceau marins de la République.
Une houle joyeuse nous bouscule vivement jusqu'au large estuaire où s'apaise le flot. Des bandes de petites mouettes égayant le ciel bleu de leurs vives plumes blanches viennent saluer la Jeune Espérance qui, traîtresse, répond à cette bienvenue par une fusillade scélérate. Hélas ! la mer nous rend à la terre, et
c'est par la trahison et le meurtre que nous reprenons contact avec la vie du continent.
Par nous, ton nom est devenu mensonge, Jeûna Espérance des Clemenceau de la mer. Nous avons rougi ton pont du sang innocent. Ce ne sont point là de tes jeux, ô bonne barque dansante qui porte le blé dans les îles. Chasse-nous. Abandonne-nous à la terre méchante qui bientôt aura raison de nous, Nous l'avons mérité. Adieu, oncle, cousins, que je ne connaissais pas hier, que j'oublierai demain. Retournez à vos grandes lames vertes qui bercent la vie monotone dans un grondement ami. Moi, je reprends le chemin de la ville, plus tumultueuse, plus perfide, plus fertile en naufrages que votre mer en sa fureur.
Allons, ferme à la barre, citadins ou marins, et que l'aveugle providence des éléments règle, suivant ses hasards, le douloureux cours de nos destinées.
Si je visitais l'Italie, l'Allemagne ou l'An'gleterre, je« serais admis sans difficulté à raconter la moindre excursion, la plus insignifiante promenade. Je décrirais des paysages merveilleux, des bois fantastiques, des ruines de rêves, et comme tous les noms par moi cités seraient de désinence étrangère, tout le monde s'extasierait sur la nouveauté, sur l'imprévu des spectacles que je rencontre. Cependant les Italiens, les Allemands, les Anglais viennent chez nous, et font tout aussitôt de semblables récits pour leurs compatriotes. Quand un Français s'avisera-t-il de voyager en France et de raconter ce qui s'y voit pour l'émerveillement de ses concitoyens?
Ainsi je pensais hier matin, aux premiers rayons du soleil, emporté par une folle bicyclette sur la route de Rambouillet à Glairefontaine. La rosée remontait au ciel en une claire buée bleuissante, traversée de rayons d'or. Tout le ciel brillant fêtait la venue du soleil, et la terre, caressée d'une brise matinale, se
préparait aux baisers du midi. Cependant la machine courait, dévalant les longues pentes, et le coureur inconscfent de tout effort, insensible au contact du sol, comme un oiseau rasant la terre, affolé de vitesse, s'enivrait de l'espace, et du ciel, et du vent. Le paysage défilait dans un vertige, et bientôt les senteurs mouillées de l'automne apportaient la bienvenue de la forêt. Sur. la route, à cent pas, des lapins Fautaient d'un mouvement mécanique, agitant la houpette blanche d'un organe insolent gaillardement retroussé vers le ciel, des faisans picoraient avant de rentrer au fourré, un chevreuil en deux sauts franchissait la [route ; tous les retardataires des courses de la nuit regagnaient le coin de feuillée qui leur donne la paix du jour.
Quel joli temps de repos, en plein bois, à une heure de Paris. C'est un étourdissement de plaisir. On n'analyse pas cette joie. Le revirement est si brusque. La détente est infinie. On se souvient vaguement de Paris. C'est de la vraie terre qu'on a sous les pieds, et de la mousse qui ne vient pas de chez le teinturier, et des feuilles naturelles, et des arbres qui ne sont pas dans des pots. Voilà le soleil qui met des lumières tremblantes aux clairières, et, sous les transparentes fougères à l'arôme inconvenant, les feuilles jaunies d'un tapis de muguets allument les tons d'or d'un incendie flambant.
Nous courons entre deux rubans de bruyère rose qui bordent les fossés velus. Les arbres passent et se succèdent interminablement. Toute la forêt accourt, défile et nous salue de ses premières feuilles tombantes sous la musique de la brise. Quelle pauvre imitation, le défilé militaire de Longchamps. Nous allons toujours, fouettés de vent, joyeux, tour à tour piqués de soleil ou rafraîchis d'ombre, insouciants du but,
jouissant d'aller, de courir, de passer. La course, c'est de la vie multipliée.
Clairefontaine. La première eau du monde, après l'eau merveilleuse que Ludion va chercher au loin dans la montagne pour la joie de ceux qui n'aiment pas le soufre. Un demi-kilomètre de maisons blanches sur un coteau qui domine de belles prairies bordées de bois où j'ai souvent pris part à de terribles fusillades. Un souvenir à l'ami disparu qui nous faisait si grande fête, et les maisons nous quittent comme faisaient les arbres tout à l'heure.
Le terrain est dénudé maintenant. De grandes plaines sablonneuses piquées de bouleaux tremblants, des bois misérables, une terre ingrate qui couvre superbement sa misère d'un grand manteau rose de bruyère diapré des gris soutenus du velours. L'horizon s'ouvre. Un grand rocher surmonté de raines barre la route. C'est Rochefort-en-Y vélines, berceau des Rohan-Rochefort. Des arbres, des fleurs, des jardins, des constructions qui grimpent pour rejoindre le donjon de l'an 1000, une petite rivière tranquille qui n'a rien d'une enragée quoiqu'elle s'appelle la Rabetle, de grands arbres qui couronnent la hauteur, voilà la petile ville où nous venons surprendre nos amis.
Dès notre arrivée, grand meeting: point d'élection. C'est d'une émigration en masse qu'il -s'agit. Les fils de fer du télégraphe présentent une longue brochette de petites boules noires emplumées, surmontées d'une tache violente d'un rouge de sang, et balançant à l'autre bout l'élégante penne bifide dite queue d'armde. C'est le départ des hirondelles. Elles sont là, immobiles, écoutant des courriers affairés qui volettent de groupe en groupe avec de petits cris donnant sans doute aux jeunes les indications, les recommandations
suprêmes pour le grand voyage. La campagne est toute de silence. La gent voyageuse des bois nous a déjà quittés. Celles-ci partent les dernières. Combien qui sont là, brouettant, chargeant le fumier, harnachant les chevaux ne les verront pas revenir. Partez, amies de l'homme, puisque c'est votre destin. Regardez du haut de l'air passer les plaines, les montagnes, les fleuves, la grande mer bleue, hâtez-vous de jouir de l'espace avant que l'homme ne s'en soit rend a maître sur les ailes de l'aéroplane Maxim. Et surtout gardez-vous de la Provence, évitez Marignane, fatale à votre race, et si vous apercevez la barbe flambante de mon ami Le Terrible, un grand coup d'aile au plus tôt. Hélas! encore un meeting où j'aurai parlé en vain !
Rochefort sera tôt visité. Le vieux bailliage des seigneurs est devenu mairie par le malheur des temps. Il porte encore son inscription : Frœnum malis, bonis praesidium. C'est une massive construction de beau grès piqué, flanqué de quatre petites tourelles carrées. Cela ne remonte pas au delà du xvn° siècle. Mais l'aspect en est redoutable et de nature à effrayer les bons comme les méchants. A l'intérieur, derrière des murailles d'un mètre d'épaisseur, quatre cachots noirs, tout juste assez grands pour qu'un homme s'y puisse étendre, rappellent les oubliettes du palais des doges. Les Rohan-Rochefort ne badinaient pas.
Le parc subsiste encore. Deux cents hectares, dont soixante entourés de murs. Il est infiniment pittoresque, abandonné à la bonne nature qui l'offre aux ébats des écureuils, des lapins, des chevreuils. Il ne subsiste du château Louis XIII que des communs, brique et pierre, aménagés en rendez-vous de chasse. Dominant tout, le donjon primitif, perché sur son roc, dont des quartiers éboulés défendent l'approche. Du
haut des pans de murailles s'étale le tapis sombre de la forêt égayé des fusées claires du bouleau et des grandes plaques rosissantes de bruyères. Au pied de la roche, la route de Chartres à Paris, où passaient les blés de la Beauce qui devaient payer le droit au seigneur. Cela, jusqu'au jour où Louis le Gros, guerroyant contre les barons, démolit les manoirs qui se rebâtirent pour que Richelieu plus tard y mît la mine. 0 révolutionnaires, destructeurs de châteaux, que de glorieux prédécesseurs!
Aujourd'hui, toute la forêt insurgée contre la pierre, envoie sa semence sur les- ailes du vent à l'assaut de la ruine. C'est un fourré de lilas, de sureaux, de chênes rabougris, de pins tordus, de merisiers, d'érables triomphants de la défaite du passé. Redescendant, nous chassons devant nous une mince couleuvre rouge que nous sauvons du garde qui voulait la tuer, bien qu'inoffensive. L'homme nous parle des vipères qui sont rares dans le pays. « Voilà des bêtes bien nommées, dit-il. La mère meurt après avoir donné naissance aux petits. Il n'y a que le père qui vit. Alors, on -les appelle vit-père ». Il m'a semblé que cette étymologie rustique, contredite, hélas! par le dictionnaire, valait d'être notée au passage. La chasse est fouée à M. Boucicaut, du Bon Marché. Un La Rochefoucauld louant les tirés de son parc à un marchand de futaine. 0 misères des temps !
Nous voilà de nouveau sur les routes au soleil couchant pour rejoindre la ligne de Sceaux. Les machines filent tout d'un trait sur la pente qui descend jusqu'à Bonnelles, la terre de Mmc la duchesse d'Uzès. Les travailleurs rentrent du champ ou de la forêt. Les vaches regagnent i'ètable. Une bonne odeur de trèfle coupé se répand dans la campagne. Dans les bas-fonds des
prairies s'accumule en grandes nappes blanches une moutonneuse vapeur d'où jaillissent les collines rcHiSses comme dans un paysage japonais. Une chouette traverse la route nous cinglant de son cri aigre. Des perdrix chantent. Un piqueur sonne une fanfare d'adieu au soleil. Les lueurs verdissantes du ciel font les arbres tout noirs. Tout à coup le voile s'abat : c'est la nuit.
Un vieux gros pavé à la traversée de Bonnettes, souvenir des fastueuses monarchies, indifférentes au pneumatique Dunlop. Nous nous lançons en avant sans rien voir, gravissant péniblement de rudes côtes, nous retenant aux descentes par crainte de l'inconnu, brûlant les lanternes vénitiennes qui nous mettaient en règle avec la gendarmerie sévère, mais juste. Une énorme lune rouge de sang surgit du brouillard, puis y rentre pour nous narguer. Le sifflet du chemin de 1er. La contravention menaçante nous attend à la gare. Pas de gendarmes ! Sauvés ! Si le gouvernement le savait...